techno, yoga et méditation : jon hopkins est de retour (et il est en grande forme)

Les nuits techno de Jon Hopkins sont aussi belles que ses jours ambient et zen. Pour la sortie de son fascinant album Singularity, on a parlé méditation, shoegazing, Brian Eno, folk et musiques de films avec le brillant producteur britannique.

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mai 7 2018, 7:46am

On ne va pas pouvoir le cacher bien longtemps : Jon Hopkins est l'un de nos producteurs électro anglais préférés. Ça dure depuis 2009 et son album Insides, qui révèle comme aucun autre sa soif de nous transporter dans un au-delà à travers de grandes montées majestueuses, où le classicisme de Max Richter croise le shoegazing de My Bloody Valentine et les symphonies répétitives du M83 des débuts. Contemporain et compatriote de James Holden et de Nathan Fake, Hopkins partage cette faculté de composer pour cet espace vacant entre le dancefloor et la méditation, s’adressant même aux deux sur un même disque où le calme se mélange souvent à la tempête.

Sur scène, Hopkins séduit aussi par sa façon d’embarquer dans son monde sans qu’aucune résistance ne soit possible. Discret depuis cinq ans et un album (Immunity) – qui lui avait valu une nomination au Mercury Prize – Hopkins n’est pourtant pas du genre à se reposer sur ses lauriers. Grand routier des clubs et des festivals qu’il pilonne de sa techno, c’est aussi un producteur qui a œuvré pour Coldplay aux côtés du grand Brian Eno pour les albums Viva La Vida, Mylo Xyloto et Ghost Stories. Le cinéma a vite repéré ses aptitudes à l’écran et son CV aligne déjà plusieurs bandes originales ( Monsters et How I Live Now) après s’être jeté à l’eau sur le film Lovely Bones. Décidé à ne rien faire comme les autres, Hopkins compte aussi des collaborations avec le folkeux écossais King Creosote. Pas étonnant que notre hyperactif connaisse parfois quelques troubles du sommeil qu’il soigne par la méditation transcendantale. Et si c’était ça la source de ce calme froid et fascinant qui irradie Singularity, son nouvel album en forme de long rêve éveillé sorti ce mois-ci ?

Singularity frappe encore par les différentes directions prises, d’où tires-tu cette grande liberté ?

Son concept date de longtemps, peut-être 2005. J’ai eu l’idée d’un album dont le titre m’est venu en premier. L’idée était d’avoir un univers bien à lui, qui naîtrait d’une note qui reviendrait autant que possible et relierait les morceaux entre eux. « Everything Connected », « Feel First Life » ou « C O S M » sont ainsi liés. J’aime aussi l’idée d’un disque dont des éléments découlent les uns des autres. Sur « Feel First Life », par exemple, tu as du piano et des cordes, et en dessous, des synthés qui se transforment imperceptiblement en chœur, jusqu’à ce que tu te rendes compte que quinze personnes chantent. Pourquoi ne pourrait-on pas avoir de la techno et de la musique froide, avec du piano, du drone ou de la noise au-dessus tant que ça se justifie d’un point de vue émotionnel et sonore ? L’idée était donc de se laisser la liberté par rapport à tous ces formats.

Est-ce aussi révélateur d’une grande variété d’influences, comme par exemple le shoegazing ?

C’est amusant car tu n’es pas le premier à remarquer cette influence, en particulier sur le titre « Singularity ». J’ai toujours été fan de Slowdive, My Bloody Valentine… J’aime la beauté qui émane de leur musique, la distorsion aussi. C’est pourquoi j’aime aussi beaucoup l’album Tarot Sport de Fuck Buttons. Je vois mon cerveau ou mon subconscient comme un immense réceptacle de tout ce que j’écoute. Et plutôt que d’essayer d’écrire dans une veine précise, je lui fais confiance pour assembler tout ce qui lui paraît intéressant et que ça ressorte dans ma musique.

Tu as une formation de pianiste, c’est comme ça que tu composes ?

Non, généralement, quand tu prends n’importe quel de mes morceaux, quel que soit l’instrument principal, tout démarre au synthé, comme sur « Singularity » qui a un grand arpeggio composé à l’Oberheim OB-1, un synthé tout ce qu’il y a de classique. Cette mélodie n’aurait jamais pu exister si je ne l’avais pas trouvée sur ce synthé. Tout comme « Open Eye Signal » sur Immunity est née sur un Korg MS-20. Ce sont donc souvent les instruments qui me guident.

Entre-temps, tu as travaillé pour des BO de films, sens-tu leur influence sur ta musique ?

C’est clairement un exercice différent. J’ai beaucoup appris avec la première BO pour Monsters qui est un très beau film. J’ai dû la composer en seulement cinq semaines et il m’a fallu essentiellement m’inspirer des images. Ça change de l’écriture d’un disque solo où je pars d’un canevas totalement vierge et me mets à explorer toutes les possibilités en profondeur. Là où composer une BO revient à renforcer une histoire écrite par quelqu’un d’autre. Les réalisateurs sont venus à moi parce qu’ils aimaient ma musique et ne s’attendaient pas à un résultat trop éloigné de mon style, à du Hans Zimmer par exemple. Travailler avec le réalisateur Gareth Edwards sur Monsters a été facile car il aimait ce que j’avais fait et n’a presque rien changé. Il m’a fait confiance.

La BO est donc un genre que tu suis de près ?

Oui, j’y fais attention, j’ai été très impressionné par celle de Jóhann Jóhannsson pour Arrival. Beaucoup de mes amis dans le même style de musique que moi se sont mis à bosser pour la télévision, comme Ben Frost pour la musique de la série Dark de Netflix. Eskmo a composé celle de Billions, Chris Clark celle de Rellik. Beaucoup de producteurs s’y mettent mais pas moi, c’est trop de boulot.

Tu as démarré comme musicien pour Imogen Heap à dix-huit ans, tu étais déjà dans l’électronique ?

Oui, je suis tombé dedans dès que j’en ai entendu, vers 7 ou 8 ans. Avant, j’avais déjà appris le piano. Mais Jan Hammer, les Pet Shop Boys, Depeche Mode… le son électronique m’a hypnotisé et ne m’a jamais lâché. Alors, quand j’ai quitté l’école et que je suis tombé sur cette annonce pour un musicien, j’ai répondu et c’était parti.

L’un des tournants de ta carrière a été de travailler avec Brian Eno, qu’est-ce que ça a changé pour toi ?

Je n’avais que 23 ans mais dès lors qu’on était en studio, il était tout à fait normal, très drôle aussi. Le truc le plus important a été d’apprendre comment changer ma propre méthode de travail et comment lâcher le contrôle. Il est vraiment excellent dans sa façon d’appréhender la création musicale. C’est pour ça que je vois aujourd’hui mes deux premiers disques comme une façon douce et polie d’aborder l’ambient, qui fonctionne car c’est ce que je voulais à l’époque. Ensuite, j’ai appris à m’éloigner de mes tendances naturelles.

Ça correspond au moment où tu as durci ton son ?

C’était un peu plus tard. Après le deuxième album, je n’ai pas fait grand-chose, à part bosser pour Coldplay, des musiques de films… Puis j’ai commencé à composer des morceaux d’ Insides qui sont les premiers trucs « sales » que j’ai sortis. C’est drôle car une autre de mes influences quand j’étais teenager était ce que j’entendais sur les radios pirates, comme les premiers trucs de drum’n’bass, et aussi Dig Your Own Hole, le deuxième Chemical Brothers, qui m’a beaucoup influencé. Je les ai vus vers 17 ans à la Brixton Academy. Là, je me suis dit qu’il était possible de faire ce genre de musique en live, ils sonnaient comme un groupe de rock, tellement lourd !

Comment s’est fait le lien avec Coldplay ?

C’est Brian qui m’a invité. Il est toujours prêt à changer ses process de travail et c’est ce qu’il a fait. Je suis venu juste pour une jam, puis on est devenus amis, ils ont aimé ce que je faisais et ils ont licencié un titre. Au total, ça a duré plusieurs mois, ça fait dix ans déjà. C’est de la musique pop mais l’écriture mélodique est très habile. C’est la raison pour laquelle Brian a bossé avec eux car il a vu ça en eux. Et aussi pourquoi il a fait appel à moi.

Comment te sens-tu dans le paysage électro anglais qui explose avec des excellents producteurs ?

C’est vrai d’ailleurs Nathan Fake est un ami. Les tendances et les influences viennent toutes par vagues. Il y a eu vers 2005 toute cette scène acoustique folk que j’adorais, j’ai d’ailleurs réalisé un album folk avec King Creosote mais j’étais aussi content quand pas mal de gens sont revenus à la musique électronique, c’était le bon moment pour moi pour composer Immunity.

C’est rare pour un producteur électro de travailler avec un artiste folk, comment as-tu rencontré King Creosote ?

Tout a commencé car j’étais fan. Vers 25 ans, je l’ai entendu et l’ai adoré, il ne ressemblait à rien de connu. Je suis allé dans sa ville d’Écosse où il organisait un festival, me suis présenté en lui donnant un CD et en lui demandant de chanter. Il a accepté et j’ai adoré travailler avec lui. On est devenus amis et ça a donné un album, Diamond Mine, qui reste l’une des choses dont je suis le plus fier.

Ça te fait quoi que l’électronique se retrouve aujourd’hui dans tous les autres genres, de la pop au R’n’B en passant par le rap ?

C’est vrai qu’elle est omniprésente mais toutes ces musiques ne m’intéressent pas tant que ça. J’entends le même son de batterie de TR-808 sur quasiment tous les singles et je me demande toujours pourquoi ne pas utiliser autre chose que le son le plus répandu de tous les temps. Mais ce n’est pas grave, c’est juste une phase de la musique actuelle.

Tes shows live sont connus pour être puissants, comment les as-tu travaillés ?

Pour faire vivre des morceaux au-delà du studio, il faut trouver un moyen de les rejouer, ce qui n’a pas été évident au départ. Quand j’ai commencé à régulièrement jouer en concert, vers 2008, je ne savais pas trop où j’allais et c’est peut-être au bout d’une centaine de shows que j’ai trouvé l’excitation. C’est la face opposée du studio mais aujourd’hui, j’aime les deux de la même façon alors que si tu m’avais posé la question il y a dix ans, j’aurais répondu que je préférais rester en studio. Tourner et jouer live te donnent tellement de clefs sur ce qu’aime le public. C’est un vrai partage, tu obtiens un retour des gens.

La méditation transcendantale a pris de l’importance dans ta vie, quel est son impact sur ta créativité ?

J’y suis venu par nécessité. La vie de musicien, en tournée et même en général, est souvent épuisante. C’est le meilleur boulot du monde mais il n’épargne pas ton sommeil. Tu dois parfois tenir jusqu’à 4 h du matin pour commencer un DJ set puis te lever à 11 h pour t’envoler quelque part où tu vas reprendre un rythme normal avant que ça recommence. Imagine ça pendant huit ou neuf ans. Je me suis retrouvé à ne plus pouvoir bien me reposer. Après m’être essayé à différentes formes de yoga, je me suis tourné vers la méditation à la fois pour retrouver le sommeil et voir l’effet du calme sur ma vie et ma créativité. Ça donne un très bel et très profond état de transe. J’ai ensuite remarqué que Singularity sonnait différemment et c’est une des explications.

Tu as été nommé aux Mercury Prize pour Immunity, qu’est-ce que ça t’a fait ?

C’était incroyable. Ça m’était déjà arrivé avec King Creosote, c’était très surréaliste, et ça me paraît toujours étrange. Je ne me rends pas compte si ça a changé quelque chose. Ça donne une exposition différente et c’est cool de savoir que des gens t’aiment, peu importe d’où ils sont. Tous les ans, un nom un peu obscur est invité aux Mercury Prize. Là, c’était moi.

Jon Hopkins sera en concert à Paris le 25 mai (festival Villette Sonique)