Mathilda Lutz dans Revenge © Rezo Films

« revenge », la vengeance gore et féministe qui manquait au cinéma français

Sanguinaire et sexy, le premier long-métrage de Coralie Fargeat célèbre la force des femmes et le pouvoir symbolique du sang.

par Marion Raynaud Lacroix
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12 Février 2018, 10:07am

Mathilda Lutz dans Revenge © Rezo Films

Une jolie fille en week-end avec son amant dans une villa paradisiaque au beau milieu du désert - si le film Revenge débute comme une romance, la suite tourne vite au cauchemar. Quelques heures après l'arrivée du couple, deux hommes s'invitent dans le décor et l'héroïne (Mathilda Lutz) finit par se faire violer par l'un d'entre eux. Laissée pour morte en plein désert, elle reprend conscience, s'éveille à la violence du monde, à la force du sol et prend les armes : sa vengeance sera sans pitié. Un an après la sortie de Grave, la Française Coralie Fargeat creuse la voie ouverte par Julia Ducournau, en faisant de l'horreur une alliée symbolique et concrète du renversement des normes. Mais la comparaison s'arrête là : car si Revenge a l'étrangeté du film de genre et l'esthétique stylisée d'un blockbuster hollywoodien, il ne s'agit pas d'un film cannibale -et ce, malgré le goût de sang qu'il peut laisser dans la bouche. Entre ultraviolence et récit initiatique, ce premier long-métrage raconte une transformation, celle d'une lolita sexy à la merci du regard des hommes en redoutable prédatrice sanguinaire. i-D a rencontré Coralie Fargeat, la réalisatrice à l'origine de ce film intense, pour parler de la puissance du corps féminin et des pouvoirs cathartiques du gore.

Comment est née l'idée de ce film ?
L'idée, c'était de faire un vrai film de genre dans un univers qui m'a construite en tant que cinéphile. J’avais envie d’un pur « revenge movie » avec un personnage féminin au départ perçu comme faible qui allait se transformer en une femme forte capable de ne dépendre ni du regard des autres ni de personne. J’avais en tête l’image de sa mue, la façon dont elle pouvait cristalliser sur elle un certain nombre de stéréotypes, d'idées reçues et de violence.

C'est un personnage que tu avais en tête depuis longtemps ?
L'icône de la lolita me fascine depuis longtemps. C'est un personnage qui a une puissance d'attraction assez hallucinante, qui en joue, qui construit son existence à travers le regard des autres, qui a besoin de trouver sa place de cette façon là en étant regardée. J’aime ce que ce personnage peut déclencher chez les hommes comme fascination et comme violence inversée à partir du moment où elle commence à poser problème : on s'en débarrasse d'autant plus facilement qu'elle a représenté une sorte de rêve idéal. Ça, c'est quelque chose qui m'interpelle depuis longtemps.

Alors que son propos semble s'en rapprocher, tu refuses l’étiquette de « rape and revenge movie » pour évoquer le film. Pourquoi ?
Mon idée de départ n'était pas du tout le « rape and revenge » mais plus un « revenge movie » à même de créer un univers plus fantasmagorique que le simple élément du viol, très concret. J'ai plutôt été inspirée par des films comme Rambo, Kill Bill, ou Mad Max dans lesquels il fallait aller chercher réparation, chercher justice et dépasser un état de fait. Quand j'ai commencé à réfléchir au film, le viol m'est apparu comme l'élément le plus violent et le plus cristallisant : il fallait pouvoir enfoncer le personnage, nier son existence avant de le faire renaître. Je voulais le traiter de manière symbolique, c’est à dire comme une représentation de plusieurs formes de violences qui peuvent toucher les femmes : physiques, verbales et psychologiques. C'est pour ça que ça ne m'intéressait pas de filmer le viol de manière crue ou très explicite - le sujet du film n'est pas là. Je me suis très vite posé la question de la violence, j'avais besoin du filtre du symbolisme, alors que le « rape and revenge » classique est un film très réaliste, ancré sur un seul élément.

Dès les premières minutes du film, le personnage principal est très sexualisé, notamment par sa tenue ou par des plans insistants sur ses fesses. Pourquoi était-ce important de porter ce regard sur elle ?
L’aspect sexy et sensuel du personnage était très important pour moi. Je voulais le pousser à fond, de la même manière que j’ai voulu aller loin dans son côté animal, épidermique et violent à travers la deuxième partie du film. Je pense que ça transmet un message important : assumer le fait que ce personnage est libre de se présenter comme elle le veut, d'assumer sa sexualité sans retenue. Elle est très à l'aise avec son corps et ce ne devrait pas être le début d'une explication sur ce qu’il va lui arriver ensuite. Je pense qu’il faut assumer le fait qu'on peut être sexy, qu’on peut se comporter comme on veut, que c’est le regard qu'on porte sur cette attitude qui est problématique. Pour moi, le discours est clair : ce n’est pas à elle de changer, mais au regard des autres.

Justement, c'est assez rare de voir une réalisatrice assumer ce regard sur une autre femme.
Tout ce rapport au corps, à la séduction, à la façon dont on se présente me fascine et je n’ai pas du tout envie de l'évacuer. La beauté des femmes est quelque chose que je trouve puissant et aussi très fort à filmer. Le problème commence quand on considère que cette forme de sensualité là donne le droit de maltraiter quelqu’un. À partir du moment où cette fille - jolie, sympa, qui amuse la galerie - commence à poser problème, elle cesse d'être la fille qui fait rêver et elle devient une sale petite pute qu'on se permet de gifler et de jeter du haut d'une falaise. Ce sont les deux facettes d'une même pièce. Le film porte sur le corps : au début il apparaît pulpeux, sensuel, coloré mais il finit par se transformer en un corps meurtri, marqué, blessé, proche du sol, des insectes, infusé par une force tellurique. Avec en parallèle, ce désert de plus en plus chaud et aride qui va noyer les personnages et les rendre de plus en plus fous. C’est vrai que je peux lire des commentaires de type : « ok c'est un film féministe mais pourquoi on la laisse à poil tout le temps ». Mais ce n’est pas en l'habillant que je vais rendre le personnage fort, bien au contraire - c'est à travers la façon dont elle investit son corps qu'elle devient forte.

Le film est émaillé de scènes particulièrement gores. Qu'est-ce qui t'intéresse dans cette mise en scène du sang ?
Plus que les films d'horreur, j'ai été très influencée par le cinéma sud coréen ( Old Boy, I saw the devil), par les Tarantino, par des films dans lesquels on retrouve cette puissance cathartique de la violence et du sang. Il ne s’agit pas tant du sadisme qu’il peut y avoir dans l’idée de faire mal au corps mais plus de donner une forme opératique à ce lâcher prise. À Gerardmer, le président du jury disait justement à quel point le sang pouvait être poétique. Et effectivement, j'aime l'idée d'en faire un vrai personnage avec lequel on joue, qu’on peut pousser très loin. Il permet de révéler la folie des personnages, de leur faire perdre le contrôle, d’explorer leurs limites. En tant que spectatrice, c'est à cette primalité que je réagis. Cronenberg m'a beaucoup marquée dans ce rapport au corps : l'obsession de la chair, de la blessure, de la mutilation, de l'intrusion. J'avais envie d'aller très loin, d'être sans complexe quitte à me situer à la limite du grand guignol. Dans la scène où l’un des personnages cherche à enlever un bout de verre de son pied, c’est toute sa folie qui se manifeste : son ennemi n'est plus cette fille mais un bout de verre avec lequel il a un vrai duel. C'est ce qui m'amuse, cette possibilité de faire vriller les personnages dans leurs obsessions.

La violence est poussée à l'extrême, mais en revanche, le viol est traité de manière très pudique. Pourquoi ?
Le viol ne m'est pas apparu comme le sujet du film. En tant que réalisatrice, je n'avais donc pas la nécessité de le mettre en scène de manière traumatisante. Irréversible m'avait particulièrement marquée : l’histoire d’un viol qui détruit la vie d'une femme, la vie d’un couple et qui ravage tout. C’était donc une nécessité de le représenter dans sa forme la plus brutale, il s’agit d’un regard insoutenable mais justifié. Dans mon film, le viol n'est que symbolique de tout un ensemble de stéréotypes, de schémas, de comportements qu'on projette sur cette femme. Il m’a permis de créer ce personnage de superhéroïne qui s'extrait d'un réalisme pur et dur. La violence tourne plus autour de la façon dont elle va sortir d’elle-même, trouver les resources pour se remettre debout et s'imposer. Je voulais échapper à ce stéréotype des filles qui passent leur temps à crier, je voulais qu’elle ne reçoive d’aide de personne. C'est ce que j'adore dans Rambo : il est seul et doit trouver en lui-même les moyens de renaître. L'image de la mue d'insecte m'a beaucoup guidée : une partie de l'insecte meurt et se retrouve abandonnée comme une carapace. Il continue à vivre sous une nouvelle forme, mais il laisse une part de de son être derrière lui.

Revenge appartient à un genre peu investi par les femmes cinéastes. As-tu le sentiment que quelque chose est entrain de changer depuis le succès de Grave de Julia Ducournau ?En effet, ce n'est pas anodin qu'il y ait eu Grave l'an dernier, que mon film arrive maintenant, et je pense qu'il va continuer à y en avoir. Il y a de plus en plus de réalisatrices qui ont envie de s'emparer de sujets différents et tant mieux. Ça va aider de sortir de ces schémas stéréotypés qui voudraient qu'un certain type de cinéma s'adresse aux filles et un autre aux garçons. Je pense que la force des modèles et des représentations façonne nos générations, nos goûts et ce vers quoi on se sent autorisé d'aller. Enfant, tous les films qui m'ont inspirée étaient faits par des hommes : Robocop, La Mouche, Terminator, Rambo... La seule qui a commencé à apparaitre un peu plus tard, c'est Katherine Bigelow. Plus il y aura de films dans des registres différents réalisés par des femmes, plus les nouvelles générations se diront qu'elles en ont envie et qu'elles peuvent le faire.

La vue du sang provoque des réactions extrêmes, qu'il s'agisse de dégoût ou de fascination. En tant que réalisatrice, quelle expérience as-tu envie de procurer au spectateur en lui imposant des scènes de violence aussi radicales ?
J'avais envie d'emmener le spectateur dans un trip de ressenti, qui n'est pas de l’ordre de l'intellectuel. Un climat, une atmosphère, un rythme qui peut susciter un voyage presque hypnotique. J’aime les films qui me prennent par les tripes. Mon voyage sensoriel est axé sur quelque chose d'organique, d’épidermique plutôt que sur le rebondissement scénaristique. C'est ce que j'ai eu plaisir à faire et que j'ai fait totalement, qu'il faut défendre pendant tout le processus durant lequel on nous incite à uniformiser, à lisser tout ce qui dépasse : c'est un vrai combat, même contre soi-même pour se mettre des œillères et ne pas se laisser influencer par les attentes et les craintes. Le geste artistique, c'est le réalisateur qui en est le seul garant. Il y a des scènes que tout le monde m'a encouragée à couper mais je savais qu'il fallait qu'elles soient là jusqu'au bout et elles font maintenant partie des scènes les plus réussies du film. C'est assez révélateur : les choses qui reviennent tout le temps et qu’on veut nous faire enlever, ce sont celles où il se passe un truc. Il faut bien sûr savoir prendre en compte les retours, mais souvent, quand il y a un truc qui gêne tout le monde, c'est qu'il se passe vraiment quelque chose. Défendre une intuition, c'est être seule contre tous et faire un pari avec soi-même. Cette alchimie-là, c'est la seule qu'on ne contrôle pas : comment le film va t-il être reçu ? Comment le spectateur va-t-il le ressentir ? Si l’on veut que l'alchimie avec le spectateur fonctionne, il faut d'abord faire confiance à celle qu’on a en soi.

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