Photographie : Aurélien Nobécourt Arras

contre le harcèlement et la maltraitance, les mannequins prennent (enfin) la parole

Les mannequins Gwenola Guichard et Ekaterina Ozhiganova ont créé « Model Law », la première association française pour défendre les droits des mannequins. Et réhumaniser ce métier. i-D les a rencontrées.

par Sophie Abriat
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15 Mars 2018, 8:54am

Photographie : Aurélien Nobécourt Arras

En janvier, en plein mouvement #metoo, alors que l’onde de choc de l’affaire Weinstein s’abattait sur le monde de la mode, deux mannequins ont lancé à Paris l’association « Model Law » pour défendre et protéger les droits des mannequins. La première en France dans son genre - signe que les temps ont changé. Gwenola Guichard et Ekaterina Ozhiganova, 29 et 25 ans, sont mannequins depuis déjà plusieurs années. La première est française, la seconde est russe. Ekaterina a déjà travaillé pour Harley Weir et Viviane Sassen et collaboré avec des marques comme Vetements ou encore Acne Studios. Gwenola a été shootée pour Céline, Lemaire, Vanessa Seward et a posé pour des magazines comme The Gentlewoman ou DANSK. Avec « Model Law », elles ont rédigé un Manifeste visant, comme elles l’expliquent, à « mettre fin à des années d’abus, de pratiques douteuses et de non-respect du Code du travail ». Ce document a déjà été signé par 250 mannequins et acteurs du secteur de la mode. Une initiative courageuse dans une industrie peu encline à briser le silence sur des pratiques… ancrées dans les mœurs. « Les acteurs de la mode doivent adopter un comportement éthique et agir de manière responsable. Malgré les signaux d’alarme la mode semble incapable de s’auto-réguler. L’industrie elle-même choisit d’ignorer les réalités de ce métier. (…) La peur règne, les mannequins sont déshumanisés, le harcèlement normalisé », peut-on lire dans le Manifeste. L’heure est à la prise de parole comme en témoigne la publication récente de l’ouvrage de l’anthropologue Giulia Mensitieri Le plus beau métier du monde. Dans les coulisses de l'industrie de la mode (La Découverte, 2018) dans lequel l’auteur s’attache à coups de révélations choc à « déglamouriser » une industrie puissante bâtie sur le rêve. Depuis le lancement de « Model Law », Gwenola et Ekaterina, bien décidées à faire bouger les lignes, consacrent une grande partie de leurs journées à répondre aux requêtes que leur adressent mannequins femme et homme, aidées d’Alexandre Korobov qui supervise la communication de l’association. Et se font ainsi les porte-drapeaux d’une génération qui refuse l’idée même du statu quo.

Comment vous vous êtes rencontrées ?
Gwenola : Sur le show Vetements organisé au restaurant chinois Le Président à Belleville en 2015 et sur un shooting pour le magazine Pop. On a discuté et on s’est rendu compte qu’on avait la même perception des choses sur le métier de mannequin. On faisait déjà les mêmes constats sur ce job ! Puis, on a commencé à se parler régulièrement sur Facebook. Quand on avait des problèmes avec des clients, on en revenait toujours à la même chose : on se disait qu’il y avait décidément trop de choses aberrantes dans le milieu. C’est toujours compliqué de devoir se défendre toute seule… Les agences voient les choses de leur côté sans réussir à se mettre à la place des mannequins.

Ekaterina : En effet. D’ailleurs, dans notre Manifeste, on milite pour que le statut juridique du mannequin dit « présumé salarié » et la nature du contrat de travail soient requalifiés. À l’heure actuelle, on est salarié des agences seulement quand ça les arrange.

Entre 2015 et 2018 que s’est-il passé ? Est-ce l’affaire Weinstein et ses conséquences qui vous ont poussées à créer votre association ?
En cœur : Non, on ne pense pas, mais ça a renforcé notre légitimité sur ces questions-là. En fait, ça a provoqué notre timing, on a arrêté de peaufiner notre texte, on s’est lancées ! Les constats étaient déjà là depuis un moment, on s’est dit qu’il était temps cette fois-ci d’y aller.

Ekaterina : Ce qui m’a vraiment motivée c’est le questionnaire lancé sur models.com publié en mars 2017 « How a model should be treated » avec la publication de plusieurs réponses de mannequins anonymes ou crédités. Ma réponse a été sélectionnée, j’expliquais que les mannequins doivent payer les frais de déplacement et de logement en cas de rendez-vous à l’étranger… Impensable dans d’autres secteurs professionnels. J’ai parlé ouvertement et ça m’a encouragée à aller plus loin. Cette initiative de models.com est à saluer et puis c’est une plateforme de référence dans la mode. Mon agence ne l’a pas très bien pris, j’ai dû m’expliquer… alors que je parlais de l’industrie dans son ensemble sans la citer.

Gwenola : Je m’étais déjà exprimée sur les conditions de travail des mannequins dans la presse mais de façon anonyme. Je me souviens d’une journaliste qui tombait des nues ! Elle ne savait pas que quand on est shooté pour un magazine on n’est pas payé… Elle m’a dit : « mais pourquoi tu ne crées pas une association ou un syndicat pour les mannequins ? ». Quelques mois plus tard, j’ai aussi discuté avec le médecin du travail qui m’a dit l’étendue de l’ignorance qu’il y avait partout : chez le législateur, dans l’inspection du travail, dans le corps médical… Entre mars et juillet 2017, on a beaucoup discuté avec Ekaterina et on a commencé l’écriture du Manifeste en septembre.

La charte sur les conditions de travail des mannequins et leur bien-être lancée par LVMH et Kering en septembre 2017 vous a-t-elle encouragées dans cette dynamique ?
Gwenola : En voyant la charte, on a d’abord pensé à une opération de communication. On avait l’impression qu’ils n’avaient pas interrogé les bonnes personnes pour comprendre réellement les problèmes. Clairement ça ne va pas assez loin, ça nous a poussées à être encore plus précises et à couvrir encore plus d’aspects… que nous le pensions au départ. La maigreur, les mannequins mineurs, les questions de nudité… Pour tout ce qui est moins glamour, on doit aussi prendre la parole.

Ekaterina : Tout ce qui touche à la loi ou la jurisprudence, c’est plus compliqué à expliquer, ça intéresse moins les médias. C’est technique, on préfère toujours le sensationnel, les scandales…

Dans un milieu consensuel, il n’est pas facile de prendre la parole. Avez-vous eu peur à un moment donné de vous exprimer, avez-vous eu peur que cela mette en péril votre carrière ?
Gwenola : Moi j’ai eu peur car au moment où on a lancé le projet je travaillais beaucoup. Je me suis demandé : est-ce que ce je ne suis pas en train de faire une croix sur des dizaines de milliers d’euros ? N’importe qui aurait mis les choses en balance. Et je me suis dit : qu’est-ce qui est le plus important pour moi ? J’ai estimé qu’il fallait tenter le coup. Le fait que mon agence ait bien réagi m’a encouragée à me dire OK je vais peut-être perdre des clients mais je vais peut-être en gagner d’autres… Et si j’en perds, l’initiative sera sûrement si bénéfique pour les mannequins que ce n’est pas très grave… Je me suis aussi dit : c’est à nous de montrer que des gens peuvent faire passer l’éthique avant l’argent. Et ceux qu’on appelle millennials sont dans cette optique-là je pense, j’ai reçu des messages en ce sens.

Ekaterina : Il y a un retour vers le moins superficiel. De mon côté, j’ai pesé le pour et le contre. J’ai la tête dure, quand je veux faire vraiment quelque chose je le fais. On a réfléchi à l’anonymat mais on s’est dit que ce n’était pas la bonne solution. En lisant les autres témoignages sur models.com j’ai aussi compris que je n’étais pas seule.

Aujourd’hui la personnalité des mannequins est une valeur forte pour émerger ?
Gwenola : C’est plus important que le reste ! Je suis au-delà des critères des agences et ma personnalité me permet de faire des choses…

Ekaterina : Je pense que ça compte mais il y a un certain choix de personnalités… Certaines agences vont saluer notre initiative et d’autres vont nous regarder de façon suspicieuse.

Personnalité dans une certaine mesure, alors…
Ekaterina : Oui voilà ! Personnalité au sens où « elle pratique la danse ou le dessin… » mais quand c’est politique, c’est plus compliqué ! Tout est une question d’image et d’agence. Le développement « talent » est très développé aux USA, dès qu’ils pensent qu’il y a un élément de la personnalité du mannequin à exploiter, ils l’exploitent ! En France, on a peur que ça déborde.

Est-ce que vous misez sur les réseaux sociaux pour faire connaître votre initiative ? On a vu notamment le hashtag lancé par Cameron Russel #MyJobShouldNotIncludeAbuse et bien sûr le fameux #metoo.
Gwenola : On pense qu’Instagram est notre medium principal de communication. Tous les métiers de la mode sont sur Instagram. Le mannequin de 17 ans ne va pas nous écrire sur notre adresse mail. Il est sur les réseaux… Après l’initiative de Cameron Russel, trois grands photographes se sont fait épingler. Ce n’est pas complètement anodin.

Comment votre initiative est perçue par les acteurs de l’industrie, avez-vous des retours du SYNAM (Syndicat National des Agences de Mannequins qui regroupe une cinquantaine d'agences de mannequins situées en France), des marques, des grands groupes ?
Gwenola : Si on exclut les poids lourds de l’industrie, on n’a eu que des encouragements : « bravo » ou « enfin, c’est pas trop tôt ! », « vous avez du courage »… venant de photographes, coiffeurs, stylistes, mannequins. Aucune grande marque ne nous a contactées. On a envoyé notre manifeste à 75 bookeurs de Paris, on n’a eu qu’une seule réponse mais le SYNAM nous a contactées.

C’est quoi le plus surprenant dans la condition de mannequin dont le grand public ne serait pas au courant ?
Ekaterina : Le travail dissimulé, la non-rémunération des magazines et le fait qu’un mannequin touche entre 33 et 36% de ce que touchent les agences sur un contrat… Ce que les gens ne savent pas quand ils commencent le mannequinat ! Il faut être dans le cercle pour savoir… Il n’y a que 2% de méga-tops avec des avocats mais le reste ne roule pas sur l’or…

Gwenola : Il n’y a pas de juste milieu !

Est-ce que vous vous attendez à ce qu’on vous contacte pour des cas de harcèlement sexuel ?
Gwenola : C’est encore trop tôt car la confiance n’est pas suffisamment installée pour qu’on nous livre de telles choses… Mais on espère qu’on nous confiera des éléments qui ne sont dits à personne et qu’on pourra faire remonter les informations.

Ekaterina : Rien ne sera balancé. Tout sera fait pour le bien des filles et des garçons qui nous contactent ! Je ne veux pas juste parler des filles… Le luxe masculin se développe, les hommes seront dans les mêmes conditions que les femmes dans un an.

Les pratiques des clients et des agences semblent ancrées dans les mœurs…
Gwenola : Oui, c’est de la coutume, pas de la loi. Comme tout le monde le fait, personne ne dit rien.

Ekaterina : Le but est d’éduquer les clients, les agences, faire un travail de sensibilisation… C’est très long. Grâce au streetcasting, des personnes qui ne sont pas dans les standards ont pu émerger, et ils font d’autres activités à côté. Etre payés pour des missions de mannequinat ce n’est pas négociable pour eux. Je pense que ça fait plus peur que ces coutumes…

Gwenola : Ce dont j’ai peur c’est qu’on pensait que de nouvelles marques qui étaient arrivées sur le marché en bousculant les codes pouvaient être des acteurs du changement… Mais en grossissant, leurs critères de sélection deviennent les mêmes que ceux des grandes maisons… des critères aussi stricts… Ces marques street s’officialisent. Le streetcasting c’est aussi une technique pour réduire les dépenses pour les marques qui se lancent, il faut faire attention !

Vous pensez que votre initiative va faire changer les choses ? Avec les réseaux sociaux, les moyens de pression ont changé ?
Gwenola : On est dans le bon camp de l’Histoire… Tout change avec l’affaire Weinstein… Les réseaux sociaux nous aident à communiquer, à gagner du pouvoir. Sans les réseaux sociaux on n’aurait jamais fait ça !

Ekaterina : Les mannequins ne s’exprimaient pas jusqu’alors mais n’en pensaient pas moins. Beaucoup de gens nous disent : « vous allez vous fatiguer »… Mais loin s’en faut !


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Photographie : Aurélien Nobécourt Arras
Texte : Sophie Abriat