phantom thread n'est pas (seulement) un film sur un couturier obsessionnel

On a parlé de Phantom Thread comme du conte d'une masculinité toxique, quand on pourrait y voir une étude des relations amoureuses où les femmes ont le pouvoir.

par Matthew Whitehouse
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06 Février 2018, 9:27am

Londres, 1955, Daniel Day-Lewis est Reynolds Woodcock, habilleur des grandes dames, de la famille royale et des étoiles du cinéma. Frustré par son travail, il se met au vert, s'installe à la campagne où il rencontre Alma (Vicky Krieps), une immigrée d’Europe de l’Est qui entre dans sa vie avec force, et vient vivre avec lui dans sa maison et son atelier, la House of Woodcock. Là-bas, elle est obligée de partager Woodcock avec sa grande sœur Cyril, la matrone du foyer, magnifiquement interprétée par Lesley Manville.

Commençons par le commencement : Phantom Thread est un super film. Plein de suspense, d’humour et incroyablement bien joué. La réalisation du prodige Paul Thomas Anderson, comme d’habitude, a quelque chose d’infiniment maîtrisée et quelque chose d’ancien, dans le bon sens du terme, en ce qu’elle dessine une romance ambitieuse, gothique, qui se joue en grande partie aux confins de la sérénité toute Hitchcockienne du foyer.

Jusque-là, l’attention des critiques et commentateurs a été retenue presque exclusivement par la prestation de Daniel Day-Lewis. L’acteur britannique a d’ores et déjà annoncé que ce film serait le dernier de sa carrière, ou la fin d’une carrière incomparable couronnée de trois Oscars du Meilleur Acteur (un record) : pour son rôle de Christy Brown dans My Left Foot en 1989, pour There Will Be Blood en 2007 et Lincoln en 2012 (il est encore nommé dans cette catégorie cette année.)

Pour Phantom Thread, Day-Lewis joue Woodcock avec la même intensité palpable qui infuse dans toutes ses interprétations. Il y est un designer arrogant, dangereux, impitoyable et obsédé par la perfection (« Tu n’as pas de seins, » remarque-t-il froidement à l’adresse d’Alma, pendant une séance d’essayage improvisée lors de leur premier rendez-vous). Mais il est aussi follement charismatique, romantique et espiègle.

Les deux personnages se rencontrent pour la première fois dans un café, où Alma est serveuse, douce, mais timide, presque anxieuse et socialement inadaptée, en comparaison avec l’assurance et l’allure à la Brummell de Woodcock. Quand il lui propose de l’extirper de sa vie modeste et qu’il l’invite à vivre avec lui à Londres, la dynamique de l’histoire apparaît déjà très clairement : Alma va se fondre dans le rôle de maîtresse et de muse, n’existant que par obligation et soumission à son partenaire plus puissant.

Et c’est justement là que Phantom Thread devient intéressant. Même si les discussions autour du film se sont concentrées sur l’idée du génie torturé masculin (même l’affiche du film présente largement le visage de Day-Lewis et une Krieps plus petite, positionné dans ses contours), c’est bien le personnage d’Alma qui donne au film toute sa saveur et sa magnifique intensité mélodramatique.

Plus une étude du jeu de pouvoir dans une relation amoureuse qu’une romance basique, il apparaît petit à petit clairement que là où l’on attendait de voir se déployer dans Phantom Thread la figure de l’artiste homme abusant et réprimandant son vis-à-vis féminin (ce que fait le protagoniste pendant une bonne partie du film), Anderson dresse le portrait d’une Alma qui sait se défendre, tenir position et rétorquer. « Je veux qu’on fasse une bataille de regard tous les deux, propose-t-elle à Woodcock, au début de leur relation. Tu vas perdre. »

Et même quand Woodcock commence à douter de son affection pour Alma – quand il l’infantilise ou qu’il la mesure aux souvenirs de sa mère défunte – Alma gagne en stature dans le cœur et les yeux de Cyril, la froide gardienne des lieux, initialement chargée de débarrasser les muses fatiguées et inutiles de la maison familiale.

Et juste quand on commence à ranger les deux femmes dans un schéma classique de compétition, elles commencent à trouver un intérêt commun. Un accord qui, avec les couturières qui permettent à l’atelier de tenir la route, induit une forme d’unité respectueuse entre toutes les femmes du film. À la fin, on comprend bien que, malgré toute la complexité de leur relation, Phantom Thread est l’histoire d’Alma, pas celle de Woodcock.

Phantom Thread sortira en salles le 14 février.

Cet article a été initialement publié dans i-D UK.

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