Photographie : Jerome Lobato

une leçon d'humanisme avec adrian de la vega, youtubeur trans

Alerté par le manque de visibilité et d'informations sur et à dispositions des personnes transgenres, Adrian de la Vega a pris son destin (et celui de beaucoup d'autres) en main, en amenant sur Youtube des problématiques trop évitées.

par Patrick Thévenin
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18 Janvier 2018, 10:58am

Photographie : Jerome Lobato

L’année dernière, l’AJL (l’association des journalistes lesbiennes, gays, bi.e.s et trans) décernait à Adrian de la Vega, jeune homme trans, son Out d’Or, le sacrant personnalité LGBT de 2017. Quant à nous, on est tombé sous le charme de ce garçon de 22 ans qui a décidé de faire des réseaux sociaux l’outil idéal pour parler du vécu et de la condition des personnes transgenres. Ainsi que de ses vidéos où l’altruisme, la pédagogie et le charme fou d’Adrian offrent une visibilité et une aide précieuse à toutes les personnes concernées de près ou de loin par la transidentité. C’est-à-dire tout le monde. Rencontre.

Comment t’es venue l’idée de faire des vidéos concernant ta transidentité, et la transidentité en général ?
Ado, quand j’ai commencé à m’intéresser au sujet, je me suis vite rendu compte qu’il y avait beaucoup d’informations disponibles en anglais mais j’ai été surpris par le manque de publications francophones, du coup j’ai décidé de me lancer. Pour préciser les choses : je n’étais pas le seul français à aborder ce thème, mais j’étais le seul à faire du contenu pédagogique. Mes vidéos ne sont pas uniquement un récit de soi, elles abordent aussi des sujets généraux. J’ai commencé par des photos sur Instagram accompagnées de textes, je répondais également aux questions qu’on me posait, puis je me suis lancé dans Youtube. Pour ma génération, la plateforme est un outil important, facile d’usage, gratuit, où tu mets ce que tu veux.

Ton adolescence a été compliquée ?
Pas vraiment, je n’ai pas de souvenirs de terreurs adolescentes, j’étais bon élève même si je n’ai pas choisi la facilité en étant interne dans un lycée catholique où le niveau était excellent. Je ne peux pas dire que ça a été une période horrible de ma vie, je suis plutôt quelqu’un de très positif, j’arrive à segmenter ma vie et je pense que ma mémoire a aussi zappé plein de choses comme une forme de protection. J’ai réalisé il n’y a pas si longtemps que, lorsque j’étais en terminale, on m’avait placé dans le secteur disciplinaire de l’internat où tu as une surveillante pour dix enfants, où on met ceux qui sont difficiles à gérer, violents, qui font des fugues. La direction présumait que j’étais queer et elle agissait ainsi pour protéger les autres filles.

Ce fut difficile d’assurer ta transidentité ?
Disons que je n’avais pas vraiment les mots pour me désigner, et ce jusqu’au moment où j’ai commencé à prendre des hormones. Mais même avant mon coming out, on ne m’a jamais vraiment considéré comme une fille et j’ai toujours assumé qui j’étais, les gens interagissaient avec moi comme avec un garçon, c’était naturel et inconscient d’une certaine manière. J’ai l’impression qu’on a commencé à respecter mon identité vers 18 ans, j’en ai 22 aujourd’hui, c’est une acceptation progressive qui, comme toute identité, se construit. J’ai du mal à donner des dates clés, je sais que j’ai commencé mes recherches sur le sujet à l’adolescence, il y avait peu de choses disponibles et d’emblée j’ai décidé de me tenir à l’écart et de me méfier des publications psychiatriques, j’avais lu sur des forums d’auto-support les rapports souvent compliqués des trans avec leurs médecins et j’ai vite compris que ce serait compliqué avant ma majorité. Du coup j’ai attendu d’avoir 18 ans, je n’ai pas demandé à mes parents, j’ai préféré ne pas avoir à dealer avec une éventuelle violence de leur part, il était hors de question que quiconque me barre la route.

Ça a été compliqué avec tes parents ?
Au début un peu, mais on n’est pas tombé dans la violence extrême, plutôt dans l’incompréhension. Ils avaient des problèmes à régler avec eux-mêmes avant tout, car en tant que parent tu as tendance à te remettre en cause. J’ai été très ferme, on ne s’est pas vu pendant un moment, je leur ai dit : « Il y a ce site où vous trouverez toutes les infos nécessaires si vous voulez vous renseigner et non pas me dissuader, » et ça a plutôt bien fonctionné. Mon père a fait son chemin et depuis ça se passe très bien, ils ont relativisé et ils ont surtout compris qu’il y avait des choses plus graves dans la vie.

Le plus étonnant c’est ta maturité sur la question.
Vers 12 ans je me suis donné une mission : je voulais que ma transition se passe bien, je n’avais pas envie de me prendre la tête. Comme je parlais anglais j’avais accès à des témoignages de trans qui allaient des années 1980 aux années 2000, j’étais avide de ces récits, je les lisais comme on lit des romans, ça m’a énormément enrichi, j’ai intégré toutes les expériences de tous ces gens, toutes les questions qu’on pouvait se poser ou nous poser. C’est le vécu des trans qui m’a permis d’acquérir cette connaissance du sujet.

On parle de la même manière des femmes que des hommes trans ?
Ce sont avant tout deux personnes trans, c’est surtout par la vision que les gens en ont que se fait la distinction. Quand ce sont des femmes on ne parle pas d’elles de la même manière, parce que la féminité dans notre société est toujours moins bien considérée que la masculinité. Quand tu es un garçon trans, d’une certaine manière, c’est plus simple qu’une fille trans car être un homme c’est appartenir au sexe fort. Les femmes trans subissent aussi, en plus de la transphobie, le sexisme et la misogynie. Une chose frappante, et on le voit bien dans les docus qui nous sont consacrés ou la manière dont on nous perçoit, c’est la manière de nous infantiliser en permanence. C’est souvent inconscient mais on nous décrit souvent comme de perpétuels adolescents, ce qui peut entraîner des fantasmes un peu bizarres. À 19 ans, alors que j’avais l’air d’un garçon de 13 ans, je me suis retrouvé dans des situations plutôt embarrassantes. Le rapport que le monde extérieur entretient avec nous est très complexe.

Dans tes vidéos tu es calme, pédagogique, jamais dans l’injonction, drôle souvent, tu as beaucoup réfléchi avant de te lancer ?
C’est un classique : pour faire de la pédagogie il ne faut pas agresser les gens. L’avantage de la vidéo c’est que ça paraît spontané, mais ça ne l’est pas forcément. Parler devant une caméra ce n’est pas la même chose que de parler à quelqu’un dans la vraie vie. Si j’ai choisi de faire simple et concret c’est parce que l’attention de gens est très brève, il faut aller droit au but, les gens ne doivent pas se sentir agressés si tu veux qu’ils t’écoutent. Je reste calme sur Youtube mais ce n’est pas forcément le cas dans la vie réelle ou je peux m’énerver et foncer dans le tas. J’essaie en général de ne pas m’énerver ou de ne pas le montrer car les gens en profitent pour m’attaquer en mode : « Tu sais si tu veux qu’on t’écoute, il faut que tu sois irréprochable ». Alors j’essaie d’être irréprochable même si évidemment ce n’est pas le cas. J’aimerais que les choses soient un poil plus simples et qu’on comprenne que oui, il y a des trans qui sont énervés, qu’ils ont raison de l’être face aux violences qu’ils subissent, qu’il faut comprendre leur colère et l’accepter pour la changer. Quand on me pose une question déplacée, du genre qu’on ne poserait pas à un cis, hétéro ou homo d’ailleurs, je ne suis pas tendre. Je ne vais pas répondre : « Attends, j’ai fait une vidéo explicative sur le sujet, je vais te la montrer. » Je pense qu'il faut parfois rentrer dans le lard des gens, les brusquer un peu, mais dans la vraie vie pas en vidéo, ce serait contre-productif. Et puis les gens qui regardent mes vidéos ne sont pas tombés dessus par hasard vu la manière dont Youtube réduit la visibilité LGBT.

Tu dirais que ta chaîne Youtube t’a aidé dans ta transition ?
Quand j’ai commencé les vidéos, j’étais totalement raccord avec moi-même, après je suis quelqu’un d’honnête donc je ne vais pas clamer que je fais ça uniquement par altruisme, j’y trouve forcément un bénéfice. Déjà faire des vidéos est une véritable passion, je rigole même à mes propres blagues. Je sais que ça aide des gens, que ça fait du bien à d’autres, on me le dit et j’en suis très fier. Je n’ai même pas 1% des moyens qu’ont les chaînes de télévision et j’ai l’impression de faire plus pour la cause que tous ces documentaires à la noix.

Tu trouves où l’argent ?
Je suis étudiant, j’ai quelques petits jobs, mes parents m’aident un peu autrement je ne pourrais pas, vu les prix, me loger à Paris, mais tout est financé avec mon argent personnel.

Pas de sponsors ou de donateurs ?
J’ai une marque de sous-vêtements qui m’offre des fringues, je reçois aussi de petits cadeaux mais concrètement personne ne m’aide financièrement et puis j’avoue ne pas vraiment savoir comment on fait. Pourtant la question de l’argent est importante quand tu es Youtuber, les algorithmes de la plateforme ne sont pas innocents.

Tu reçois des commentaires négatifs ?
Oui, évidemment il y en a mais ma stratégie est de ne pas leur répondre, c’est juste de la perte de temps. Cette attitude m’a relativement préservé, même si j’ai subi quelques attaques de trolls issus de certains forums ou alors des raids d’identitaires. Je ne réponds pas, je bloque et je signale et j’ai aussi mis mes abonnés au courant, je leur demande de ne pas donner suite aux commentaires négatifs, car plus tu le fais et plus ils prennent leur plaisir. Je mets mon énergie dans des choses qui en valent la peine.

Tu reçois beaucoup de messages ?
Environ une trentaine par jour et je réponds à chacun d’entre eux, à part quand ce sont des gens qui me disent « je ne comprends pas tel terme », et dans ce cas-là je leur envoie un lien vers la définition. Ce sont avant tout des personnes trans dans la détresse, j’ai à leur disposition une liste d’associations, de structures d’urgence, j’ai moi-même accueilli souvent des gens que je ne connaissais pas dans la galère. C’était mon engagement à la base. Avant de faire des vidéos je souhaitais surtout aider les trans en difficulté, je le fais toujours mais je n’en parle pas forcément. Je reçois aussi beaucoup de messages d’encouragement de trans, mais aussi de personnes qui ne se définissent pas comme trans, qui m’écrivent « vous m’avez ouvert les yeux sur un monde nouveau » et qui trois mois après m’annoncent qu’elles entament une transition. Il y a quelque chose de privilégié avec la vidéo : les gens s’adressent à toi comme s’ils te connaissaient et te font des confidences, te racontent leur vie de long en large. Des personnes, de tout âge et de toute condition sociale, se confient ainsi à un inconnu et je comprends bien la détresse dans laquelle elles se trouvent. Je fais aussi beaucoup la transition entre eux et les associations locales car ces dernières peuvent faire peur de prime abord.

Ce qui est fascinant c’est que tu n’as pas pris la grosse tête comme d'autres grands Youtubers.
Mais c’est tellement éphémère ! Et puis les vidéos sont une composante de mes projets, une partie infime de ce que je fais. Youtube c’est la partie glamour, on va dire, et ça ne m’est pas monté à la tête parce que dans deux ans si ça se trouve tout le monde m’aura oublié. Je préfère m’atteler à des projets plus ambitieux comme travailler sur des lois pour faciliter le changement de prénom par exemple, même si je ne dénigrerai jamais l’importance des réseaux sociaux. Ce qui est étrange, c’est que lorsque j’ai commencé les vidéos, certaines associations étaient plutôt dédaigneuses vis-à-vis de moi. Parce que j’étais jeune et que j’utilisais les réseaux sociaux, on me disait que je faisais ça uniquement par égo. Alors que je suis persuadé qu’on peut faire passer un message militant via les réseaux sociaux et toucher énormément de gens, notamment les jeunes qui ont un besoin crucial d’informations. Heureusement, les choses ont changé, et souvent les associations me demandent si je peux tourner une vidéo pour elles, ce que je fais toujours avec plaisir. Je ne remets pas du tout en cause leur professionnalisme, ni leur expertise sur la question, ni leurs actions concrètes, mais souvent elles font un peu peur aux gens concernés qui n’osent pas s’y rendre. Je sais, c’est con mais parfois il faut mettre un peu de paillettes pour que les gens viennent te voir et apprennent à te prendre au sérieux.

Tu analyses comment la soudaine passion de la mode pour les trans ?
Ce n’est pas une mode, mais un procédé marketing comme l’ont subi les gays dans les années 1990, et je pense que ça va passer. C’est une fenêtre médiatique forcément intéressante mais il faut bien la jouer, que je sois « peopolisé », que je reçoive des propositions de castings, que ma vie aille mieux financièrement ne va pas forcément aider les autres trans qui sont dans le besoin. J’essaie de profiter de cette fenêtre médiatique pour faire passer des messages. Lorsque j’ai été nommé aux Out d’Or, plutôt que de parler de mon cas, j’ai surtout insisté sur le sort des femmes trans et noires. Récemment la fondatrice du concours Miss Trans America s’est fait assassiner, aux États-Unis il n’y a jamais eu autant de trans médiatisés et autant de trans assassinés. La visibilité est toujours à double tranchant.

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