JEAN-MICHEL BASQUIAT, Beat Bop by Rammellzee vs. K-Rob, 1983 © The estate of Jean-Michel Basquiat / Adagp, avec l'autorisation de la Fraenkel Gallery, San Francisco 

7 couvertures d'albums rares signées basquiat, warhol, nan goldin, et bien d'autres

L'histoire de l'art se lit aussi sur les faces de quelques vinyles iconiques.

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janv. 22 2018, 9:03am

JEAN-MICHEL BASQUIAT, Beat Bop by Rammellzee vs. K-Rob, 1983 © The estate of Jean-Michel Basquiat / Adagp, avec l'autorisation de la Fraenkel Gallery, San Francisco 

Vous connaissez sûrement la couverture du premier album éponyme de The Velvet Underground & Nico. Peut-être même que cette grosse banane – créée, bien entendu, par Andy Warhol – a été le premier album que vous avez acheté. Mais saviez-vous que 15 ans plus tôt, en 1952, les illustrations d’un Warhol encore jeune étaient utilisées par The Nation’s Nightmare, une émission de CBS Radio sur la drogue et le crime.

Ou bien qu’en 1992, Cindy Sherman avait conçu une couverture d’album pour Babes in Toyland ? (Apparemment, la photographe était une habituée des concerts survoltés du groupe punk, au CBGB.) Ou que, bien avant qu’elle ne photographie le portrait de Lady Gaga utilisé pour Joanne, Collier Shorr avait travaillé avec la formation de trip-hop britannique Sneaker Pimps à la fin des années 1990 ?

Toutes les couvertures qui ont résulté de ces collaborations font partie d’Art & Vinyl, l’exposition sans précédent qui se tient en ce moment, et jusqu’au 3 mars, au sein de la Fraenkel Gallery de San Francisco. C’est la première fois qu’une expo se concentre de la sorte sur les œuvres d’art créées et spécialement commandées pour des albums (et non pas des albums se réappropriant des images préexistantes).

La collection couvre sept décennies, en débutant avec une illustration de Pablo Picasso datant de 1949, et se refermant sur une œuvre de Sophie Calle d’à peine un an. Au fil de l’exposition, on croise le travail de jean Cocteau, Yves Klein, Josef Albers, Yoko Ono, Lee Friedlander, Robert Mapplethorpe, Laurie Anderson, Keith Haring, Kiki Smith, David Wojnarowicz, Francesco Clemente, Jean-Michel Basquiat, Cy Twombly, David Shriegly, Ed Templeton, Yayoi Kusama et Wolfgang Tillmans, parmi des centaines d’autres (oui, vraiment).

Tous les albums rarissimes présentés par Art & Vinyl sont des premières éditions appartenant au curateur de l’expo, Antoine de Beaupré, auteur du recueil de photographie Total Records et fondateur de Librairie 213, l’enseigne parisienne spécialisée dans les livres rares. Avant même d’étudier le jazz au Berklee College of Music de Boston à la fin des années 1990, Antoine de Beaupré avait déjà commencé à se construire une discothèque perso. Et les titres hip-hop qu’il a soigneusement choisis quand il était ado sont depuis devenus des ressources inestimables pour les producteurs les plus curieux et explorateurs d’un passé parfois perdu.

« Mon travail m’a fait côtoyer beaucoup de photographes, raconte Antoine de Beaupré. En parcourant ma discothèque, je me suis rendu compte que de nombreux photographes et artistes avaient créé des œuvres spécialement pour des couvertures d’albums. Alors j’ai décidé de me construire une collection avec ceci en tête. C’est un projet sur lequel je travaille depuis plus de dix ans. »

Antoine de Beaupré précise que sa collection n’est en aucun cas un index complet de toutes les couvertures d’album de l’histoire ayant été créé par des artistes. Elle est davantage un zoom sur les couvertures qui reflètent le mieux les pratiques desdits artistes à la période de la sortie de l’album en question. Je lui demande, par exemple, pourquoi sa sélection ne compte aucune couverture signée William Eggleston, le photographe américain dont l’utilisation de la couleur saturée est considérée comme pionnière du genre. D’abord, la plupart des photos d’Eggleston étaient réutilisées pour l’album plutôt que créées spécialement pour lui. Puis, la seule commande réalisé par Eggleston que connaît Antoine de Beaupré, une photo en noire et blanc prise au début des années 1980, n’est « selon moi, pas vraiment représentative de l’œuvre d’Eggleston. »

En ce sens, Art & Vinyl propose une histoire riche et nuancée de l’art, de la moitié du 20 ème siècle à aujourd’hui, qui retrace les courants artistiques conceptuels, de l’expressionnisme abstrait à la sculpture inspirée de Koons. L’expo est aussi l’occasion de découvrir tout un tas de groupes et de musiciens injustement trop méconnus. Avant de me plonger dans le catalogue, je n’étais par exemple pas au fait de l’existence de Consolidated, un groupe industriel du début des années 1990 avec un fort souffle activiste, dont la couverture du premier album Business of Punishment doit son design à Barbara Kruger.

« Ce qui me fascine, continue Antoine de Beaupré, c’est que l’album est un médium incroyablement populaire, accessible à tous. J’espère que cette exposition initiera certains musiciens à l’art, et que les artistes commenceront à regarder quelque chose trop souvent considéré comme un objet banal comme un objet que l’on peut accrocher au mur. » En attendant, il a levé le voile sur les histoires qui se cachent derrière sept de ces couvertures d’album.

ANDY WARHOL, The Nation’s Nightmare (Traffic in Narcotics/Crime on the Waterfront), 1952 © 2018 Andy Warhol Foundation / ARS, NY, avec l'autorisation de la Fraenkel Gallery, San Francisco

Andy Warhol, 1952
Titre : The Nation’s Nightmare (Traffic in Narcotics/Crime on the Waterfront). Label : Columbia Special Products. Pays : États-Unis. Format : 33 rpm. Tirage : Inconnu.

On associe souvent Warhol à des albums comme le Sticky Fingers des Rolling Stones – qui est d’ailleurs dans l’expo. Ces dessins n’ont rien à voir.
Exactement. Warhol a dû faire quelque chose comme, 50 ou 60 couvertures d’albums. Toutes les couvertures que j’ai choisies, je les ai dans la collection parce que je pense qu’elles représentent le travail de Warhol à l’époque où elles sont sorties. Celle-ci compte parmi les premières covers de Warhol. L’image qu’il a dessinée est très forte, et on ne pourrait pas le reproduire sur un album aujourd’hui. C’est fascinant de la replacer dans son contexte de l’époque ; on comprend toute la liberté qu’elle évoque.

ROBERT FRANK, Exile on Main St. by The Rolling Stones, 1972 © Robert Frank, avec l'autorisation de la Fraenkel Gallery, San Francisco

Robert Frank, 1972
Musicien(s) : The Rolling Stones. Titre : Exile on Main St. Label : Rolling Stones Records. Pays : États-Unis. Format : 33 rpm. Tirage : Inconnu.

J’ai lu que les Rolling Stones avaient d’abord approché Man Ray pour la réalisation de cette couverture.
Oui, et d’ailleurs, j’avais intégré la version test originale de Man Ray dans mon livre Total Records. Les Rolling Stones n’avaient pas du tout aimé la création de Man Ray, donc ils ont demandé à Robert Frank, qui était un de leurs amis. Ils sont passés de Man Ray à Robert Frank, ce qui est plutôt pas mal ! (Rires).

RAYMOND PETTIBON , Jealous Again by Black Flag, 1982 © Raymond Pettibon, avec l'autorisation de la Fraenkel Gallery, San Francisco

Raymond Pettibon, 1982
Musicien(s) : Black Flag. Titre : Jealous Again. Label : SST Records. Pays : États-Unis . Format : 45 rpm/12’’. Tirage : Inconnu.

Pourquoi avoir choisi Jealous Again parmi tous les titres que Pettibon a réalisés pour Black Flag ?
Mon objectif avec cette expo et avec le livre n’était pas d’établir une liste complète de tous les albums faits par tous ces artistes. J’ai principalement choisi des œuvres apparues très tôt dans l’œuvre des artistes, représentatives de leur art. Comme pour Warhol et beaucoup d’autres, la collection de Raymond Pettibon est très, très importante. Cette couverture fait partie de ses premières, et je l’adore. J’ai en ma possession un autre album, réalisé beaucoup plus tard [ Goo, de Sonic Youth], au style complètement différent.

JEAN-MICHEL BASQUIAT, Beat Bop by Rammellzee vs. K-Rob, 1983 © The estate of Jean-Michel Basquiat / Adagp, avec l'autorisation de la Fraenkel Gallery, San Francisco

Jean-Michel Basquiat, 1983
Musiciens : Rammellzee vs. K-Rob. Titre : Beat Bop. Label : Tartown Record Co. Pays : États-Unis. Format : 45 rpm/12’’. Tirage : 500 copies.

J’ai cru comprendre que Basquiat avait produit ce disque. Tartown Records était son propre label.
Oui. Basquiat n’a fait que deux couvertures d’album, et celle-ci en fait partie. Cet album est extrêmement rare, ils n’en ont sorti que 500 à l’époque. Et parmi ces copies, très peu ont survécu au fil du temps. À l’époque Futura 2000 et Keith Haring commençaient à gagner de la popularité sur la scène artistique. Je pense que leurs couvertures méritent d’être intégrées dans une telle collection. Une de mes couvertures préférées est celle de Futura 2000 pour Cabaret Voltaire [ Fools Game/Gut Level, 1983]. J’ai imprimé le verso de la couverture dans le catalogue : de la peinture à la bombe noire et blanche. Je trouve ça si moderne, c’est génial. Takashi Murakami et Kaws [dont les couvertures pour Kanye West font également partie d’ Art & Vinyl] sont les héritiers de cette génération d’artistes.

GERHARD RICHTER, Goldberg Variations, 1984 © Gerhard Richter, avec l'autorisation de la Fraenkel Gallery, San Francisco

Gerhard Richter, 1984
Musique : Glenn Gould. Titre : Bach: The Goldberg Variations. Label : CBS Masterworks. Pays : Pays-Bas. Format : 33 rpm. Tirage : 100 copies.

C’est impossible de faire tourner ce vinyle, non ?
Oui ! (Rires). C’est le joyau de cette collection : une peinture originale directement sur le vinyle. À l’époque, Gerhard Richter s’essayait à la peinture abstraite. Tous les vinyles correspondent au même album – Bach : The Goldberg Varations, de Glenn Gould, mais chaque peinture est unique. Une véritable œuvre d’art.

NAN GOLDIN, Ici sur terre by Sous le Manteau, 2000 © Nan Goldin, avec l'autorisation de la Fraenkel Gallery, San Francisco

Nan Goldin, 2000
Musique : Sous le Manteau. Titre : Ici sur terre. Label : Gambler Records. Pays : France. Format: 45 rpm/12’’. Tirage : 300 copies.

Je suis fou de Nan Goldin, et tout ce que j’ai jamais réussi à trouver, c’est une cover réappropriée de 2002. Comment vous avez trouvé ça ?
C’est un album très, très rare. Il n’en a été imprimé que 300 copies, c’est très dur à trouver. Je pense qu’il a été soumis à la censure, à cause de la couverture, justement. Ce qui est drôle, c’est que je connais très bien la femme qui apparaît sur la couverture. Elle a une copie, mais je ne souviens pas comment, moi, j’ai réussi à m’en procurer une. Elle est tombée dans ma collection par accident. Nan Goldin a aussi fait un film, à une période où son travail était très sombre. Les deux personnes de cette couverture étaient récurrentes à cette époque. Elle les photographiait souvent.

RICHARD PRINCE, We Got It from Here... Thank You 4 Your Service by A Tribe Called Quest, 2016 © Richard Prince, avec l'autorisation de la Fraenkel Gallery, San Francisco

Richard Prince, 2016
Musique : A Tribe Called Quest. Titre : We Got It from Here... Thank You 4 Your Service. Label : Epic. Pays : États-Unis. Format : 33 rpm. Tirage : Inconnu.

Honnêtement, je ne savais pas du tout que Richard Prince avait fait cette couverture. Elle est pourtant très récente.
Je trouve qu’elle ferme parfaitement cette sélection d’albums. À la fin de la collection, on arrive à de grands noms, encore très actifs et très populaires. Ici, le musicien comme le peintre sont des artistes très, très connus. Ce qui suggère que les artistes contemporains vont continuer à travailler avec des musiciens, de manière différente. L’histoire n’est pas finie !

‘Art & Vinyl’ se tient à la Fraenkel Gallery de San Francisco jusqu'au 3 mars 2018. Le catalogue de l'exposition est à venir. Plus d'informations ici.