Courtesy of Manuel Obadia-Wills

Tarik Azzouz, l’étoile française du rap US

En quelques années, Tarik Azzouz a su se faire un nom auprès de la scène rap internationale en tant que producteur et beatmaker. De Streetrunner à DJ Khaled, Eminem et même John Legend, il est l’étoile montante du rap américain.

par Claire Thomson-Jonville
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09 Novembre 2020, 11:53am

Courtesy of Manuel Obadia-Wills

À tout juste 30 ans, le français Tarik Azzouz a déjà atteint des sommets. Oeuvrant dans l’ombre, il est devenu l’un des producteurs préférés du rap US. En janvier dernier, son travail pour le titre Higher de DJ Khaled, Nipsey Hussle et John Legend lui vaut même d’être récompensé d’un Grammy Award, la consécration ultime pour un musicien. S’il collabore aujourd’hui avec les plus grands rappeurs américains - DJ Khaled, Meek Mill, Lil Wayne, Eminem -, il a fallu des années de travail et de persévérance pour que le jeune beatmaker originaire d’Aulnay-sous-Bois s’impose de l’autre côté de l’Atlantique.

Tarik l’a compris avant les autres : l’avenir du rap se passe sur le Net. Alors qu’il est encore étudiant, il passe des heures sur la plateforme Blazetrack où il fait la rencontre déterminante de Streetrunner. Le rappeur américain devient son mentor et encore aujourd’hui les deux compositeurs fonctionnent en duo. Parti de rien, au fil de ses rencontres, le jeune français a su tisser un réseau worldwide jusqu’à devenir l’un des producteurs français de rap les plus convoités aux États-Unis. Encore aujourd’hui, le jeune compositeur poursuit son travail loin des spotlights depuis sa maison familiale d’Aulnay-sous-bois. Obstiné, ambitieux et discret, Tarik Azzouz nous a raconté son ascension en nous dévoilant les coulisses de l’industrie.

Rencontre entre Tarik Azzouz, producteur et beatmaker, et Claire Thomson-Jonville, directrice de la rédaction i-D France.

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Courtesy of Manuel Obadia-Wills

CTJ : Hello Tarik, je suis ravie de pouvoir discuter avec toi. Tu es compositeur, producteur, on peut aussi dire beatmaker. Peux-tu me décrire ton métier ?

Tarik : Le terme le plus simple, c’est compositeur. C’est ce qui se rapproche le plus de la réalité parce qu’au final on compose de la musique. Producteur et beatmaker, ce sont plutôt des termes américains.

CTJ : Quelle est la différence entre un compositeur et un producteur ?

Tarik : Il n’y en a pas tant que ça. Contrairement à un beatmaker, un producteur va vraiment aller au bout d’une chanson et ne pas seulement se contenter de faire le beat. Il va aussi donner une direction, aider l’artiste à écrire les paroles et à chanter le morceau d’une certaine manière.

CTJ : Cette interview a pour idée la transmission : raconter aux jeunes générations comment tu en es arrivé là. Tu as l’air super focus et très déterminé depuis ton plus jeune âge. Tu es un battant et tu es parvenu à entrer dans le business. Peux-tu nous raconter ton parcours? As-tu toujours écouté du rap ?

Tarik : Oui, j’écoute du rap depuis que je suis petit. J’ai commencé à prendre des cours de piano à 12 ans et, parallèlement, j’ai commencé à écouter de la musique classique et du rap. Je voulais devenir concertiste, pianiste ou même prof de piano. Je voulais vraiment faire quelque chose autour de cet instrument. À 20 ans, j’ai rencontré un producteur Pillz qui est aujourd’hui un très bon ami. Un jour, il m’a dit de passer chez lui, on a écouté du rap et à partir de ce moment-là, c’est devenu limpide pour moi : j’ai sû que je voulais faire la même chose. Très vite, c’est devenu une passion. J’ai compris que ce que je voulais faire dans la musique, c’était produire du rap.

CTJ : Quel âge as-tu ?

Tarik : 30 ans.

CTJ : Aujourd’hui, beaucoup de jeunes tentent de percer dans ce milieu, à partir du moment où tu décides que tu veux travailler dans la musique, comment construire une carrière ?

Tarik : Je ne me suis pas donné une façon de faire particulière. J’ai tout essayé : contacter des artistes, des amis qui connaissent telle ou telle personne, un ami qui a un contact en maison de disque… Puis je suis tombé sur le site Blazetrack, un réseau social américain où tu peux contacter des professionnels et des gens de l’industrie, des gens vraiment implantés avec des profils variés. Tu peux trouver des artistes, des producteurs, des directeurs artistiques, des gens qui travaillent dans des labels. C’est comme ça que j’ai rencontré StreetRunner avec qui je bosse tout le temps maintenant. Mais je ne pourrai même pas te lister toutes les choses que j’ai testé avant d’y arriver. C’était limite obsessionnel.

CTJ : Quel a été ton big break ? Ta première collaboration avec Lil Wayne ?

Tarik : Complètement.

CTJ : Et comment ça se passe ? Tu fabriques un son, tu le construis puis tu l’envoies ?

Tarik : La plupart du temps c’est nous, compositeurs, qui proposons la musique et l’artiste s’adapte. Cela m’est rarement arrivé que l’on m’envoie des voix a capella et que je doive construire autour. Comme tu l’as dit, la collaboration avec Lil Wayne, c’est le moment où tout a basculé. Avant, je faisais de la musique de mon côté puis tout d’un coup, j’ai commencé à faire des sons avec de grands artistes qui sont sortis dans le commerce et qui ont eu un véritable impact. Après avoir rencontré StreetRunner, on a beaucoup travaillé ensemble. Il envoyait régulièrement de la musique à Lil Wayne et Lil a retenu ce morceau. Finalement, cela s’est fait très simplement.

CTJ : Comment décris-tu ton processus de création ? J’ai entendu dans tes précédentes interviews que tu fais souvent des comparaisons avec la cuisine ou même que tu réfléchis en couleurs.

Tarik : C’est très varié mais je suis très couleurs. C’est très difficile à expliquer et ce n’est pas quelque chose que je contrôle malheureusement. Quand je compare avec la cuisine, c’est pour évoquer cette recherche de l’équilibre. C’est bien d’avoir une idée mais il ne faut pas trop en mettre : comme en cuisine, s’il y a trop de saveurs ou d’épices, on ne s’y retrouve plus et ça n’a plus aucun sens.

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CTJ : Quand tu collabores avec différents artistes comme Meek Mill ou DJ Khaled, comment t’adaptes-tu à leur personnalité et à leur univers artistique ?

Tarik : Justement, ça va dépendre de chaque artiste… Tu as cité deux artistes, Meek Mills et DJ Khaled, dont on connaît bien les goûts et les couleurs. Je sais ce qu’ils aiment et ce qu'ils n’aiment pas. Comme j’adore ce qu’ils font, je tends naturellement vers leur musique.  Donc je pars d’une idée, d’un piano par exemple ou d’un violon, et ensuite je réfléchis à comment je peux aller vers l’univers de DJ Khaled avec ça. Il faut comprendre leur musique, ce qu’ils aiment, ce qu’ils font et après se dire comment reproduire ça et comment apporter son idée dans leur univers.

CTJ : Est-ce qu’il y a des règles ?  Est-ce qu’on t’envoie un brief avant de commencer ? 

Tarik : Il n’y a pas vraiment de règles, le brief c’est moi qui le fais dans ma tête. Le brief, c’est de me faire ma propre idée de leur musique. Quand j’ai fait plusieurs morceaux pour Meek Mill, je me demande ce que j’aimerais faire pour lui, ce que j’aimerais entendre de lui, sur quel type de sonorité, dans quel univers j’ai envie de l’emmener etc… C’est ce brief qui va me donner une idée, après je n’ai plus qu’à exécuter.

CTJ : Est-ce qu’il y a un moment dans ta carrière où tu t’ai dit : « Putain, j’ai réussi à faire ça ! » ?

Tarik : Il y en a eu plusieurs avant le morceau de Lil Wayne qui est sorti en 2015. En 2014, j’écoutais mes sons et j’étais convaincu que celui-ci était prêt. Je l’ai fait tout seul dans ma chambre et je me disais que si je tombais sur la bonne personne et sur le bon album, cela pouvait fonctionner. Il fallait donc que je trouve le bon interprète et que je lui fasse écouter. Quand le morceau de Lil Wayne est sorti je me suis dit « Wouah, c’est ouf ! ». Or quelques mois après, j’ai pu faire un morceau avec Rick Ross, mon rappeur préféré, là encore c’était incroyable ! J’ai adoré le morceau qu’on a fait ensemble. Quand on est arrivé aux Grammy et que j’ai réalisé tout le travail qui avait été fait jusque-là, une fois de plus je me suis dit : « Wouah j’ai fais ça, ça et ça… Et maintenant je suis aux Grammy. ».

CTJ : Comment as-tu appris que tu étais nominé aux Grammy Awards?

Tarik : J’étais dans ma salle de bain, j’allais me doucher et je suis allé sur Twitter pour voir si la liste des nominés était sortie. Je suis tombé sur un truc encore mieux : l’annonce des nominés en live vidéo. J’attendais les catégories qui pouvaient me concerner : Meilleur Album Rap, Meilleure Chanson Rap et ça a commencé par le Meilleur Album Rap. Et surprise, on a été nominé pour  l’album de Meek Mill. C’était ma première nomination, j’étais hyper content et je pensais que ça s'arrêterait là. Mais en sortant de la douche, j’ai pris mon téléphone pour regarder la liste complète et c’est là que je suis tombée sur le morceau de DJ Khaled et John Legend : on était aussi nominé. Et c’était encore plus fort en fait parce qu’on était nominé pour une chanson donc c’était encore plus personnel.

CTJ : Félicitations ! C’est une véritable consécration pour tout artiste et pourtant j’ai l’impression que ton nom reste encore assez méconnu du public français. Tu es quelqu’un de plutôt discret, non ?

Tarik : Oui, après c’est pas une discrétion dans laquelle je cherche à me cacher. Je ne me cache pas du tout mais je ne vais pas faire des démarches pour me mettre en avant particulièrement. Les gens qui sont intéressés par mon travail, comme toi par exemple, c’est avec plaisir que je fais des interviews ou que je parle de ce que je fais.

CTJ : Comment décrirais-tu ton son ? Quelle est ta particularité ?

Tarik : Si je devais choisir un mot, je dirais : émotion. Avec la musique que je fais, j’essaie avant tout de transmettre des émotions.

CTJ : Est-ce que tu peux écouter de la musique sans que ce soit un travail ?

Tarik : Oui, complètement. Après le rap, je vais plus être dans le détail. J’écoute des morceaux de rap pour mon plaisir mais c’est vrai qu’à la première écoute, si je découvre un album par exemple, je vais d’abord l’analyser puis je l’écouterai pour le plaisir. En revanche, quand j’écoute de la musique classique, ce n’est que pour mon plaisir.

CTJ : Peux-tu m’expliquer cette histoire de royalties et de sample ? Comment ça fonctionne quand tu est compositeur ? Peux-tu m’expliquer un peu le behind the scene de cet aspect du business. 

Tarik : Ce qu’on appelle un sample (ou sampler), c’est le fait de prendre une partie d’un son existant et de le modifier pour créer un nouveau morceau. Donc, forcément quand tu fais ça, tu modifies la création d’un autre, Il faut donc rémunérer l’artiste avec un pourcentage. Admettons qu’il prenne 40%, il ne reste plus que 60% donc forcément ça va impacter tes royalties, tu en gagneras moins donc tu gagneras moins d’argent par rapport à ce morceau. Mais dans le rap, il y a toujours eu cette culture du sample. C’était même exclusivement du sample avant et c’est un truc que j’adore faire ! Artistiquement, c’est très important de varier et de ne pas s’interdire de sampler même si tu gagnes moins d’argent. Le fait de ne pas sampler te procure aussi un autre plaisir : c’est toi qui crée tout de A à Z. La mélodie, la musique etc… donc cela t’appartient à 100%. Les deux sont intéressants donc j’essaie vraiment d’alterner un maximum entre les deux.

CTJ : J’imagine que tu passes beaucoup de temps seul pour créer ?

Tarik : Je suis souvent seul chez moi pour travailler et après je travaille par email ou téléphone avec StreetRunner. Là par exemple, je suis chez un ami, on aime bien créer nos propres sample chacun de notre côté et ensuite travailler dessus ensemble. Il y a peu de personnes avec qui je collabore. 80% du temps, je suis seul, mais c’est ici que je viens le plus. C’est d’ailleurs avec cet ami que j’ai travaillé sur le morceau d’Eminem. Un feat sur un morceau de Boogie qui avait été utilisé dans le film Creed 2.

CTJ : Peux-tu raconter une ou deux expériences avec des artistes qui t’ont marqué ?

Tarik : J’ai commencé à travailler avec StreetRunner mais avant de travailler avec lui, j’ai eu pleins de déceptions. On pense toujours que travailler avec un autre artiste, cela fonctionnera toujours, mais c’est faux. Il faut comprendre que c’est un métier où c’est constamment les montagnes russes. Travailler avec StreetRunner, c’est très formateur parce que c’est quelqu’un de très “picky”, très précis, comme DJ Khaled d’ailleurs ! Pour ce qui est de travailler avec Eminem, DJ Khaled, Lil Wayne ou Meek Mill, ce sont des gens tellement établis, tellement hauts, et qui ont accès à tellement de producteurs que tu dois sortir du lot pour être toujours au niveau. C’est ça le plus formateur.

CTJ : Tu es au centre de leur travail, j'imagine que cette exigence est nécessaire pour y arriver ? 

Tarik : Bien sûr, une fois que tu t’es fixé cette barre, il faut constamment l’atteindre ou encore mieux, aller au-delà en se surpassant. C’est ça qui est compliqué. Toujours avoir en tête de faire mieux.

CTJ : Quelles sont tes sources de création et d’inspiration en dehors de la musique ?

Tarik : Je suppose que mon cerveau chope des trucs mais je ne saurai même pas te dire. Je pense que ce sont des expériences de la vie de tous les jours, des humeurs.  Ça peut aussi être au cinéma, un film, un livre, un musée… Ça peut être plein de choses différentes.

CTJ : As-tu une vie de famille en dehors de la musique ? As-tu réussi à trouver un équilibre entre vie privée et vie professionnelle ?  

Tarik : Bien sûr, j’ai des amis qui travaillent dans la musique mais en dehors de tout ça, je suis marié, je vis à cinq minutes de mes parents et je suis tout le temps avec eux et mon grand frère. J’ai les mêmes amis depuis que j’ai dix ans. On est tout le temps ensemble, on habite tous à cinq minutes les uns des autres. Donc, la musique, c’est ma passion et ma vie professionnelle mais elle n’empiète pas énormément sur ma vie de tous les jours. J’ai une vie très normale en fait.

CTJ : Comment sens-tu l’industrie de la musique en France aujourd’hui ?

Tarik : Le rap a toujours eu sa place en France et il s’est toujours bien vendu mais, aujourd’hui plus que jamais, c’est la musique numéro 1. Le seul problème que j’ai avec la France par rapport aux Etats-Unis, c’est le traitement médiatique et l’assimilation du rap à la culture française. On sent encore que le rap est mis à l’écart malgré tout l’impact qu’il a et malgré toutes les ventes qu’il fait ou l’intérêt qu’il suscite. Globalement, dans les médias généralistes, le rap n’a pas encore sa place en France. Ça évolue un peu mais le rapport entre la place du rap et l’impact réel qu’il a dans la société est nul. Le rap n’est pas respecté à sa juste valeur.

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