Courtesy of Julien Boudet

La lingerie est-elle politique ?

Cet apparat de l’intime est-il une manifestation d’une culture d’oppression ou un terrain de résistance et de réinvention ?

par Alice Pfeiffer
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16 Novembre 2020, 4:25pm

Courtesy of Julien Boudet

« Your body is a battleground » énonce l’œuvre aujourd’hui iconique de l’artiste militante Barbara Krueger, faisant écho à l’adage féministe des années 1960 « The personal is political.» La dimension politique de l’intime – explorée par des penseur.ses majeure.s dont bell hooks, Gloria E.Anzaldúa ou Jennifer Crenshaw – est devenue fondamentale à toute étude d’oppression systémique. Le corps y est appréhendé comme un site de régulation, d’aliénation, de colonisation – mais aussi de mémoire et de résistance.

Ce contrôle de et par la chair est central au marché de la lingerie – qui capitalise autant qu’il ne domestique l’intime. Rien, malheureusement, d’étonnant à cela : rappelons que ce secteur est détenu en quasi-totalité par des actionnaires masculins, hétérosexuels, et blancs –  à l’image de la culture patriarcale, néolibérale, sexiste et raciste qui l’a vu naître et qu’il perpétue.

Parmi les multiples stratégies employées, on peut remarquer une communication faisant appel à divers mythes et idéologies ancrées dans l’inconscient occidental.

Prenons par exemple le spécialiste du soutien-gorge push-up Wonderbra. « Wonder », faisant de la poitrine hissée au menton un « miracle » quasi-biblique, et de la cliente une « miraculée », victime rescapée – par le consumérisme plutôt que la religion – de ce corps source de honte et non potentiel d’appropriation. L’enseigne se fait connaître pour son slogan « Hello Boys » ; cette promesse d’un capital de séduction décuplé repose sur une double injonction : la lingerie comme performance d’hétéronormativité, et comme abnégation de soi, vers une dévotion au regard et au désir masculin. 

Cet exercice de pouvoir oscille entre male gaze objectifiant et moralité patriarcale répressive. Le nom de la marque « Victoria’s Secret » sous-entend une sexualité à garder masquée, inassumée, miroir du puritanisme américain qui associe chasteté et respectabilité.

Aux US comme en Europe, les styles proposés demeurent souvent divisés en deux catégories binaires, pudique ou hyper-sexuée – activant la dichotomie judéo-chrétienne de la vierge et la pute, et attribuant une valeur morale à un choix intime…qui ne l’est soudainement plus. 

Un canon symbole d’exclusion

A ce sexisme s’ajoute une multitude d’autres oppressions. Inlassablement, les campagnes des enseignes dominantes érigent en idéal absolu une féminité jeune, maigre, caucasienne, cisgenre et valide. Victoria’s Secret s’affuble du slogan « le corps parfait », mais ne fera défiler aucune top noire jusqu’à 2020, et le directeur directeur marketing Ed Razek reconnait ouvertement bannir les mannequins trans et « plus-size » qui « ne correspondent pas au fantasme » de la marque (il a quitté la société en 2019 suite à l’arrivée du premier modèle transgenre).

Un canon aussi excluant que l’offre qui en découle : en boutique, les tailles demeurent terriblement limitées (tout particulièrement en France) ; les soutiens-gorges sont pensés pour les petits bonnets – et l’appellation « nude » désigne immanquablement une teinte beige. Sans compter l’absence totale de produits répondant aux besoins de communautés LGBTQIA+, religieuses, ou handi.  

Les rares efforts d’inclusion se limitent à une infime poignée de grandes tailles, livrées non sans injonctions.« On ne voit que des pièces hyper sexe, qui n’apportent aucun maintien, et uniquement destinées silhouettes en sablier. Ce marché ne s’intéresse pas véritablement à cette clientèle, à ses différentes morphologies et ses nécessités spécifiques » raconte l’autrice et militante contre la grossophobie Gabrielle Deydier, déplorant le fait que la seule place accordée au corps gros soit celle d’une objectification érotique. Et qui alimente le fantasme dégradant d’une féminité « affamée », soumise, disponible, et dont « la fellation est la spécialité» selon le fort problématique ouvrage « Osez les rondes » de Marlene Schiappa, en toute ironie ministre de l’égalité homme-femme.

La lingerie comme processus de « dépatriarcalisation » du corps ?

Aujourd’hui, dans le sillage de la diversité revendiquée par le label Savage x Fenty de Rihanna, une génération de labels indépendants voient le jour et prennent en compte les besoins autant que les envies d’une multitudes d’identités, corps et réalités ostracisés.

Intimately propose de la lingerie fine dite « adaptive » pensée pour être enfilée par des personnes en différentes situations de handicap. Cuup et Third Love ont une gamme de teintes et de mensurations destinées au plus grand nombre de carnations et de corpulence possibles. Playful Promises propose des pièces sexy développées et repensées pour les grandes tailles.

TomboyX et Pyramid Seven n’emploient aucune terminologie genrée, voyant la lingerie comme un apparat neutre et ouvert à tous.tes.

Chrylasis est pensé pour les femmes trans et les personnes non-binaires.

Cette lingerie peut être entrevue par le prisme de ce que le philosophe queer Paul B. Preciado nomme « un processus de dépatriarcalisation du corps » - un safe space accueillant la déconstruction, l’expérimentation et la célébration de soi. Sans oublier une visibilisation fondamentale à toute identité minorée, dans les mots de bell hooks : « la possibilité de voir et décrire sa propre réalité est une avancée conséquente dans un long processus de guérison ; mais ce ne qu’un début. »

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