Courtesy of Jalal Bouhsain

Le Maroc vu par ses jeunes photographes

Jusqu’au 30 juin, le collectif Noorseen expose à la Fondation Maison du Maroc le travail de ses 14 photographes, autant de points de vue sur sa vie quotidienne, sur ses cultures et sur une jeune scène artistique qui a beaucoup à raconter.

par Claire Beghin
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25 Juin 2021, 11:12am

Courtesy of Jalal Bouhsain

Une piscine vide sur un terrain en friche pour incarner le manque d’opportunités offertes aux jeunes créatifs; un homme posté au bout d’une digue, face à la mer, qui questionne le rapport à un lieu familier après l’exil; des silhouettes masquées photographiées en noir et blanc… on est loin des clichés galvaudés du Maroc touristique, figé dans une gamme de couleurs et dans une temporalité qui laisse à peine entrevoir les réalités culturelles et sociales de sa population, et encore moins de sa jeunesse. Ce sont ces réalités que le collectif de photographes Noorseen raconte dans son exposition Nadra, qui se tient jusqu’au 30 juin à la Fondation Maison du Maroc, dans le 14ème arrondissement de Paris. On y voit sa jeunesse réunie dans les rues la nuit, l’ombre d’un couple qui s’embrasse devant la mosquée de Casablanca, deux jeunes hommes torses-nus observer les lumières de la ville depuis le sommet d’une montagne… mais aussi le quotidien des familles et des jeunes, avec une pluralité esthétique qui en dit long sur la richesse de la scène artistique du pays. 

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Courtesy of Anass Ouaziz

« En tant que Franco-Marocaine, j’en ai un peu marre de voir tout le temps les mêmes images qui n’incarnent qu’un visage du Maroc, et qui ne sont pas celles que je vois de mes propres yeux lorsque je vais là-bas. » explique Nora Moutawahid, curatrice de l’exposition. Nadra est son projet de fin d’études à l’IESA (école dédiée au marché de l’art et aux métiers de la culture) et l’occasion pour elle de montrer la vie quotidienne du Maroc qu’elle connait, qui lui manque et dont elle se nourrit à travers la photographie. Elle a croisé la route des photographes de Noorseen à travers des clichés postés sur Instagram. « Etant 11 mois sur 12 en France, leurs photos m’aident à me sentir proche quand j'ai le mal du pays. (…) Elles permettent aussi de valoriser ce quotidien humble et populaire, d’y trouver de la poésie et de la beauté, plutôt que de mettre en valeur les riads, le quotidien des touristes et des personnes aisées. » Le collectif s’est créé pendant le confinement autour d’envies communes : représenter les talents émergents du Maroc dans leur pluralité esthétique, expérimenter ensemble différentes pratiques artistiques et développer les opportunités professionnelles.

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Courtesy of Houssam Eddine Gorfti

« La jeunesse marocaine a beaucoup de potentiel dans les domaines créatifs, notamment en photographie, ce qui manque ce sont les initiatives de support des jeunes, pour les faire exposer et les encourager à créer d’avantage » dit Mehdi Ait El Mallali, l’un des photographes de l’exposition, qui a travaillé sur l’exil et sur les émotions personnelles qu’évoquent des scènes ou des paysages ordinaires. Selon lui, le manque de conscience collective de la faible importance du domaine culturel à tendance à intimider la jeunesse marocaine lorsqu’il s’agit de créer des initiatives. « Travailler en collectif donne un coup de pouce pour se faire entendre dans un domaine ou c’est difficile de se distinguer. » Et ça paye : moins d’un an après sa création, Noorseen a été contacté par le géant du jeu vidéo Electronic Arts, pour photographier différents types d’architecture marocaine qui serviront d’inspiration au développement d’éléments décoratifs du jeu Les Sims - une occasion de plus de représenter le pays dans sa pluralité esthétique. 

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Courtesy of Rida Tabit

« Je crois que les jeunes commencent à prendre les choses en main. » dit Rida Tabit, qui expose également ses photos. Avec son projet Marrakech Diary, il ouvre une fenêtre sur la vie quotidienne des habitants de Marrakech, en marge de ses lieux touristiques. Chez les membres de Noorseen, les points de vue sont multiples, divers et racontent tous, à leur manière, un pan de la société marocaine : le travail de Fatimazohra Serri parle de liens familiaux, d’intimité ou des problématiques auxquelles sont confrontées les femmes dans une société conservatrice, celui d’Amine Houari met en lumière le lyrisme du paysage périurbain, Yassine Sellame photographie la communauté de skaters dont il fait partie et la scène artistique underground de Casablanca. « Je cherche toujours à documenter ce qu’il se passe au Maroc, les jeunes qui galèrent, les histoires qui donnent un aperçu de la réalité que l’on vit ici. » dit-il. « La jeunesse [marocaine] est très inspirante. Il y a une créativité débordante ici, même si parfois c’est difficile de trouver le matériel et les bonnes conditions pour pratiquer son art et s’exprimer. Malgré tout, cela n’empêche pas les jeunes de faire. » 

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​Courtesy of Jalal Bouhsain

La preuve avec l’exposition Nadra, montée presque entièrement à distance pendant les derniers confinements. « Il y a de plus en plus d’initiatives culturelles, du nord au sud du Maroc. » affirme Nora Moutawahid. « La photographie marocaine n’est pas nouvelle, mais depuis à peu près 5 ans, on sent un réel intérêt international, mais surtout national. » Avec notamment l’ouverture récente du Musée National de la Photographie de Rabat, le programme de résidence de l’espace artistique Le 18, ouvert en 2013 à Marrakech, ou les initiatives de lieux culturels comme L’Uzine, à Casablanca, espace de création, de résidence et de médiation. « Et le confinement a fait bouillir encore plus de choses. » conclut-elle. « De nouveaux collectifs se sont créés, des projets se montent un peu partout… ce n’est que le début ! » 

Exposition NADRA نظرة Un Maroc par des Marocains, jusqu’au 30 juin à la Fondation Maison du Maroc, 1 Boulevard Jourdan, 75014 Paris

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