on vous présente le juiice, la « trap mama » la plus énervée du rap français

En attendant la sortie de sa première mixtape, i-D a rencontré Le Juiice, une des rares rappeuses françaises à oser la trap telle qu’on la conçoit à Atlanta : libre et égotripée.

par Maxime Delcourt
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13 Décembre 2019, 12:10pm

Dans « Clean », Le Juiice dit rapper pour la frime. À l’entendre raconter ses débuts dans le hip-hop, il semble plutôt qu'il s'agisse d'un réel besoin. Un peu comme si cette enfant de Boissy-Saint-Léger (dans le 94), biberonnée à la danse et aux musiques qu'écoutait sa mère (notamment MC Solaar et Passi), n’avait d’autre choix que de tomber en amour pour cette culture. Elle a en tout cas choisi d'y contribuer activement, depuis près de deux ans, avec des morceaux qui doivent autant aux productions d’Atlanta qu’à la spontanéité d’une artiste bien décidée à s'imposer comme la « Trap Mama » d'une industrie qui commence doucement mais sûrement à saluer son travail. Les plus fidèles ont pu repérer sa voix grave, gonflée de charisme et d'egotrip dans Rentre dans le cercle en juillet 2018 ou à Planète Rap, sur Skyrock - notamment en mai dernier, pour une version live de son tube, tout en maîtrise et assurance. D'autres ont pu la voir rapper sous la griffe Guette L'ascension, le collectif/marque de vêtements fondé par Feuneu, où se sont déjà croisés les prometteurs Bolemvn, Key Largo ou ISK.

D'ici quelques semaines, c'est avec sa première mixtape que Le Juiice fera parler d'elle. En attendant, un jour, pourquoi pas, d’entamer une collaboration avec CashMoneyAP et de « développer un univers à la Missy Elliott et Timbaland ». C’est du moins son rêve, et on en a connu de bien plus douteux.

Avant le rap, tu bossais dans la finance. Pourquoi avoir fait le choix de tout plaquer ?
Je ne le vois pas comme une prise de risque. Étant donné que j’ai mes diplômes, je peux très bien tenter ma chance et revenir dans un travail « normal » si jamais ça ne le fait pas pour moi. Je suis jeune, j’ai de l’énergie et de la motivation : si je ne le fais pas maintenant, je ne le ferai jamais. En plus, j’écoute tout le temps du rap, je suis entourée en permanence de rappeurs et, quand je rentre chez moi, il y a toujours de la musique. Donc ce n’est pas si surprenant que ça d’avoir choisi ce chemin-là.

Tu penses qu’il y a des parallèles à faire entre le système bancaire et le milieu du rap ? Ce sont deux mondes régit par les chiffres, non ?
Tu sais, je pense qu’on peut trouver des parallèles entre tous les milieux, dans le sens où tous les domaines d’activité sont constitués d’être humains avec les mêmes soucis, les mêmes envies, les mêmes tares et les mêmes ambitions. Après, c’est vrai que la motivation des MC’s n’est plus la même. Une course au succès, et donc à la rentabilité, s’est installée. Au début, dans le rap, les gens faisaient ça par passion et parce qu’ils avaient la capacité de rapper. Aujourd’hui, beaucoup rappent simplement parce qu’il y a la possibilité de faire de l’argent. Moi-même, je dois avouer que je n’aurais peut-être pas abandonné mon travail si je sentais qu’il n’était pas possible de bien vivre de ma musique. Autrement, la prise de risque aurait été trop grande.

En pensant ainsi, le risque, un jour, n’est-il pas de perdre cette authenticité que tu sembles revendiquer dans tes morceaux ?
Je ne suis encore qu’au début de ma carrière, donc je me pose toutes les questions : est-ce que je ne devrais pas penser à un single ? Est-ce que j’ai vraiment envie d’être plus mainstream ? En fait, je pense que je dois rester fidèle à ma personnalité et ne penser qu’à ça. C’est le meilleur moyen de ne pas me travestir. Sans pour autant me mettre de barrières. Là, par exemple, je sais pertinemment que mes morceaux ne sont pas encore représentatifs de ce que je suis. Les suivants, ceux qui seront sur ma première mixtape, mettront davantage en avant ce que je ressens et ne seront plus seulement dans l’egotrip.

À ce propos, pourquoi as-tu choisi le rap plutôt qu’une autre forme d’expression artistique ? Parce que je suis passionnée de rap. Je ne dis pas que je ne pourrai pas évoluer à l’avenir vers des morceaux plus chantonnés, mais mon essence est rap. C’est le genre musical qui correspond le plus à ma personnalité, dans le sens où j’ai toujours besoin de revendiquer quelque chose. Je pense être un peu anticonformiste, donc c’est logique que je sois tombée dans cette musique.

Peut-être que le fait de venir du 94, un département très marqué par le rap, a pu t’influencer également ? J’ai grandi avec les disques de Rohff et de la Mafia K’1 Fry, j’ai été éduquée par ces rappeurs et par leur mentalité 9-4, donc c’était quelque part inévitable que je me mette à rapper. Cela dit, j’ai l’impression que la mode du 94 s’est quelque peu essoufflée. Contrairement à ce qu’il se passe dans des départements comme le 93 où tu continues d’avoir de nouvelles têtes qui émergent chaque année, les artistes d’ici ne revendiquent plus forcément leur quartier. Moi-même, ce n’est pas un héritage que je souhaite poursuivre.

Pourquoi ça ? L‘idée de devenir l’emblème du 94 ne te fait pas rêver ?
Je sais d’où je viens et je veux bien le mettre en avant dans les interviews ou les clips, mais ça n’ira pas plus loin. Cet esprit revendicatif, c’était valable il y a dix ans. Aujourd’hui, c’est has been. Il faut proposer autre chose, quelque chose qui offre une identité propre au département. Ce qui manque cruellement ces dernières années, même s’il y a de nouvelles têtes comme Cinco.

Personnellement, tu as senti un avant et un après ta participation dans Rentre dans le cercle aux côtés de Fianso ?
D’avantage en termes de reconnaissance qu’en termes de visibilité, je dois dire. J’ai l’impression qu’on m’a davantage respectée une fois qu’on a vu de quoi j’étais capable dans cette émission. En revanche, je pense que mon arrivée dans Guette l’ascension m’a clairement exposée aux yeux d’un public un peu plus large. En plus d’être un collectif, c’est aussi une marque, une vraie communauté. Ce qui, forcément, offre davantage de visibilité. Un peu comme quand je suis passée chez Skyrock dans les Planète Rap de Marwa Loud, Kpoint et Hayce Lemsi. Après ça, on m’a davantage reconnu.

Au point d’avoir déjà la grosse tête et de te surnommer « trap mama » ?
(Rires) Non, là c’est à la fois de l’egotrip et une façon de revendiquer mes origines africaines. En France, il n’y a pas vraiment de femmes qui font de la trap. Quand elles le font, c’est souvent en tombant dans l’extrême et la provocation avec des textes hyper sexués... Moi, c’est pas mon délire. Je veux simplement utiliser les rythmiques des mecs d’Atlanta pour développer un univers personnel, qui n’est pas pompé sur Migos ou Gucci Mane. Même si, pour moi, Gucci est un des pionniers du genre, un de ceux qui l’ont amené à un stade ultime.

Étant une femme qui rappe, ça ne te fatigue pas que l’on attende de toi une responsabilité, un discours féministe ?
Si, totalement. À chaque fois, on essaye de savoir si je suis féministe ou non, et c’est relou. L’attente ne doit pas être différente selon qu’il s’agit d’un rappeur ou d’une rappeuse. Moi, je fais avant tout ce que j’ai envie de faire, et je préfère ne pas me revendiquer comme féministe.

Le fait de faire de la trap, un genre réputé pour sa vantardise, c’est une façon pour toi d’éviter cette récupération ?
Clairement, oui. Je ne suis pas là pour éduquer les gens. Ce n’est pas parce que je rappe que je dois dénoncer ou m’impliquer socialement. Pour ça, on est censé pouvoir compter sur des politiciens... Moi, si j’ai envie d’écrire un texte énervé parce que je le suis, je dois pouvoir le faire. Pareil pour une chanson d’amour ou autre. Avec moi, les gens doivent s’attendre aux changements.

Justement, à quoi peut-on s’attendre avec ta première mixtape ? À un projet 100% egrotrip ?
Non, j’ai commencé à envoyer des morceaux egotrips parce que c’est plus facile. Ce n’est qu’avec le temps et l’assurance que tu peux faire des morceaux où tu te livres davantage. Quand tu racontes ta vie, tu te mets à poil devant les gens, et c’est compliqué quand tu débutes. Alors, j’ai choisi la voie du divertissement plutôt que celle de l’introspection pure et dure. Mais maintenant que j’ai exploré ce style, j’ai envie de toucher les gens dans le temps. Et pour ça, il faut se livrer. J’en ressens le besoin.

En revanche, tu ne feras jamais de zumba si j’en crois ce que tu dis dans « Wells Fargo » : « Ils se mettent à faire de la zumba, donc je me dois de faire le sale job ».
Ce que je veux dire par là, c’est que je comprends les artistes qui font ça : ils ont faim et veulent nourrir leur famille, alors ils cherchent le single à tout prix. Mais tu peux avoir du succès sans te travestir. Regarde Nekfeu, il ne fait pas de zumba. Cela dit, je sais aussi que cette vision colle à ma réalité actuelle. Peut-être qu’un jour je ferai de la zumba parce que je serai trop à l’aise et que je n’aurais plus la rage en moi pour produire les mêmes morceaux qu’actuellement…

Quand on s’intéresse à ton travail, on voit que le look a une grande importance pour toi. Tu n’envisages pas ta musique sans sa déclinaison visuelle ?
Je suis issue d’une génération où on se base uniquement sur ce qu’on voit. Le clip, on ne va pas se mentir, c’est ce qui fait 60% du succès d’un artiste. Parce que les gens ont besoin de voir ce qui se dégage de toi. Moi, je sais que 50% des gens qui m’écoutent m’aiment parce que je dégage quelque chose qui leur plait physiquement, et 25% m’apprécient parce que je suis ivoirienne. Au final, il n’y a que 25% qui aiment vraiment ma musique. Ce qui veut dire que la plupart des gens me suivent pour mon style et l’imagerie que je véhicule. Alors, j’y pense. Tout comme Missy Elliott et Lil Kim y pensaient également. Elles ont fait preuve d’une créativité et d’une audace folles. Tout était travaillé chez elles, du style à la production, du flow à la danse. Ce n’est pas pour rien qu’elles ont marqué leur temps : elles ont imposé leur identité et créé un univers. J’ai la même ambition.

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