Photography Ottilie Landmark

Pourquoi les plastrons obsèdent tant la mode

Des bustiers en plastique d’Issey Miyake aux moulages en silicone de Sinéad O’Dwyer, levons le voile sur cette obsession qu’ont les designers pour reproduire les contours de la forme humaine.

par Holly Connolly
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05 Mars 2020, 8:15am

Photography Ottilie Landmark

En Janvier dernier, Zendaya apparaît sur le tapis rouge du Critics Choice Awards vêtue d’un plastron, une vision de femme bionique. Mais elle évoquait aussi quelque chose d’autre. Cet éclat, cette armure... ce rose, où l’avait-on déjà vu? Ce n’était pas dans le défilé de Tom Ford SS20 en Septembre dernier, où les plastrons été presques passés inaperçus. Ils n’ont été mentionnés qu’une fois, de façon accessoire, dans la colonne de Vogue Runway: “Les hauts moulés en plastique rendaient un hommage luxurieux aux plastrons de la sculptrice Lalanne et de Yves Saint Laurent, ainsi qu’à Issey Miyake.”

Et puis, on a eu le déclic. 2 Fast 2 Furious; cette image de Devon Aoki dans le rôle de Suki, debout devant sa voiture rose. On retrouvait ce même rose brillant, sans complexe, âprement synthétique; un rose aussi dur que des ongles en acrylique. Le plastron a la même rigidité - sans parler de la même courbe ondulante - que le capot d’une voiture. Une énergie similaire, comme on dit, se dégage de ses deux images. Telle Rihanna, ou Adriana La Cerva dans Les Sopranos, elles comportent une énergie toute paradoxale, et évoquent une féminité renforcée, et non diminuée, par ce fort caractère de résistance voire de dureté.

Cette photo de Zendaya est devenue virale sur les réseaux sociaux. On a tout de suite annoncé une nouvelle mode des plastrons. Mais une apparition sur un tapis rouge et la une d’un magazine ne suffisent pas forcément à constituer une tendance. Les plastrons de Tom Ford sont faits sur mesure avec une technique qui implique un scan 3D du torse, et leur prix public constaté 15,000$ - l’expression “prix public” apparaissant assez grotesque par ailleurs quand on connaît le prix de vente. Il est donc peu probable que cet objet devienne un véritable phénomène dans la mesure où bien peu de gens peuvent se permettre de le porter. Et même si l’image de Zendaya dans son armure étincelante est évidemment saisissante, le débat initial autour du plastron, cet objet supposément radical, puissant et original, peut sembler un peu simpliste. Ce vêtement a-t-il vraiment un impact sur la société, une signification qui ne soit pas purement superficielle?

Sinead O'Dwyer SS20
Sinead O'Dwyer SS20. Photography Ottilie Landmark

Cela fait plusieurs années déjà que Sinéad O’Dwyer, une jeune créatrice Irlandaise basée à Londres, réalise des plastrons - bien que le mot ‘plastron’ ne convienne pas totalement à ses oeuvres. L’idée selon laquelle les vêtements ne sont d’habitude pas pensés pour les vrais corps de femmes est centrale dans son travail. Pour aller à l’encontre de cette réalité, elle utilise une technique très peu répandue dans la mode: le lifecasting. Ses pièces brillamment troublantes sont le fruit d’une opération complexe, intime et étonnante. Ce processus inclut le moulage d’une de ses muses, généralement une amie proche qu’elle connaît bien, pour créer un moule en fibre de verre solide, qui sert ensuite de base à tous les vêtements de sa collection.

On remarque clairement l’absence de tissu dans les collections de Sinéad. Ses pièces favorisent plutôt le silicone, un matériau choisi pour sa capacité à se couler, comme un liquide, dans les moules, pour ensuite se transformer en une espèce de ‘peau 3D’ une fois sec. Quand Sinéad utilise du tissus, c’est plutôt pour le réinventer. Pour sa collection Printemps-Été 2020, elle a intégré des vêtements dans ses oeuvres - on trouve par exemple des bikinis déformés par les corps de ses muses, puis enfermés sous une couche de ‘peau’ transparente.

Sinead O'Dwyer SS20
Sinead O'Dwyer SS20. Photography Ottilie Landmark

Il y a certes quelques parallèles à effectuer entre les plastrons de Tom Ford et ceux de Sinéad. Tous deux n’utilisent pas l’habituelle panoplie des matériaux de la mode. Si les pièces de Tom Ford sont conceptuellement proches d’une armure, celles de Sinéad apparaissent davantage comme une seconde peau. Ces deux créateurs ont des relations fortes avec ceux qu’ils habillent, et tous deux s’inspirent directement du corps humain. Malgré ces quelques similarités, les genre de corps qu’ils mettent en valeur sont très différents. “L’histoire du plastron dans la mode a connu des hauts et des bas,” me dit par mail Francesca Granata, Professeur Associé d’Études de Mode à Parsons, et auteur du livre Mode Expérimentale: Art de la Performance, Carnaval et le Corps Grotesque. “Dans le cas de Tom Ford, il renforce une image idéalisée du corps de la femme, en créant une façade lisse et polie.”

“Les plastrons de Sinéad O’Dwyer sont fort différents; tant du point de vue de leur intention que dans leur processus de fabrication,” continue-t-elle. “Ils épousent la forme de corps imparfaits et individuels, plutôt que ceux de corps minces, restreints et idéalisés. Ils sont souvent transparents, ce qui crée une tension intéressante entre l’intérieur et l’extérieur du corps, et amène une question: où se termine le corps et où commence le vêtement?” Bizarrement, même si le travail de Sinéad vient mettre en premier plan des morphologies qu’on ne voit habituellement pas dans l’industrie, ses pièces plaisent aussi aux gabarits considérés comme parfaits - les mannequins Tsunaina et Bella Hadid ont été vues portant ses créations, respectivement à Frieze et dans les pages de LOVE magazine.

Tom Ford semble s’inspirer directement (tout du moins esthétiquement) de l’un des premiers plastrons de la mode, celui du “plastic body” d’Issey Miyake. Créée dans les années 1980 dans le cadre de sa série itinérante Bodyworks, il s’agissait d’une oeuvre si novatrice qu’elle fait maintenant partie de la collection du Met à New York. L’oeuvre est ainsi décrite sur le site du musée : “Le bustier, le moule d’un torse de femme, subvertit l’idée selon laquelle le vêtement serait une enveloppe séparée du corps.”

Items on display at the
OBJETS VISIBLES À L’EXPOSITION “AMOUR ET GUERRE: LA FEMME ARMÉE” À L’INSTITUT DE LA MODE ET DE LA TECHNOLOGIE - 12 SEPTEMBRE 2006 À NEW YORK. DE GAUCHE à DROITE: UN CORSAGE EN FIBRE DE VERRE ROUGE PAR ISSEY MIYAKE; UN CORSET EN BOIS, MÉTAL ET FEUTRE PAR YOHJI YAMAMOTO, ET UNE ROBE EN FIBRE DE VERRE PAR HUSSEIN CHALAYAN. IMAGES GETTY.

La relation intime entre les habits et les corps et ce néant qui les sépare, et qui est vaguement défini dans la culture japonaise à travers le concept du ‘ma’, est une figure essentielle dans l’oeuvre de Issey Miyake et dans sa façonde subvertir le concept même de vêtement. Une autre de ses pièces de la même époque, Rattan Body, est apparue en couverture d’ Artforum en 1982, et elle fut le premier vêtement de créateur à faire la une de ce prestigieux magazine d’Art. La capacité de Miyake à outrepasser le fossé enraciné qui existe entre l’univers de l’Art et celui de la mode prouve que son travail se situait déjà bien au-delà des conventions de son industrie. Même si les plastrons de Tom Ford ressemblent beaucoup à ceux de Miyake, il n’en va pas de même du point de vue de leurs concepts.

Après que j’ai écrit cet article, Sinéad m’a appelée pour clarifier son point de vue sur son travail et celui de Tom Ford. “Je pense que son intention est différente de la mienne,” dit-elle. “Je dirais même que son approche est purement esthétique, qu’il est inspiré par les matériaux et la technique, plutôt que par la question de la représentation des corps. Mon travail, au contraire, part de ce dernier principe. La technique que j’ai développée fait seulement écho à cet objectif.” Malgré deux approches différentes, Sinéad O’Dwyer et Tom Ford démontrent tous les deux une appréciation des formes féminines dans toutes leurs profondeurs.

Si vous voulez admirer le travail de Sinéad O'Dwyer en chair et en os, sa première exposition solo, In Myself, se déroule à la galerie Waves & Archives , 117 Beekman Street, New York, de Mars 6 au 3 Avril 2020.

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