Images courtesy of Off-White

À quoi ressemblera Off-White sans Virgil Abloh ?

La dernière collection du créateur aujourd’hui disparu rendait hommage à l’impact indélébile de la marque sur la mode actuelle et à venir.

par Mahoro Seward
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01 Mars 2022, 5:57pm

Images courtesy of Off-White

Depuis la tragique disparition prématurée de Virgil Abloh à la fin de l’année dernière, on a vu se multiplier les hommages et les références à la vision créative de celui qui fut l’une des figures les plus singulières de la mode récente, en particulier via deux défilés Louis Vuitton extrêmement touchants. Le premier eut lieu à Miami, deux jours à peine après l’annonce de sa mort, et le second se tint en janvier à Paris pendant la Fashion Week de mode masculine, l’ensemble formant le dernier témoignage du travail de Virgil pour la maison parisienne. C’était hier soir à Paris au tour de la marque qu’il avait créée de A à Z, Off-White, de rendre publique la dernière collection de Virgil.

Compte tenu de l’occasion et de sa signification, on aurait pu s’attendre à une ambiance assez solennelle, à une atmosphère un peu lourde. Bien sûr, le public se montrait plus réservé qu’à l’habitude, personne ne se trouvant là par hasard, tout le monde sentant l’importance du moment. Mais les deux séries de silhouettes présentées sous les ors d’un lustre géant suspendu au cœur du Palais Brogniart suscitaient plutôt un sentiment d’enthousiasme tourné vers l’avenir. Elles faisaient le lien entre la contribution de Virgil à l’histoire de la mode — si puissante qu’elle est difficile à mettre en mots — et le futur de l’industrie, avec le même esprit d’émerveillement constant qui guidait son point de vue toujours curieux, généreux, joyeux.  

Off-White AW22

Avant même d’arriver à l’espace où se tenait le défilé, intitulé « Spaceship Earth » [La terre comme vaisseau spatial], ce sentiment d’optimisme se déclarait dès le carton d’invitation, une sorte de capsule temporelle verrouillée, toute bleue, censée n’être ouverte qu’en 3030, dans laquelle on trouvait un ticket sous forme de navette spatiale en métal. Le billet ne donnait pas droit à un voyage intersidéral jusqu’à une planète lointaine, mais à une exploration sans limites, depuis notre bonne vieille Terre, de la grammaire créative de Virgil Abloh, et de son immense potentiel pour l’avenir.

En mode masculine (« Seeing Red » [Voir rouge]) comme féminine (« Foreign Exchange » [Commerce extérieur]), les deux collections Off-White AW22 s’enracinaient dans le zèle que mettait Virgil au détournement de concepts, techniques ou références, modifiant, tordant ou transposant des choses familières pour aboutir à des versions renouvelées par ses soins. Les casquettes de base-ball gonflaient ainsi jusqu’à devenir bombes d’équitation scintillantes, fusionnant de manière inattendue le country club respectable avec le coin de rue mal famé. Les tenues de soirée couleur nuit promenaient leur coupe décontractée aux côtés de petites robes de cocktail à enfiler, fluides, coupées en biais, ou d’un ensemble en mesh ultra-moulant, imprimé de motifs, porté par la resplendissante Serena Williams. Les vestes d’aviateur raccourcies aux cols shearling teints en jaune moutarde et les gilets tactiques sur-mesure évoquaient à la fois la robustesse et la flamboyance, le pratique et le stylé, de même que les pièces en tricot à grosse bouclette ou les sacs à dos techniques débordant de touffes de fausse fourrure jaunâtre.

Off-White AW22

En ouverture du défilé, la voix puissante du chanteur Pharrell nous exhortait dans un monologue à « partager nos codes. Plus nous sommes nombreux·ses à connaître normes et codes, plus nous sommes puissant·e·s ». De fait, les collections Off-White faisaient leur miel du mélange des genres et des registres, l’érigeant en stratégie, un peu comme le code-switching en socio-linguistique, lorsqu’on adapte son attitude et sa manière de parler à un groupe social spécifique pour s’en faire bien voir ou y être accepté. Les silhouettes les plus casual et simples à porter s’appuyaient en fait pourtant sur une rigueur toute formelle, mettant à profit le côté habillé de la laine à motif plaid ou de tweed en laine de couleur vive, ou conférant une certaine exubérance au côté basique et pratique d’un pantalon cargo en utilisant un riche cuir couleur crème.

Cette esthétique se retrouvait tout au long du défilé, et encore plus dans la surprise qui vint le clore : une série de vingt-huit silhouettes de la collection « > Than a Bride » [Davantage qu’une mariée], c’est-à-dire ce qui aurait marqué les débuts de Virgil Abloh en haute couture. Cet ensemble reflétait avec force tout l’amour et l’admiration que l’États-unien avait souvent clamé haut et fort envers cette catégorie olympienne de la mode, et exprimait donc la quintessence de son approche créative. On se rappelle d’une citation de 2019 du créateur : « Quand je pense à ce qui constitue Off-White, je pense qu’il est tout à fait naturel d’associer des talons à une paire de jeans ou des baskets à une jupe. Je n’ai pas spécialement envie de faire des pulls à capuches et des t-shirts. Ça n’a pas beaucoup de puissance. Ce qui est particulièrement puissant, c’est la beauté de la haute couture : la beauté des volumes et des matériaux ». 

Off-White AW22

Cette beauté était abondamment présente, alors que paradaient de multiples robes paradisiaques dans des coupes délicates et parfaites, dignes de déesses antiques ou contemporaines, et précisément portées par les mortelles qui s’en approchent le plus aujourd’hui, à savoir nos plus grandes stars et modèles. Cet aréopage d’exception comptait les figures de proue de la nouvelle génération comme Bella Hadid, Adut Akech et Kaia Gerber, qui défilèrent respectivement vêtues d’une robe de mariée mutine et d’un voile sous une casquette de base-ball revisitée, d’un corsage serti de joyaux explosant en cascades de mousseline de soie finement plissée, d’une immense robe de cocktail style péplum en soie moirée portée sur un t-shirt jaune canari barré du mot « POP ». Ce qui acheva de décrocher les mâchoires des membres du public fut l’apparition des super-modèles originelles : la mère de Kaia, Cindy Crawford, vêtue d’un t-shirt à empiècement et d’une jupe de mousseline en trois jupons superposés, Naomi Campbell, coiffée d’un grand bonnet noir, en pantalon de velours ras bleu et turquoise, un manteau hybridant la veste de costume et le queue-de-pie sur les épaules ; Amber Valletta dans une longue robe à haut col et attaches spaghetti, couverte de petits sequins ; et, pour finir, Debra Shaw dans une énorme jupe de forme pyramidale faite de nuages de mousseline comme autant de meringues.

Chacune de ces tenues et chacun·e de ces mannequins formaient un ensemble qui capturait véritablement ce qui se trouvait au cœur du génie de Virgil Abloh : les collections exprimaient toute l’essence de son travail, et à quel point il a redéfini la façon dont nous envisageons toutes et tous l’art de l’habillement qu’est la mode, mais aussi sa résonance socio-culturelle. L’histoire de la mode était son cabinet de curiosités, d’où il extrayait tel ou tel élément, s’en inspirant ou le recontextualisant comme une œuvre ready-made. Il avait ainsi su déverrouiller un inépuisable coffre au trésor de références à renouveler, et ces dernières collections nous montrent comment utiliser sa clé : voilà sans doute ce qui alimentera avec une solide vigueur les décennies à venir pour Off-White.

Off-White AW22
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