Pierre Cardin : le couturier qui a révolutionné et déconstruit la mode

A 98 ans, le couturier Pierre Cardin, connu pour sa mode futuristico-spatiale, et son goût tout azimut des licences, est l’objet d’un documentaire qui détaille le parcours passionnant d’un artiste devenu financier au mépris de son art.

par Patrick Thévenin
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22 Septembre 2020, 9:00am

Depuis de nombreuses années la marque Cardin ne veut plus rien dire pour grand monde, à part certains chineurs spécialisés sur le rétro-futurisme ou la fameuse Maison Bulle où le créateur Jacquemus aime à se délasser entre deux clichés Instagram. En fait lorsqu’on évoque Cardin aujourd’hui, c’est surtout pour parler de son incroyable fortune (il fait partie des 150 français les plus riches) qui s’élève à plus de 500 millions d’euro ainsi que le nombre vertigineux de franchises de sa marque dans plus de cent pays tout autour du monde. Le documentaire diffusé par Canal + a le mérite de revenir chronologiquement sur ce mastodonte d’une mode qui n’est plus au goût du jour et d’un couturier qui a toujours fait de la discrétion (et de sa vie privée) sa carte de visite, hormis son logo décliné sur tout et n’importe quoi. Un créateur dont il est de coutume de se moquer aujourd’hui, mais qui aura révolutionné la mode et toute l’industrie de la fashion.

Un créateur déjà très ambitieux

Pierre Cardin, qu’on pense souvent français, est en fait né en Italie en 1922 de parents agriculteurs qui ont tout perdu lors de la guerre de 1914 et se sont enfuis en France en 1924 lorsque Mussolini est arrivé au pouvoir. Enfant, il rêve de couture, dessine des vêtements pour des poupées et après quelques passages comme couturier à droite et à gauche, il intègre la maison parisienne Jeanne Paquin, au même moment où elle réalise les costumes de la Belle et la Bête que s’apprête à tourner Jean Cocteau et auxquels il participe. Mais le très beau jeune homme ne tient pas en place, il part chez Schiaparelli puis rejoint Christian Dior en train de mettre en place son new-look qu’il quitte aussi vite. Pierre Cardin est un ambitieux, un entrepreneur qui le restera toute sa vie, et qui n’a qu’une idée en tête : monter sa propre marque et ne dépendre de personne. De toute manière, autodidacte, il n’en a pas besoin, il sait tout faire : dessiner, construire un vêtement et le piquer à la machine. En 1950, il rachète la maison Pascaud, connue pour ses costumes de scènes et y ouvre sa maison de couture. Très vite, son sens aigu de la coupe, son aisance dans les détails et son inventivité, font parler. Comme sa première collection en 1953 qui étonne par sa modernité, ses imprimés, ses couleurs vives, ses ajournements, ses détails cocasses sans compter ses audaces. Et cette fameuse robe bulle, en hommage à sa forme géométrique préférée, le cercle, vêtement ovni pour l’époque, qui va lui valoir le soutien indéfectible du magazine Elle de longues années.

Son crédo : habiller la rue

Mais ce n’est pas assez pour cet ambitieux qui veut sortir la couture du petit réseau bourgeois des salons de haute couture et démocratiser la mode. Une ambition qu’il confirmait à Vanity Fair : « Ça ne m’intéressait pas d’habiller les élégantes. Mon but, c’était que mon nom et mes créations soient dans la rue. Les célébrités, les princesses… ce n’était pas tasse de thé. Je les respectais, je dinais avec elles, mais je ne les voyais pas dans mes robes. De toute façon, elles auraient été ridicules. » Cette manière d’inventer le prêt-à-porter (concept qu’il se dispute farouchement avec Yves Saint Laurent), il l’applique en créant la boutique Eve en 1954 puis Adam trois ans plus tard, qui ne lui attirent pas que des amis. Mais c’est en 1959 que le scandale explose, lorsqu’il signe une collection inspirée de la haute-couture aux magasins Printemps, ce qui dans un univers qui fait tout pour séparer le haut de gamme du populaire, s’apparente à cracher dans la soupe. Il en fera d’ailleurs les frais, se faisant exclure de la Chambre syndicale de la couture parisienne.

Un révolutionnaire à sa manière

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C’est dans les années 60 et 70, que celui qui se proclame comme le « premier socialiste de la mode, car il habille à la fois la Duchesse de Windsor que sa concierge » est au summum de sa créativité et de sa folie. Encouragé par l’époque, ses changements sociétaux et politique (avec des pays réputés fermés comme la Chine ou l’URSS), la modernité érigée en tendance, la fascination pour le rétro futurisme avec les débuts de la conquête spatiale, Pierre Cardin est plus que jamais l’homme de la situation face à une société qui fait sa révolution. Il est un des premiers à aller défiler au Japon (sur lequel il aura une influence considérable) et à faire d’une mannequin japonaise - Hiroko Matsumot- sa muse, comme de la chanteuse noire Dionne Warwick. Il fait sortir la mode des salons feutrés, et la rend bigger than life, en défilant sur la Grande Muraille de Chine, dans le désert de Gobi ou sur la place rouge de Moscou à une période où les relations internationales sont plus que complexes. Il innove en utilisant des matières considérées comme peu nobles - le vinyle, le plastique ou le caoutchouc - dans ses collections. Il propose des vêtements unisexes, débarrasse la mode masculine de ses carcans bourgeois et est le premier à faire défiler des hommes en 1958. « A l’époque défiler quand on était un garçon, c’était avouer qu’on était homosexuel ! » déclare-t-il. Avec son concept de « Cosmocorps », il débarrasse le vestiaire homme de ses conventions, enlève les cols des vestes, rend les pantalons très moulants, y ajoute des zips pour plus de praticité, utilise des matières réservées aux femmes, met en valeur le corps masculin. Le style des Beatles première génération, avec leur fameuse coupe au bol, et leurs tenues cintrées, c’est à Cardin qu’on le doit ! C’est l’époque où tout lui sourit. Il habille Brigitte Bardot, Lauren Bacall, Jacqueline Kennedy, Raquel Welch et Alain Delon. Il se lance dans le design avec des meubles très étranges pour l’époque mais célébrés dans les musées aujourd’hui. Il est le premier à rendre fashion les montures de lunettes de vue ou solaires, il lance le premier parfum masculin avec un flacon en forme de pénis brandi par un Apollon tout en muscles, il devance tout le monde en appliquant son logo en gros sur ses produits. Bref Cardin est au top de la modernité, du bousculement, de la contradiction et des polémiques.

La folie des licences

C’est dans les 70’s et 80’s que sa volonté de domination du monde, doublée d’une envie profonde que son nom résiste au temps, et du désir de faire fructifier la marque, mais en même temps comptable du moindre euro, Cardin s’offusque des droits de douanes pour exporter ses produits. Il se lance alors dans la licence à tout va sans aucun sens de la mesure. En clair, on peut utiliser son nom à condition de lui reverser des pourcentages sur les ventes. Si au départ, les licences obéissent à un cahier des charges précis, leur multiplication (on approche le millier à la grande époque), l’argent prend rapidement le pouvoir sur le style, tout en détruisant à vitesse grand V l’image de la marque. Car Cardin licencie à tout va et pose sa marque sur à peu près tout : on trouve des serviettes, des jeux de Domino, des appareils photos, des cadenas, des cigarettes, des batteries de cuisine, des voitures, des jets privés, des briquets, de l’eau minérale, des vélos et même des boites de sardines ! Même si le designer Philippe Starck, déclare que « Cardin permet à toutes les grandes marques plus tard de faire la même chose. Il ouvre la porte aux possibles, il ouvre la boite de Pandore », ce qui est loin d’être faux !

Un documentaire qui accumule les zones d’ombre

« Cardin » le documentaire, un des premiers du genre de la part d’un homme timide et pudique, qui a toujours refusé qu’on écrive sa biographie ou s’épanche sur son intimité dresse le portrait d’un homme mystérieux. Insondable sur son désir de pouvoir, son goût immodéré pour l’argent et le besoin de posséder, mais surtout sur sa sexualité. Il se vante d’être bisexuel et d’avoir vécu une courte idylle avec Jeanne Moreau, alors que l’évocation du styliste André Oliver, qui a beaucoup fait pour le rayonnement de la marque à ses débuts, et qui est considéré comme l’amour de sa vie (ils resteront ensemble de 1952 à la mort d’André du Sida en 1993) est juste évoquée. Dommage, surtout qu’on aurait aimé savoir combien Cardin, du haut de son compte en banque, a donné dans sa vie aux associations qui luttent contre le Sida. Étrange aussi que ses lubies de propriétaire terrien ne soient pas plus évoquées, lui qui s’attribue la paternité du Palais Bulle, alors qu’il ne l’a racheté qu’en 1991, comme on aimerait en savoir plus sur le fameux Espace Cardin, ancien café des Ambassadeurs, lieu dédié à la danse et au spectacle vivant, largement subventionné par la Mairie de Paris. Sans compter, aux dernières nouvelles, sur le rachat de Lacoste, un village abandonné du Vaucluse que Cardin voulait propulser en centre du spectacle vivant et moderne. Sauf que Lacoste est devenu depuis un village fantôme et que l’arnaque a donné lieu a un film percutant « Cyril contre Goliath, les riches vivent au-dessus de nos moyens » qui n’a pas vraiment plus au principal intéressé. Et on ne parlera pas du Palais Lumière, tour géante de 225 mètres de haut, complexe hôtelier, culturel et sportif, que Cardin souhaitait édifier à Venise et qui s’est noyé en beauté dans la lagune.

Nous rappelant les débuts, images d’archive à l’appui, comme les coups de génie de ce couturier fulgurant, dont l’univers se rapprochait de ceux de Paco Rabanne et André Courrèges, ce documentaire passionnant prouve à quel point l’esprit et les idées visionnaires de Cardin ont essaimé la mode actuelle comme il évoque aussi le charme kitch et désuet des années 70 ‘s, du fantasme de la conquête spatiale, des papiers peints psychédéliques, comme du roman « Les Choses de la vie » de Perec. Mais en même temps, il relate une histoire plus triste, celle d’un surdoué de la mode qui au fil des années et du succès, a délaissé l’artistique pour devenir un financier redoutable.

« Pierre Cardin » de Peter David Ebersole et Todd Hughes, le 23 septembre à 22h40 sur Canal + et le même jour en salle.

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