Enseigner la mode en 2020 : comment les écoles françaises se relèvent du confinement

Cours à distance, diplômes décalés, entretiens virtuels : les écoles de mode françaises et leurs étudiants s’adaptent au mieux à la situation instable engendrée par le Covid-19. Et s’interrogent sur de nouvelles façons d’enseigner la mode à l’avenir.

par Claire Beghin
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21 Mai 2020, 10:43pm

Avril et mai sont des mois décisifs pour les écoles de mode françaises, qui consacrent habituellement cette période aux épreuves de fin de cycle. C’est pendant ces quelques semaines que les étudiants présentent leurs premières collections personnelles, organisent des showrooms pour montrer leur travail aux professionnels du secteur, soutiennent leurs projets de fin d’études devant des jurys qui offrent un premier contact, parfois décisif, avec le monde du travail.


Pour ces établissements et leurs élèves, le confinement a tout changé : défilés annulés ou reportés, épreuves décalées, cursus rallongés jusqu’au premier trimestre prochain et admissions chamboulées. « C’est le stress et le flou total. » dit Maxime, étudiant en troisième année à l’Atelier Chardon Savard de Nantes, section designer de mode. Le défilé de l’école, qui devait avoir lieu deux semaines après le début du confinement, a été annulé. « On réfléchit à d’autres manières de présenter notre travail à la rentrée, mais beaucoup d’entre nous aurons déjà rendu leur appartement d’ici là, pour descendre chercher un stage à Paris. » Lui qui envisageait de postuler chez Matty Bovan, à Londres, ou chez Yohji Yamamoto à Tokyo, a du revoir ses projets.

« C'est aussi frustrant et compliqué pour eux que pour nous » admet Ornella Mercadante, intervenante en info et culture mode. « Mais au vu des circonstances, le confinement s’est relativement bien passé. Ca représente beaucoup de travail en plus, notamment pour adapter les cours à distance, rester pédagogue et à l’écoute, mais on est là pour ça, donc on ne compte pas nos heures. »

Partout, l’écho est le même : à l’annonce du confinement, les écoles ont immédiatement mis en place des programmes de cours à distance, pour les matières qui le permettent. Beaucoup ont aussi imaginé un système de suivi individuel pour les élèves en difficultés scolaires ou matérielles. « On est resté très proches des étudiants, pour qui l’acclimatation au confinement a été brutale. » dit Anne Rucki, directrice adjointe du Studio Berçot, à Paris. L’école a créé une adresse email dédiée « Berçot at home », pour assurer un suivi fiable et éviter un éventuel décrochage. « On a tout fait pour que les élèves en difficultés ne lâchent pas prise, notamment ceux dont les parents ne sont pas en France. Contre toute attente, ça a été un succès. »

À l’Institut Français de la Mode (IFM), « Il a fallu voir plus large que les cours, dans une situation angoissante pour cette génération qui arrive sur le marché du travail » dit Sylvie Ebel, Directrice générale adjointe. Une caisse de secours et une « cellule d’aide psychologique » ont notamment été mis en place pour les étudiants les plus vulnérables. L’institut Marangoni, école internationale avec une antenne parisienne, a également fait appel à « une professionnelle travaillant pour des organisations non gouvernementales » pour offrir un soutien psychologique aux élèves en situation difficile, selon sa directrice Valérie Berdah-Levy.

Heureusement, il y a du bon dans le désordre, et les incertitudes ont aussi ouvert des dialogues autour de la mode et des meilleures façons d’adapter l’enseignement à un secteur chamboulé. « On commence à réfléchir à présenter nos collections autrement, en organisant par exemple un défilé sans public. » dit Loghan, étudiant en dernière année à l’Atelier Chardon Savard de Paris. Au mois de février dernier, Giorgio Armani avait choisi ce format inédit pour présenter sa dernière collection. À l’heure où le format même des Fashion Weeks est remis en question, adapter les écoles aux transformations de l’industrie fait sens. L’IFM, où certaines épreuves ont été reportées à la rentrée, moyennant six semaines de rattrapage pour laisser aux étudiants la possibilité d’approfondir leur travail, lance également un projet nommé « Le jour d’après », pour réfléchir à l’avenir de la mode, des défilés et de la consommation.

À l’Institut Marangoni, le Projet Isolation « [demande] aux étudiants de tirer profit de cette situation, de ce recul et de cet isolement pour être créatifs et repenser leurs relations avec leur intérieur, leur corps, leur garde-robe. » L’école envisage même de pérenniser le principe des cours en ligne, notamment pour les étudiants étrangers. « Nous avons constaté que nous pouvions avoir un enseignement en ligne performant et efficace, avec une dynamique de groupe et d’appartenance à une classe, malgré la distance physique. » dit Valérie Berdah-Levy.

En attendant, les admissions se font par entretiens virtuels. « C’est réconfortant, parce qu’on a une forte augmentation des candidatures, y compris pour les étrangers. » dit Sylvie Ebel. Reste à espérer que ces nouveaux aspirants créateurs auront la possibilité de se rendre en France à temps pour la rentrée.

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