Courtesy of Thierry Maignan 

La puissance de la manifestation

Cette prise de parole publique essentielle participe aussi à l’écriture d’une contre histoire invisibilisée par le gouvernement.

par Alice Pfeiffer
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24 Juin 2020, 9:37am

Courtesy of Thierry Maignan 

Pour l’historienne Danielle Tartakowsky, la manifestation est le moment “où la rue a perdu son statut de sujet pour devenir espace.” L’ensemble des règles tacites imposées par les structures urbaines se voient soudain renversées ; la foule rassemblée autour d’une même conviction y appose sa propre histoire. La rue devient soudain une arène publique où s’inscrivent des débats, des cris, de nouveaux récits et une réappropriation écrite par le peuple.

Ces soulèvements sociaux sont aussi anciens que l’histoire des gouvernements. En 2558 av. J.-C. déjà, les ouvriers de la pyramide de Khéops se soulevaient contre une restriction dans leur régime alimentaire. Les Peasant Revolts en Angleterre médiévale, la Révolution Française en 1789, le Boston Tea Party au XVIIIe siècle : chaque époque est marquée par ce refus de l’autorité dogmatique.

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Pour le politologue Samuel Hayat, le format de la manifestation telle qu’on la connaît aujourd’hui découle des révoltes ouvrières du XIXe siècle qui prennent alors d’assaut les rues de Paris. Ces “investissements populaires de la rue” sont capitaux : “les manifestants prennent la rue au nom du peuple, c’est-à-dire en tant que représentés”.

À la fois une prise de visibilité et de parole, ces démonstrations donnent corps à des mouvements, des réalités et des groupes sociaux invisibilisés des discours dominants. Aujourd’hui, qu’il s’agisse des Gilets Jaunes, qui exposent le classisme du gouvernement envers la France rurale et périurbaine, ou la manifestation pour George Floyd du 15 juin dénonçant les violences policières et le racisme systémique, ces luttes écrivent une contre-histoire. Elles mettent en lumière les zones d’ombre et les matrices de pouvoir institutionnalisées, auxquelles elles refusent de se plier. Elles exercent un droit inscrit dans la Déclaration Universelle des Droits de l’homme, pour interpeller le gouvernement sans intermédiaire. Et si cette expression démocratique essentielle laisse parfois voir un bien triste visage de la société (difficile de ne pas penser à la Manif pour Tous ou au mouvement en défense des policiers Blue Lives Matter), d’autres combats ont donné lieu à des changements capitaux à travers les époques.

Manifestations et militantisme : des dates clé

Il est à l’évidence impossible de dresser une chronologie exhaustive des manifestations sur ces quelques pages. Tentons plutôt d’en rappeler quelques dates particulièrement marquantes :

En 1930, Ghandi entreprend la Marche du Sel. Ce cortège non-violent s’oppose aux lois coloniales en Inde, et notamment le monopole britannique sur la distribution du sel, pour lequel les Indiens doivent payer une taxe, accompagnée d’une interdiction d’en produire eux-mêmes.

Ghandi inspire un climat militant à la dimension spirituelle et symbolique plutôt qu’une tentative de prise du pouvoir. Il marche 386 km avec une foule grandissante chaque jour, jusqu’au bord de l’océan indien. Là, il y recueille un peu de sel, une façon symbolique de désobéir au gouvernement. Partout dans le pays, ses habitants l’imitent. Ghandi, ainsi que 60 000 militants ayant brisé cette loi, sont emprisonnés pendant plusieurs mois. Néanmoins, une véritable contestation contre la domination britannique est lancée, et le vice-roi libère les prisonniers, comprenant qu’il ne peut plus lutter contre cette rébellion, et fait abolir la loi.

Ce choix d’approche non-violente est également adopté par la marche sur Washington pour l’emploi et la liberté en 1963, où Martin Luther King, co-organisateur, délivre son célèbre discours “I have a dream” devant une foule de 300 000 personnes. L'événement contribuera à l’adoption du Civil Rights Act l’année suivante, rendant la ségrégation illégale, ainsi qu’au Voting Rights Act accordant enfin le droit de vote des Afro-Américains.

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Courtesy of Thierry Maignan

Toutes les manifestations des années soixante ne sont pas menées sur un ton aussi pacifique. Une démarche radicalement opposée voit le jour lors du mouvement de mai 1968 et son slogan “Sous les pavés la plage”. Ces révoltes lancées par des étudiants antiautoritaires parisiens font du jet de pavés contre les CRS un geste de résistance pluriel : reflet, protection, et refus de la violence des forces de l’ordre et du gouvernement l’autorisant.

Le jet de pierre est particulièrement symbolique lors des émeutes de Stonewall à New York l’année suivante. Suite à un raid policier aussi brutal que déshumanisant dans le bar à la population queer de Stonewall Inn, la clientèle puis les habitants du quartier se soulèvent. 2000 manifestants répondent à la violence de 400 policiers en envoyant pierres et bouteilles de verres. En plus d’une défense physique, ces gestes indiquent le refus de se soumettre à un gouvernement ouvertement homophobe, lesbophobe et transphobe. Raids, arrestations, emprisonnement - parfois à vie - sont à l’époque monnaie courante pour toute identité non-hétéronormée, à moins que celle-ci ne soit sujette à une “guérison” par la castration, l'électrochoc et la lobotomie par des docteurs.

Cette prise de parole par l’action participe à l’éclosion du militantisme LGBT comme l’organisation Gay Liberation Front ; un an après, la ville de New York voit défiler sa première Pride.

Depuis les années soixante, les manifestations se multiplient à travers le monde. En 1978, les millions d’Iraniens envahissent les rues pour réclamer le départ du Shah, menant à son abandon du pouvoir. En 1983, 100 000 manifestants parisiens luttent contre le racisme institutionnalisé contre les descendants de l’immigration lors de la "Marche pour l'égalité et contre le racisme" ce qui résulte à la formation de SOS Racisme (notons que ce dernier se verra par la suite accusé de récupération de la cause).En 1989, le mouvement anti-apartheid Purple Rain en Afrique du Sud gagne son nom par les canons à eau violette utilisés pour identifier les manifestants, qui devient un symbole de résistance dans le pays. En 2011, la révolution égyptienne mène à la démission de Moubarak.

Aujourd’hui, les réseaux sociaux occupent une place centrale, et font des luttes des combats mondialisés, à la solidarité et aux problématiques globales.

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Courtesy of Thierry Maignan

C’est tout particulièrement le cas du mouvement américain Black Lives Matter, lancé en 2013, qui dénonce le racisme de la société et notamment celui, parfois meurtrier, des forces de l’ordre. Rapidement, ce mouvement gagne le monde entier, et se pose la question de la xénophobie et du racisme systémique spécifique à chaque pays - découlant souvent, comme en France, en Belgique ou ailleurs, en large partie du passé colonial d’un pays.

Derrière ces mouvements de masse il y a le vécu individuel des participants. Pour Lucie Mamouni, jeune militante, “la manifestation est une manière pour dire au monde entier que tu existes en tant que personne libre et que l’on a tous droit à l’autodétermination, c'est briser les murs juste en marchant, faire face. C’est porter une voix. Manifester, c’est se rappeler que nous ne sommes pas seul.e sur la Terre, c’est un moyen de se tendre la main, d’avancer ensemble” dit-elle. “C’est la construction d'un véritable rapport de force avec un système qui nous divise. C’est non seulement dire “nous refusons” mais aussi “nous pouvons être plus fort.e que vous et nous n'avons pas peur”. Manifester est un droit que nous ne demandons pas, c’est un droit que nous prenons.”

La Women’s March, lancée à Washington en 2017 se déploie, elle aussi, de pays en pays. Générée en réaction à l’investiture de Trump, celle-ci se bat non seulement pour les droits des femmes, mais aussi celles des groupes LGBT, contre le racisme et pour l’environnement.

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Courtesy of Thierry Maignan

Ces mouvements rassemblent à présent des millions de personnes à travers la planète, et permettraient “à beaucoup de, soudain, retraverser une vie, la leur, mêlée à une histoire devenue l’Histoire, conférant à ce titre au cortège une valeur existentielle qui participe de l’émotion ressentie” analyse Danielle Tartakowsky, qui y voit une “circulation de l’histoire dans la mémoire collective” qui “permet à l’histoire faite manifestation de s’inscrire dans la mémoire vive et à l’individu de se fondre, un bref instant, dans un ensemble qui le dépasse et le transcende, brusquement magnifié et devenu sujet conscient de l’Histoire.”

C’est cette connexion directe entre vécus individuels et problématiques sous-jacentes omniprésentes à travers le globe qui donnent à ces mouvements récents leur force. Grâce à la caisse de résonance que sont devenus les réseaux sociaux, des événements individuels peuvent prendre une dimension symbolique quasi-universelle, qui crée l’adhésion de millions de personnes à travers le monde - pour ensuite se focaliser sur les variantes locales du problème mis en évidence, comme par exemple les similitudes troublantes entre le cas de George Floyd aux États-Unis et Adama Traoré en France.

En d’autres termes, si “silence is violence”, la manifestation permet de s’atteler à la réalité occultée et de participer à une visibilisation essentielle à l’émergence de causes.

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