Sylvester, diva noire, queer et militante, bien avant l’heure

Un documentaire produit par Amazon rend hommage à la pop star, icône qui a inventé les termes de gender-fluidity, queer et d’intersectionnalité avant tout le monde. Voilà pourquoi, plus que jamais il est temps de lui rendre son statut de précurseur.

par Patrick Thévenin
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07 Juillet 2020, 8:57am

Peu de gens savent qui a été vraiment Sylvester et ce qu’il représente aujourd’hui, encore moins chez les jeunes générations LGBT+ pour qui il devrait être érigé en modèle. Certains se souviennent vaguement de « You Make Me Feel Mighty Real » ou « Do You Wanna Funk », deux tubes de disco survitaminés, tout en boucles électro lancées à la vitesse du galop, portés par l’incroyable falsetto de Sylvester et désormais classiques absolu de tout karaoké ou de soirée disco revival qui se respecte. Peu pourtant connaissent l’homme derrière Sylvester, première star noire, homosexuelle et assumée, première diva efféminée et militante, et ce, à une époque, les années 70’s, où être ouvertement gay n’était pas forcément facile, alors que la libération gay commençait à frissonner et poindre le bout de son nez dans quelques grandes villes américaines comme San Francisco ou New York.

Un enfant déjà pas comme les autres

Sylvester James de son vrai nom est né en 1947 dans le quartier du centre sud de Los Angeles. Il ne connaît pas son père (ses parents ont divorcé très tôt) et est élevé par sa mère et sa grand-mère, deux femmes très coquettes, aux caractères affirmés, et qui vouent un culte sans borne pour l’église pentecôtiste. Très jeune, dès l’âge de trois ans, tous les dimanches, Sylvester les accompagne à la messe où il chante, se fait remarquer pour son timbre de voix exceptionnel et prend ses aises avec le gospel qui ne le quittera jamais. Petit déjà, c’est un garçon différent, il ne traîne pas avec les autres enfants de son âge, on le confond souvent avec une fille, il ne s’habille pas comme les mecs de l’époque, il n’aime pas faire du sport, mais passe son temps par contre à chanter d’une voix sublime, cristalline et très aiguë des standards de la soul-music. A l’école on le moque et le chahute, il est la bête noire des autres élèves, mais déjà les insultes glissent sur lui !

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Des squats à la célébrité

A quinze ans, peu décidé à rester au placard, il décide de vivre sa différence, file à Los Angeles, se rebaptise Ruby Blue et traîne avec les Disquotays, une bande de jeune noirs composée de gay, de travestis et de transgenres qui sèment la pagaille dans Los Angeles habillés en femme alors que c’est interdit, crèchent à droite à gauche quand ce n’est pas dans la rue et vivent de petits larcins comme le vol à l’étalage, la prostitution ou des spectacles dans des cabarets mal famés où Sylvester fait des imitations des chanteuses qu’il aime par dessus tout : Billie Holiday, Bessie Smith et Etta James. Mais Sylvester a une autre ambition dans la vie, il veut être chanteur, et devenir une star. Il a la conviction ultime qu’il le sera un jour, alors il part à San Francisco, qui à l’époque est devenu un bastion pour les gays et les lesbiennes qui affluent de tout le pays, une ville où il pourra enfin être lui-même. Il traîne avec les Cockettes, un groupe de performers qui portent robes hippies, barbes fleuries, make-up ultra-voyant, abusent de paillettes, consomment du cannabis du matin au soir, et montent des spectacles de bric et de broc, entre cabaret, concerts, stand-ups et discours enflammés sur une société idéaliste à venir. Mais Sylvester est un solitaire et la vie en communauté n’est pas pour lui. Repéré par le directeur du mensuel musical Rolling Stones, qui le signe sur le label Blue Thumb, il monte son propre groupe, Sylvester and The Hot Bands, et sort un premier album « Sylvester » qui mélange soul, funk et rythm & blues, assorti de de reprises de gros tubes pop. Le disque, pourtant sublime, ne rencontre qu’un succès limité. Dans la foulée, une tournée est organisée qui doit traverser les quatre coins des Etats-Unis, mais se solde par un échec énorme, l’Amérique profonde des années 70’s n’étant pas prête à accueillir un chanteur ouvertement gay et efféminée jusqu’au bout des ongles. Et plutôt que les rappels, se sont les insultes et les sifflements qui envahissent les salles pendant que sa maison de disque lui demande d’arrêter ses excentricités, de paraître plus masculin, ce à quoi il répond d’un doigt d’honneur. A cette époque, au milieu des 70’s, Sylvester, fidèle au blues et à la soul qu’il a appris sur les bancs de l’Eglise, n’a que faire du disco qui est partout et s’impose comme la bande son de l’époque accompagnant d’un même élan la libération gay, l’essor du féminisme et les luttes des afro-américains. C’est pourtant avec « Over and Over », une reprise up-tempo façon disco du classique de Ashford & Simpson - qui va s’imposer comme un des incontournables du Loft de David Mancuso, un des berceaux new yorkais du disco – qu’il va connaître son premier succès d’estime.

Mais c’est sa rencontre avec le jeune musicien et producteur Patrick Cowley qu’il va trouver sa marque de fabrique et devenir une icône d’un disco du futur. La trentaine, jean Levis moulant, grosse moustache et t-shirt blanc, Cowley, qui cultive sa masculinité comme Sylvester sa féminité, a quitté sa famille pour San Francisco, où il étudie la musique électronique, tout en plongeant à corps perdu la nuit venue dans le San Francisco by night, son hédonisme acharné, sa sexualité exacerbée et son goût pour les expédients chimiques. C’est dans cet environnement, entre les clubs, les darkrooms et les saunas, que Patrick Cowley, inspiré par l’euro-disco de Cerrone, Gino Soccio, Lime et bien sûr Moroder va poser les bases de la Hi-NRG, une version électronique, ultra-rapide et sexuelle du disco classique. A l’époque où Sylvester et Cowley se rencontrent, ce dernier est éclairagiste au City light de San Francisco où se produit et répète Sylvester. Cowley qui commence à s’imposer comme musicien et producteur - notamment grâce à son remix non officiel et totalement déjanté du « I Feel Love » de Donna Summer qu’il a transformé en 14 minutes de rush de poppers - propose à Sylvester de faire subir le même outrage à « You Make Me Feel », morceau plutôt soul et calme à la base, que Cowley va transformer en tornade irrésistible pour les discothèques qui à cette époque poussent comme des champignons. Le morceau se classe tout en haut des charts, et suivi par les irrésistibles « I Need Somebody To Love Tonight », « Do You Wanna Funk » ou « Stars », pose l’association Cowley-Sylvester comme une machine à tubes qui les entraîne tout autour du monde et des shows télévisés.

Avec un Patrick Cowley timide et caché derrière ses synthétiseurs et un Sylvester plus flamboyant que jamais, maquillé à outrance, habillé en un mix de tuniques bouffantes, de pantalons corsaires, de robes drapées, de foulards et de bijoux, un grand mix qui puise autant dans l’afro-futurisme que dans le vestiaire japonais et crée son petit lot de scandales. Un Sylvester qui s’assume complètement n’hésitant pas lors d’un talk-show à répondre du tac au tac à Joan Collins qui lui demande s’il est une drag-queen : « Non je ne suis pas une drag-queen, je suis Sylvester !» ou affirmer une autre fois : « Je suis moi, le reste ne m’importe pas, si les gens ne m’aiment pas, c’est leur problème. » Figure du Castro, le quartier gay de San Francisco, Sylvester est une légende, on peut le voir habillé en femme chargé comme une mule de sacs de shopping, et plus tard dans la nuit, vêtu tout en cuir noir, adopter une position plus virile à l’entrée des sex-clubs. Billy Porter - comédien phare dans la fameuse série Pose - déclare : « Il traversait les genres. C’était un homme noir gender-fluid avant que le terme existe qui était aussi une pop star mondiale. Personne n’a réussi depuis à faire ce qu’il a fait, beaucoup d’entre nous ont essayé, moi même j’ai tenté pendant trente ans, mais personne n’a jamais réussi à surpasser Sylvester. »

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Engagé politiquement auprès des plus démunis de la communauté LGBT+ de San Francisco, on le voit régulièrement avec Harvey Milk (premier conseiller municipal ouvertement homosexuel), on lui ouvre les portes du San Francisco Opera House, institution de la ville, où il offre un show dont le terme démesuré est encore faible, et on lui remet, en hommage, les clés de la ville. Mais la gloire de celui dont David Bowie revendique l’héritage, n’est malheureusement qu’une courte période de grâce. Aux débuts des années 80’s, le Sida, une maladie inconnue qui touche principalement les gays fait son apparition. Patrick Cowley est un des premiers touchés et meurt en 1982, Sylvester est rapidement diagnostiqué séropositif et profite de ses derniers moments pour durcir son militantisme et asséner des vérités qui ne font pas plaisir. Pour sa dernière apparition publique à la Pride de San Francisco en 1988, amaigri et traîné dans un fauteuil roulant - et ce à une époque où de nombreuses stars d’Hollywood cachent du mieux possible leur maladie - il en profite pour livrer un de ses plus beaux discours où il fustige la lutte contre le Sida et son centrisme blanc : « La communauté black est toujours la dernière de la file quand il s’agit d’avoir des informations sur le sida, alors même qu’elle est la plus touchée. Ça m’énerve de voir que l’épidémie de sida est encore considérée comme une maladie qui ne toucherait que les gays blancs ! » Gravement malade il meurt le 16 décembre 1988, ses obsèques sont un spectacle haut en couleur à l’image de sa vie, et il abandonne ses royalties à deux associations caritatives au profit des plus démunis touchés par le sida. Tout en laissant derrière lui les germes de la fierté, de l’activisme, de l’acceptation de soi, tous combats qui vont mettre des années et des années à faire leur chemin.

Alors que l’influence de Sylvester est palpable autant chez David Bowie (qui l’a souvent cité comme une influence majeure) que Grace Jones, Bronski Beat, New Order, Stock, Aitken & Waterman ou les Pet Shop Boys, pour n’en citer que quelques uns, Sylvester commence enfin à être reconnu comme une figure majeure de l’histoire LGBT+. Comme un précurseur de génie, un des premiers chanteurs populaires, noir de surcroît, à avoir assumé son homosexualité et à en avoir inversé les stigmates pour les transformer en armes. Comme un performer capable de passer d’une combinaison de macho cuir SM à un déballage de froufrous drag. Comme une icône éternelle qui jouait avec les codes du masculin et du féminin pour mieux les faire imploser et inventait les concepts de fluidité, de non binarisme, de gender-fucking et d’intersectionnalité avant même que ces termes existent et deviennent des topics qui agitent aujourd’hui dans tous les sens la société. Ce que résume parfaitement Billy Porter dans le docu d’HBO : « La première fois que j’ai vu Sylvester ma vie en a été changée en meilleur. Voir un homme noir et queer qui reflétait aussi bien notre vie et nos questionnements a été extrêmement libérateur. »

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