Images courtesy of Kenzo

Nigo, le parrain du streetwear contemporain, a fait ses débuts chez Kenzo

Dans sa première collection pour la maison du groupe LVMH, on a vu le designer japonais mettre à l’honneur l’héritage légué par Kenzo Takada, le tailoring anglais et le workwear américain.

par Osman Ahmed
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24 Janvier 2022, 2:14pm

Images courtesy of Kenzo

Hier, le légendaire designer streetwear Nigo a fait ses débuts pour Kenzo, la maison de mode fondée par Kenzo Takada en 1970 (année qui se trouve être celle de la naissance de Nigo à Maebashi, au Japon). Plus de 50 ans après, son premier défilé s’est déroulé sous la même arcade du XIXe siècle où M. Takada avait ouvert sa première boutique parisienne, Jungle Jap, à savoir la Galerie Vivienne et son sol magnifique en mosaïque. Son arrivée signe un changement de direction dans les rangs LVMH et dans le monde du luxe en général, où les leaders de la sous-culture streetwear prennent les rênes de la Haute Couture parisienne. Dans de nombreux salons huppés de Paris, « streetwear » restait d’ailleurs un mot très connoté, prononcé avec un léger rictus qui sous-entendait « ni français, ni blanc ». Mais Kenzo est ancré dans le prêt-à-porter grand public depuis le tout début, et il va sans dire que c’est également l’une des rares maisons de couture françaises fondées par une personne de couleur, faisant partie d’une génération de pionniers comme Comme des Garçons et Yohji Yamamoto.

En tant que fondateur touche-à-tout de A Bathing Ape et cofondateur de Human Made et de Billionaire Boys Club (il est également membre du collectif musical japonais Teriyaki Boyz et possède un label à Tokyo), Nigo est un véritable précurseur du streetwear. On va vous épargner l’arbre généalogique complet aux branches assurément très étendues, mais sans Nigo, la mode, la musique et la culture seraient très différentes de ce qu’elles sont aujourd’hui. Pharrell ou Kanye West ne seraient pas les icônes fashion qu’ils sont actuellement, et il n’y aurait donc pas de Tyler, the Creator (tous étaient évidemment présents pour montrer leur soutien et leur respect). Il n’y aurait pas non plus de Virgil Abloh, présenté pour la première fois à Silvia Venturini Fendi par Nigo lui-même, une rencontre qui avait amené le regretté designer à faire un stage en même temps que Ye dans la maison italienne. La suite appartient déjà à l’Histoire.

Sans Nigo, il n’y aurait pas de Kim Jones, qui a découvert le travail du créateur japonais il y a plusieurs décennies et a ensuite cherché à insuffler cette sensibilité streetwear dans ses collections de défilé. Pas de t-shirts et de baskets à 500 balles dans les boutiques de luxe. Et bien sûr, sans Nigo, il n’y aurait pas de médias tels Hypebeast ou Highsnobiety, ni de plateformes de shopping comme Grailed. Si Hiroshi Fujiwara est le père fondateur du streetwear moderne, Nigo en est le parrain pour des générations de musiciens, de designers, de marques et de jeunes qui aspirent toujours à faire partie de la plus cool des communautés de dandys passablement obsédés par le style.

Kenzo AW22

Son influence sur tout ce petit monde, Nigo la doit, comme beaucoup de ses contemporains, à l’inspiration puisée aux US et upgradée au Japon. Suite à l’après-guerre, il est d’ailleurs toujours resté un lien entre les deux pays. Ce qui fait que le denim indigo, les blousons d’université et les vêtements de sport et de travail américains ont constitué l’épine dorsale du streetwear japonais. Comme l’a si bien résumé Pharrell avant le show, « il s’agit d’images des années 1950 vues à travers l’objectif des années 1980, mais filmées en 2022 ». À la fin des nineties, cette idée avait déjà trouvé écho auprès d’une génération d’artistes hip-hop américains qui avaient lancé leurs propres lignes de sapes inspirées du skate, et qui se tournaient alors vers Tokyo pour dénicher les looks les plus fresh. Notons qu’en 2003, Pharrell avait même invité Nigo dans son clip pour Frontin’ !

La première collection du designer est une célébration de l’héritage Kenzo, mais sans pour autant délaisser ses obsessions pour le workwear américain, le tailoring anglais et les varsity jackets de style Ivy League. Certaines étaient d’ailleurs ornées des croquis originaux de Kenzo Takada datant des années 1970. Des imprimés floraux empruntés aux archives, dont les coquelicots devenus signatures (leitmotiv de Flower, le parfum le plus vendu de Kenzo) fleurissent partout, tandis que le célèbre tigre de la maison, vedette des sweatshirts emblématiques des précédents directeurs créatifs Humberto Leon et Carol Lim, a été réinventé sous forme d’écussons, de cartoons rugissants, d’écharpes kidcore tricotées et de cols en fausse fourrure multicolores.

La bande-son était tirée du prochain album du créateur, I Know Nigo, qui comprend des contributions d’A$AP Rocky, Kid Cudi, Pharrell Williams, Pusha T, Teriyaki Boyz, Tyler, the Creator et Lil Uzi Vert. Rien que ça. « Nouvelle musique, nouveaux vêtements », comme l’a observé Benji B dans les coulisses. Il est intéressant de noter que Nigo sortira un bout de la collection tous les mois, avec des drops en édition limitée. C’est un modèle économique qu’il applique depuis des années sur ses propres marques, mais qui est également bien plus proche de la façon dont Kenzo travaillait initialement.

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 Si beaucoup attendaient de Nigo t-shirts et casquettes de baseball, cela n’est pas arrivé. À la place, le designer s’est efforcé de combler le fossé qui le sépare du fondateur de la maison, avec des vêtements faciles et simples. Le mariage parfait entre le style de pièces que Nigo préfère et l’héritage coloré de Kenzo. On y a croisé des fleurs de cerisier et des vestes de kimono, à prendre peut-être comme un clin d’œil ironique et autoréférencé. Il est vrai que lorsque Kenzo a lancé sa ligne, elle débordait d’hybridations entre les styles japonais et français. Il a également confectionné des bombers souvenirs réversibles (le genre de vestes chargées d’histoire car taillées dans des tissus de kimono et commandées par les forces d’occupation américaines au Japon) : le côté en lainage affichait une carte de France en broderie, tandis que le côté en soie était orné d’une carte du Japon.

Si sa nomination marque effectivement un changement dans les rangs de LVMH, elle fait aussi office de pont. Bien qu’ils ne se soient jamais rencontrés, qu’ils appartiennent à deux générations distinctes et possèdent des références très différentes, Nigo et Kenzo ont tous deux étudié au Bunka Fashion College de Tokyo et réussi à faire connaître leurs créations au reste du monde. Aujourd’hui, deux générations de visionnaires japonais sont réunies sous le toit d’une seule et même maison de couture. Il était temps !

Kenzo AW22
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