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Faire le tour du monde à la façon Wes Anderson

Le compte Instagram à succès, Accidentally Wes Anderson, qui compile des images en référence aux codes esthétiques du réalisateur, se voit consacré par un livre qui vend du rêve, rempli de couleurs vives.

par Patrick Thévenin
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17 Novembre 2020, 10:50am

Courtesy of @chrsschlkx

Pour qui a vu un ou plusieurs films (c’est-à-dire tout le monde !) du réalisateur Wes Anderson, l’esthétique portée à la décoration, aux lieux où se déroulent l’action, aux vêtements que portent les acteurs comme à leur physique, n’est pas un mystère mais une boule de gomme, quelque chose qui n’en finit pas de nous coller et de nous fasciner. A 51 ans, Wes Anderson, réalisateur américain star et qui se destinait à des études de philosophie avant d’embrasser le cinéma a construit à partir d’une série de long-métrages devenus désormais cultes (« La Famille Tenebaum », « La Vie Aquatique », « A Bord du Darjeeling Limited », « The Grand Budapest Hotel ») un univers qui n’appartient qu’à lui. Un monde magique, comme vu par le prisme d’un enfant de douze ans, avec des scénarios tout simples teintés de fantastique et d’aventures rocambolesques dont les influences sont plus que perceptibles et à chercher chez Roman Polanski, Steven Spielberg, Alfred Hitchcock, Waris Hussein, Ernst Lubisch, François Truffaut ou Jean-Luc Godard. 

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Courtesy of @jackspiceradams

Une esthétique inspectée sous ses moindres coutures

Mais le plus fascinant chez Wes Anderson est le style qu’il a patiemment construit dès ses débuts et qu’il fait évoluer au fil des années par petites touches. Une sorte d’imagerie très éloignée du cinéma - effets spéciaux à mort - d’aujourd’hui et qui semble avoir été congelé dans les années 80’s. Une esthétique basée sur la symétrie (quasiment chaque scène de ses films peut se diviser parfaitement en deux parties égales), des couleurs franches et saturées qui tranchent l’une sur l’autre, un goût pour les bâtiments ou lieux étranges issus d’une autre époque, une passion pour les personnages avec des gueules de second-rôles, des bandes sons - post-folk et feu de cheminée fourni - choisies avec soin dans un lot de faces B oubliées, des moustaches et des barbes en veux-tu en voilà, largement bien avant que leur retour soit officiel, et un vestiaire puisé dans les boutiques de seconde main. Avec des fringues qui datent d’avant les 80’s, une prédilection pour les marques de sportwear disparues, les uniformes d’un autre temps, les blazers en jersey, les vêtements grossiers de travailleurs, les pulls tricotés main, les chapeaux de groom avec pompon, les médailles militaires post-Soviet, etc. Tous vêtements, quasi caricaturaux mais symboliquement forts, et qui semblent toujours systématiquement trop serrés pour la carrure des acteurs et des actrices qui les portent. Comme si pour Wes Anderson « Etroit is the new black » ! 

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Courtesy of @emprestridge

Un faiseur de tendances

En vingt années de carrière, mélangeant films et cinéma d’animation, Wes Anderson a façonné une imagerie avec une extrême précision et un sens du détail qui mériterait un appel à SOS psychiatrie. Le tout accompagné d’un esthétisme rétro hors du commun, quitte à faire des appels gentiment du pied à la mode comme dans les bagages signés Vuitton dans « A Bord du Darjeeling Limited », le sac Birkin de chez Hermès porté par Gwyneth Paltrow dans » La Famille Tenenbaum » ou les vieilles baskets Adidas montantes à trois bandes dans « La Vie Aquatique ». Un univers visuel qui a largement essaimé dans la fashion qui le lui rend bien comme chez Gucci depuis l’arrivée du styliste Alessandro Michele, dans le retour des survêtements en nylon moulant, dans des clips vidéos comme le « Broken Clocks » de SZA, dans la décoration des bistrots et restaurants pour hipsters et leur mobilier qui semble sorti des années 70’s alors qu’ils viennent juste d’être réceptionnés de Chine, dans la publicité qui s’en donne à cœur joie dans la parodie ou même dans la couverture des best-sellers qui sortent aujourd’hui en librairie. Sans compter le nombre d’articles ou de vidéos Youtube qui dissèquent le phénomène Wes Anderson sous son angle esthétique, philosophique, rétro-branché ou illuminé. 

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Courtesy of @paulfuentes_photo

Le père de l’esthétique Instagram

Il semble logique dans cette hystérie virtuelle que l’imagerie Wes Anderson soit devenue si populaire, sur les réseaux sociaux et ailleurs, puisque que le réalisateur a d’une certaine manière inventée la photo Instagram parfaite avant même que l’appli ait germé dans le cerveau de son inventeur. La preuve en est avec le site Accidentally Wes Anderson, créé en 2017 par un couple d’américains, Wally et Amanda Koval, qui après avoir cherché où partir en vacances, sont tombés sur une série de photos et de lieux dont les couleurs, les objets, les situations, le contraste des lumières et surtout la symétrie parfaite qui s’en dégageaient, se sont immédiatement dit que ça les faisait penser aux films du réalisateur. « Comme je suis fan de Wes Anderson et doublé d’un voyageur insatiable, explique Wally Koval, j’ai commencé par être intrigué par ces photos et je me suis renseigné sur le lieu où elles avaient été prises, je cherchais à en savoir plus en fait. C’est comme ça que j’ai lancé ce site Instagram qui très vite à agrégé une communauté, de plus en plus importante tout autour du monde, qui a commencé à rapidement nous envoyer des photos prises lors de leurs vacances. Les clichés étaient magnifiques, ce qu’ils décrivaient était très intriguant et la communauté soudée autour du compte Insta très bienveillante et engagée. » Avec aujourd’hui, plus d’1,2 millions d’abonnés et plus de trois milles photos reçues chaque mois, le site est un des plus beaux succès d’Instagram au point que le virtuel est devenu réalité avec la sortie d’un livre, fort de 368 pages et plus de 200 clichés choisis parmi plus de 15000. Dans le lot de toutes ces photos, qui vont des pays nordiques à l’Amérique du Sud, de notre vieille Europe à l’Afrique ou l’Antarctique, et qui donnent envie chacune de crier « WOW », tant leur beauté tient à un équilibre instable, les auteurs ont pris soin de raconter l’histoire de ces lieux avec une foule d’anecdotes savoureuses. Comme, par exemple, cette team d’employés occupés chaque semaine à vérifier à Buckingham Palace, la résidence officielle de la reine d’Angleterre à Londres, que les 500 horloges des lieux sont synchronisées et sonnent en même temps ! Guide touristique des temps nouveaux, où on ne trouvera pas le meilleur resto où déguster la spécialité locale, ni l’hôtel cinq étoiles du coin, le livre se feuillette, pour qui rêve d’ailleurs en ces temps troublés, comme un étrange objet, à la fois calmant et relaxant, poétique et troublant, drôle et inspirant. Comme le déclare Wes Anderson, non sans humour, dans la courte préface qu’il a accordé à l’ouvrage : « Je sais désormais ce que ça veut dire d’être “accidentellement” moi-même. Merci. Je suis confus d’apprendre ce que c’est d’être délibérément moi, si c’est ce que je suis évidemment, mais ça n’a pas grande importance. »

Accidentally Wes Anderson par Willy Kovak - Editions Trapeze

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Courtesy of @valentina_jacks
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