Travis Scott: “Je veux faire un nouveau son”

Le réalisateur Robert Rodriguez parle à l'artiste de son nouvel album "Utopia", accompagné de photos de Spike Jonze.

par Danil Boparai; photos Spike Jonze
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23 Février 2021, 5:18pm

Cette série a été publiée à l'origine dans le numéro d'i-D d'Utopia in Dystopia, no. 362, printemps 2021. Order your copy here.

À une époque où nous nous posons de plus en plus de questions sur ce qui nous entoure, que ce soit notre système social ou bien les quatre murs entre lesquels nous vivons, Travis Scott s’occupe en construisant son propre monde de rêve. En une décennie, celui qui est né à Houston sous le nom de Jacques Houston Webster II, et qui a abandonné ses études, est devenu à vingt-huit ans le leader respecté de sa génération, celui qui répond à une demande constante en proposant quelque chose qui défie le moment présent et ses limites, mais qui est authentique avant tout. Son talent extraordinaire pour identifier ce qui va marcher dans la musique, l’art ou la mode, se double d’un désir brulant de créer, collaborer, et fait de Travis un précurseur dans le hip-hop, poussant le genre vers de nouveaux sons, de nouveaux paysages.

À la fois rockstar et magnat du hip-hop comme l’ont été Pharrell Williams ou Kanye West avant lui, Travis propose quelque chose d’encore plus nouveau, plus moderne, plus flexible. Tôt dans sa carrière, il dépassait déjà le rap traditionnel et lyrique avec son paysage sonore atmosphérique mais effronté, ambiance lo-fi mais autotune de haute qualité, mélangeant énergies psychédélique et punk pour gagner le respect des fans de hip-hop, très exigeants aujourd’hui. Son approche qui peut parfois sembler fermée d’esprit de prime abord s’affirme comme étant particulièrement inspirée après quelque temps. Sa vision grunge du streetwear qui en surprenait plus d’un est aujourd’hui imitée par tous, et les vêtements qu’on le voit porter sur les photos de paparazzi deviennent de véritables objets de désir, que ce soit un hoodie Supreme d’une certaine couleur ou ses propres Air Jordan. Sa prise de risque est toujours récompensée.

Travis Scott shot by Spike Jonze for i-D's Utopia in Dystopia Issue, no. 362, Spring 2021.
Travis wear jumper Marni. Shirt Prada. Jewellery (worn throughout) model’s own.

Les fans de hip-hop ont commencé à le remarquer quand il a travaillé avec Kanye, que ce soit sur la compilation Cruel Summer de GOOD Music ou sa propre mixtape Owl Pharaoh en 2012. Son ascension a été très rapide après cela. Rodeo, son premier album a eu du succès en 2015 mais il a vraiment installé son style en 2016 avec Birds In The Trap Sing McKnight, sur lequel il a collaboré avec des grands du hip-hop comme Kendrick Lamar ou Young Thug, et Nick Knight pour prendre la photo de la pochette qui allait devenir iconique. Lors de ses concerts généralement pleins de sueur, Travis s’envole carrément sur un oiseau animé, ses fans ados libèrent le mush-pit sur demande et il exige d’eux qu’ils ragent à ses côtés.

Mais rien n’a égalé Astroworld en 2018 et l’arrivée de Travis dans la culture mainstream. Plus qu’un album, c’était un manifeste. Son propre festival, son premier single numéro un Sicko Mode, des critiques soufflés, des fans impressionnés, et des chiffres qui suivent pour l’affirmer comme l’une des plus excitantes stars du rap moderne qui pousse les limites du genre tout en enchainant disques platines et nominations aux Grammy Awards. Depuis, trois autres numéros un ont suivi. Et maintenant ? Des millions de fans partout dans le monde ont passé les deux dernières années à chercher toutes les infos possibles sur son prochain album, dont la sortie est prévue cette année et dont on sait qu’il s’intitule Utopia.

Travis Scott and Stormi shot by Spike Jonze for i-D's Utopia in Dystopia Issue, no. 362, Spring 2021.
Trousers Rick Owens. Trainers Nike.

Depuis, Travis existe comme un dieu du monde moderne, ultra présent sur nos écrans à travers ses collabs avec de grandes marques. Il a travaillé avec Nike, McDonalds, et Playstation sans jamais donner l’impression de se vendre puisque son nom se suffit entièrement à lui-même.

Cela semble donc étrange que Travis puisse être tellement énigmatique, timide face aux médias, secret lors des interviews, et souvent sur ses gardes alors qu’il est devenu le maitre de la self-promotion qui nourrie son succès astronomique.

Travis Scott shot by Spike Jonze for i-D's Utopia in Dystopia Issue, no. 362, Spring 2021.
Trousers vintage Raf Simons from Artifact NY. Briefs Calvin Klein. Socks model’s own.

Qui de mieux pour discuter avec lui que quelqu’un qui comprend cette expérience, un véritable compagnon de route dans son univers ? Robert Rodriguez, le réalisateur respecté de From Dusk Till Dawn, Spy Kids et Sin City, pose les questions sur les lèvres de tous ses fans : la création de l’album le plus attendu de l’année, les défis d’enregistrer alors qu’une semi apocalypse sévit sur le monde, et comment sa vision de la vie a changé depuis qu’il est devenu père.

Robert : Salut, salut l’ami.

Travis : Salut et bonne année !

Bonne année. Je suis à Austin, Texas là et toi ? Tu es à Los Angeles ? Je suis à Houston.

À Houston, cool, t’es rentré aussi. Ouais, je suis rentré, je viens juste de regarder le match entre les Rockets et les Lakers.

Ça fait du bien de se parler, vraiment. Je sais mec, tu me manques. Comment ça se passe avec The Mandalorian ?

Ça se passe trop bien. Mon épisode avec Boba Fait est sorti et on a annoncé que j’allais faire toute une série sur Boba Fett, donc je bosse sur ça là. Je devais garder le secret pendant tellement longtemps, ça fait du bien que ce soit sorti. T’as fait quel épisode ? Je vais regarder.

Travis Scott shot by Spike Jonze for i-D's Utopia in Dystopia Issue, no. 362, Spring 2021.
Jumper vintage Raf Simons from Artifact NY.

J’ai fait l’épisode six. Je viens de sortir We Can Be Heroes, un film à la Spy Kids, c’est sorti sur Netflix pour Noël et c’est le film numéro un dans le monde en ce moment. Mais c’est toi qui a eu l’année la plus folle ! Tu as eu trois chansons numéro un, c’est le feu mec, et tu bosses sur un nouvel album ? Tu bosses avec qui ? Mec, je sais, c’est fou. Je dis jamais ça, et je vais encore garder le secret mais je travaille avec de nouvelles personnes, j’essaie d’élargir le son. Je suis retourné vers les beats, rapper sur mes propres beats, juste essayer de grandir en assemblant tout. C’est ça qui m’a le plus plu en travaillant sur cet album. Je suis en train d’évoluer, je travaille avec de nouvelles personnes, je vais envoyer un tout nouveau son, une toute nouvelle gamme.

Comment tu te sens de suivre quelque chose d’aussi énorme que Astroworld ? C’est quoi ton état d’esprit ? Ta stratégie ? Je veux jamais me répéter, je veux créer la nouvelle saga… chaque album c’est comme une saga. Tu sais, t’es un des mes réalisateurs préférés, tout ce que tu fais quoi.

Travis Scott shot by Spike Jonze for i-D's Utopia in Dystopia Issue, no. 362, Spring 2021.
Jumper and trousers vintage Raf Simons from Artifact NY. Trainers Nike.

C’est très généreux de ta part de dire ça. Merci beaucoup. C’est très très gentil de ta part. Tu es juste, t’est différent mec. Même, pour en revenir à la collaboration, ce que tu as fait avec Frank Miller. De travailler ensemble sur un film c’est très différent, les réalisateurs font rarement des choses à deux. Tu peux réaliser quelque chose, ou juste écrire le scénario, ou bien travailler sur le script de quelqu’un d’autre. Je m’excuse, c’est censé être une interview sur moi mais je peux te poser une question sur From Dusk Till Dawn ? Tu as construit ce club ?

Ouais, c’était un décor. C’était comme une façade, qu’on a mis au milieu d’un lac asséché, et l’intérieur on l’a construit dans une usine d’épices désaffectée. L’arrière c’était un tableau aussi. Donc c’est un mélange de miniatures, de tableaux, de façades, on fait tout ce qu’on peut pour créer l’illusion. On vient tous les deux du Texas, et on se sent tous les deux comme des intrus parfois, on doit faire tout notre possible pour que notre carrière fonctionne, donner tout à ce qui nous inspire. Mais pour moi, je trouve ça très dur de suivre quelque chose qui a marché. Comment tu te sens de sortir l’album le plus attendu de l’année ? Est-ce que tu ressens la pression ? Je ressens aucune pression, à part celle des fans. Je peux faire tellement plus de choses maintenant, et je veux aller plus loin, c’est ça la défi que j’adore. Je veux créer un putain de nouveau son. Je passe peut-être des jours à me taper la tête contre les murs pour y arriver, mais quand j’y arrive, c’est l’extase.

Travis Scott and Stormi shot by Spike Jonze for i-D's Utopia in Dystopia Issue, no. 362, Spring 2021.
All clothing model’s own.

Tu es pile au bon endroit, car quand on ressent trop la pression, on est pas au bon endroit artistiquement. Quand tu as créé Astroworld tu ne ressentais pas de pression. C’est une vraie leçon tu vois ? Est-ce qu’on peut parler de ton approche de la collaboration en général ? L’année dernière tu as travaillé avec Christopher Nolan, Nike, McDonalds, Fortnite, Playstation… Tellement différents. Quel est le fil rouge ? Tu vois par exemple avec Nike… ce sont les chaussures que je porte depuis que je suis gamin. Playstation, quand les temps étaient durs, quand j’étais petit, c’était un échappatoire de jouer. Quand on était jeunes et qu’on enregistrait en studio, parfois on avait pas vraiment assez d’argent pour manger. Et il y avait toujours McDo. Leur double cheese nous a permis de tenir. Il s’agit de créer une expérience, même si c’est avec des petites choses. Ces collaborations, ce sont des outils d’une certaine manière, des morceaux de la vie de tous les jours, des grosses marques qui nous ont permis de générer des idées. En 2021, on veut continuer d’évoluer, de générer de nouvelles choses.

Comment le fait de devenir père a changé ton rapport à la musique ? Je sais que tu as un enfant, j’ai des enfants. Je sais que ça m’a changé. Est-ce qu’être père ça a changé ton approche de la musique, de la performance, ou même la manière dont tu vis ? La paternité influence mon travail. Ça a un impact énorme. C’est une inspiration gigantesque tu vois ce que je veux dire ? Surtout Storm, elle se conduit une enfant. Elle est toujours intéressée, elle comprend tout, elle apprend vite et s’adapte surtout avec une rapidité dingue. C’est fou, la génération de Stormi est tellement différente de la mienne, tellement différente de mes petits frère et soeur. Les enfants te montrent la vie différemment, comment eux ils voient les choses, le genre de pression qu’ils ressentent, ce qui les rend heureux, ce qui les fait bouger. Par exemple, quand elle regarde certains films ou quand elle écoute certaines chansons. Ou bien quand elle regarde mes concerts sur YouTube, elle se rend compte qu’elle est là, elle est prête à voir maintenant. Je me rend compte que mon travail est beaucoup plus important que ce que je pensais grâce à elle. Plus de responsabilité tu vois ? Je dois faire bon usage de tout cela.

Travis Scott shot by Spike Jonze for i-D's Utopia in Dystopia Issue, no. 362, Spring 2021.
Briefs Calvin Klein. Sunglasses Jacques Marie Mage.

Ils deviennent les meilleurs collaborateurs. Ouais, mec. La paternité c’est genre, je ne vis plus pour moi. Je donnais déjà tout pour les fans, et maintenant avec Stormi, wow, j’adore ça.

C’était le changement le plus important de ma vie. C’est pour ça que je fais des films pour enfants en plus des films pour adultes. Je voulais les inspirer. Spy Kids c’est un de mes films favoris.

Tu m’as dit ! Tu m’as dit que toi et ton petit frère regardaient ça quand vous étiez petits et ça m’a tué. Et c’est trop fou parce qu’en regardant le film je me disais « Yo, c’est beaucoup plus dingue que les autres films pour enfants. C’est pas que un film pour enfant ça. » Tu vois ce que je veux dire ? Ça détourne vraiment les règles des films pour enfants !

C’était il y a vingt ans ! Wow. Vingt ans ! Tu déconnes ?

Je faisais ça pour mes enfants ! Je voulais qu’ils aient l’impression d’être dans le futur. Maintenant c’est juste la réalité mais à l’époque c’était assez fou. C’est incroyable que tu puisses faire un genre spécifique de film et ensuite d’en faire un autre qui remplit les cinémas d’enfants. Ça fait partie de l’essence de ce que tu fais, de savoir faire les deux.

Travis Scott shot by Spike Jonze for i-D's Utopia in Dystopia Issue, no. 362, Spring 2021.

Une chose que j’adore avec ta musique c’est à quelle point elle est cinématique, visuelle, c’est comme si tu étais réalisateur toi aussi, tu vois le lien entre musique et film. Comment est-ce que la pandémie a changé l’enregistrement de l’album ? Est-ce que ça a changé quelque chose même ? J’ai l’impression que tout ça ne nous a pas empêché de travailler. Ça m’a rendu encore plus productif. Tu vois, je faisais pas de concerts. J’ai pas trop voyagé. J’étais à la maison, et j’ai un studio à la maison, et j’avais la paix pour enregistrer toute la journée tu vois ? Évidemment, tu perds un peu à ne pas pouvoir voyager et juste voir le reste de la planète.

On ne se rend pas compte à quel point cela nous inspire jusqu’à ce qu’on nous le prenne, et on est genre ok c’est dur d’être dans le studio toute la journée. Est-ce que tu vas recommencer tes festivals après le corona ? Comment ça va marcher ? J’espère qu’on pourra recommencer à la fin de cette année, vers le mois de novembre.

Ouais, ce serait génial.

T’as intérêt à venir.

Travis Scott shot by Spike Jonze for i-D's Utopia in Dystopia Issue, no. 362, Spring 2021.
Jacket courtesy of Spike Jonze.

Je veux juste parler un peu de l’inspiration que l’on partage, parce que j’adore comment ta musique est cinématique. On dirait que tu es attiré par cet aspect de la musique. Il y a tellement de liens entre musique et cinéma. J’ai l’impression que tu recherches toujours de nouvelles technologies, ou bien des manières de pousser la technologie pour arriver là où tu veux aller musicalement, visuellement. Quel est ton processus créatif quand il est question de musique et de son imagerie en relation avec musique et cinéma en général ? Je sais que ça va paraitre répétitif, mais sérieusement, je regarde tes films pour m’inspirer. Tous tes films. La manière dont tu utilises la musique dans tes films, c’est comme ça que je vois la musique moi-même, elle soigne, elle joue, elle est belle, ou bien gore, c’est l’essence de la musique. Tous ces différents modes de musique se rejoignent, genre le gore est aussi beau et aussi magique, même quand c’est un peu malade tu sais ce que je veux dire. Tes images déclenchent mon imagination, que ce soit une route, la couleur d’une pierre.

Qu’est ce que tu aimes au Mexique ? Qu’est-ce qui t’attire ? J’adore travailler là bas. Le Mexique c’est ouf tu vois. Je vois toujours des images de cactus partout, mais en même temps j’ai toujours eu une image différente de ce a quoi ça ressemble un cactus. Les gens m’envoyait des trucs avec des cactus dessus et j’étais genre « Oh mec ». J’avais l’habitude de toujours changer les choses parce que je me disais « Yo, je suis allé sur une montagne de cactus là bas. Y avait des arbres qui en fait étaient des cactus, toute une armée de cactus… »

Je dois t’emmener sur ce chemin vers la maison que je suis en train de faire au Mexique. C’est pas facile non plus, on doit traverser les canyons et c’est entouré de cactus mec. Je voulais qu’on shoot pour le magazine là bas. C’est toute une montagne et partout où tu regardes, c’est des cactus. C’est fou mec. Et c’était que le début. Au Mexique, quand je me suis rendu au studio, j’avais ce feeling que j’avais pas eu depuis longtemps. C’était fou, frère. Je travaille là bas depuis quelques mois maintenant.

Travis Scott shot by Spike Jonze for i-D's Utopia in Dystopia Issue, no. 362, Spring 2021.
Shirt and trousers Prada.

On est tous les deux dans le business de l’entertainment. Ce que tu fais inspire les autres, leur permette de s’échapper assez longtemps pour qu’ils aient la force de faire face à la réalité d’une nouvelle manière… ça peut vraiment donner une étincelle à quelqu’un. L’art peut sauver la vie de pleins de manières, ça peut inspirer une nouvelle vie. Et c’est comme si ce que l’on fait est encore plus important aujourd’hui. Je crois que l’art est plus important que jamais… En plein dans le mille. J’ai rien à ajouter. Je crois que c’est exactement ça. On doit en faire plus. Aujourd’hui c’est essentiel parce que ça donne quelque chose aux gens, tu vois ?

Dépêche toi avec le nouvel album ! Le monde en a besoin. Ça arrive, ça arrive bientôt. Tu peux compter là dessus.

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Crédits


Photography Spike Jonze
Fashion director Carlos Nazario

Styling Mackenzie Grandquist and Alexandra Grandquist.
Hair Yazmin Adams.
Make-up Amber Amos at The Only Agency.
Groomer Marcus Hatch.
Photography assistance Patrick O’Brien-Smith and John L. Mims.
Styling assistance Raymond Gee and Ruby Bravo.
Tailor Susie Kourinian.
Production Wes Olson at Connect the Dots Inc.
Production co-ordinator Hannah Murphy at Connect the Dots Inc. Production assistance Sonny Johnson, Tyler Werges and Kiyo Vigliotti. Casting director Samuel Ellis Scheinman for DMCASTING.

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