Janaya Future Khan en conversation avec Tamika D. Mallory

Les militants discutent du maintien de l'espoir, de la complaisance et de la complicité des libéraux, de la dérive de la suprématie blanche et des concessions que nous ne devrions jamais faire.

par Jenna Mahale
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03 Mars 2021, 1:37pm

Le 6 janvier 2021 commençait bien pour la démocratie américaine. En ce mercredi matin, les communautés de l’État de Géorgie récoltaient les fruits d’une décennie d’efforts et d’encouragements envers les votants qui historiquement n’osaient pas aller voter, tout particulièrement au sein des communautés noires. L’enjeu ? La course cruciale pour le Sénat qui s’est conclue par une victoire des Démocrates, qui remportaient ainsi un contrôle global du gouvernement, ce qui n’était pas arrivé depuis 2010.

C’était une grande victoire, mais avant la fin de la journée, tout cela semblait déjà bien loin. Les activistes Janaya Khan et Tamika Mallory étaient en train de célébrer cette victoire bien méritée. Si témoigner de la chute du Président Trump était très certainement un plaisir, l’année politique qui venait de s’écouler avait été loin d’être simple.

Une pandémie globale avait mis fin à la vie sociale et économique telle que nous la connaissions, et ce faisant avait exposé au grand jour les défauts indéniables du capitalisme. Des manifestations contre les violences policières  et contre les violences racistes avaient trouvé plus de soutien partout dans le monde que jamais auparavant.

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Janaya wears all clothing (worn throughout) Calvin Klein. Jewellery (worn throughout) model’s own.

S’annonçait déjà la bascule vers le monde après Trump, une bascule entamée par un candidat démocrate qui avait fait campagne en s’appuyant sur peu de valeurs politiques, voire aucune. Cela faisait déjà beaucoup de sujets de discussion pour les deux activistes dont la conversation était censée se concentrer sur 2020.

Mais Tamika, la co-fondatrice de l’organisation intersectionnelle de justice sociale Until Freedom, s’est retrouvée au coeur d’une crise personnelle sans précédent, causée par les partisans pro-Trump qui ont tenté un coup en s’emparant du Capitole à Washington, sans en être empêché par la police locale. C’était l’aboutissement d’une violence en crescendo depuis ces années de désillusion, entre presse partiale et parfois à la limite de la corruption, forums fascistes véhiculant de fausses informations de plus en plus accessibles et puissants, théories du complot et pour couronner le tout, une idée très mal placée de la victimisation.

Convaincus à tord que l’élection présidentielle avait été orchestrée contre le leader au message de messie « Make America Great Again », les insurgés étaient devenus obsédés par les résultats des votes. Leur tentative, dirigée en apparence contre la certification de la victoire de Joe Biden au Collège Électoral, était aussi une manière d’affirmer leur liberté, sans aucune conséquences pour eux. Absurde autant que violent.

Un militant QAnon sans chemise se promenait dans le bâtiment, le visage peint et un casque Viking vissé sur sa tête. Un peu plus loin, deux bombes artisanales ont été découvertes. Le Sénat a du se confiner alors que les casseurs longeaient les murs du Capitole en enfonçant les portes. Plusieurs d’entre eux portaient des T-shirts qui disaient « MAGA CIVIL WAR » en référence au film Marvel de 2016, accompagné de la date du jour. Cette action avait indéniablement été organisée, il n’y a aucun doute.

Janaya Khan, de Black Lives Matter Toronto, également en charge de programme de l’organisation de justice raciale Color of Change, ne pouvait pas s’éloigner de son téléphone alors que la situation se déroulait en live, les médias n’en offrant qu’une version tiède et perplexe. Lors de sa conversation avec Tamika, il a été question de maintenir l’espoir, réfléchir à la complaisance libérale, voire la complicité, l’horreur de la suprématie blanche et les choses que nous ne devrions jamais accepter.

Janaya : Je n’arrive pas à digérer ce qui se passe. C’est presque impossible à croire. Si des Musulmans s’étaient réunis de cette manière, si des Noirs s’étaient réunis de cette manière, si des Natifs s’étaient réunis de cette manière ? La police aurait tout arrêté. C’est juste incroyable. Bien sur ça arrive le jour où toi et moi on devait se parler, plus rien n’est normal.

Tamika : Je reçois beaucoup d’appels, mon téléphone ne s’arrête pas. Deux personnes auxquelles je tiens beaucoup (le père d’un ami et un bon ami à moi) sont enfermés dans leurs bureaux du Capitole et ne peuvent pas sortir. La situation est très, très sérieuse.

Si ça avait été toi, ou moi, on nous aurait déjà tué, et on aurait dit qu’on le méritait.

Mes amis sont coincés dans ce bâtiment, ils se sont barricadés dans leurs bureaux. Ils ne savent pas comment sortir.

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Absolument. Tout ce qu’ils veulent. Ils ont forcé le Capitole ! Ils ont lancé des gaz lacrymogènes. À chaque étape, chaque altercation avec la police, et rien, absolument rien. Ils ont juste appelé plus de monde encore. Y avait un Vice Président en fonction dans le bâtiment. Un Vice Président en fonction.

Et même le Président a dit « Ça va nous demander des efforts de récupérer notre pays » et « On ne peut pas être faible ». Qu’est-ce que ça veut dire ? Nos vies sont en danger. Et que ça se passe juste un jour après que les policiers qui ont tué Jacob Blake ne soient pas inquiétés. C’est à se demander pourquoi ils s’arrêteraient de nous tuer ? Si ce qui s’est passé aujourd’hui est acceptable, pourquoi ils arrêteraient ? Personne ne va les tenir responsables.

C’est ça le problème. Je comprends notre responsabilité d’expliquer « voilà où nous pouvons nous rendre. Voilà où nous pouvons aller. » C’est ce qu’on fait en tant qu’organisateurs. « Voici les étapes nécessaires pour changer les choses, pour sauver la vie des gens ». Et puis il y a des moments comme ça, ce genre de violence, de haine, et la suprématie blanche qui a été normalisée, c’est tout ça qui rend les choses impossibles. C’est trop enraciné. La fenêtre de discours a basculée trop loin à droite, ça rend notre job encore plus difficile. À chaque fois qu’on fait un pas, malheureusement ça pousse à droite. Et on est les seuls à parler de la manière dont les choses devraient être. J’écoute les médias là, et ils n’ont aucune idée de la manière dont il faudrait couvrir ce qu’il se passe. Ils appellent encore cela une manifestation.

L’autre chose qui est vraiment dangereuse, c’est que certains éléments de notre communauté pensent que la meilleure manière de répondre à l’oppression dont nous sommes victimes est de faire la même chose que ces gens-là. C’est difficile d’être au milieu et de dire « Ce n’est pas la bonne chose à faire » alors que les autres sont en train de faire un caprice et que rien ne leur arrive. Comment est-ce qu’on peut revenir vers les nôtres et dire, dire et redire, mourrez en silence d’une certaine manière. Je sais qu’on s’exprime, mais j’entends que du silence. Le pays ne sera plus le même après Trump. Et je ne veux que personne ne meurt, mais aujourd’hui, savoir que personne ne va mourrir en raison de cette violation ? Mon téléphone déborde de messages disant « Ils nous auraient tué ».

Oui. C’est ça le problème. On n’a jamais souhaité que la manière dont on est traité dans ce pays soit subie par d’autres. Il est évidemment hors de questions de dire « ça devrait vous arriver aussi ». Non. C’est l’hypocrisie de la chose. C’est ça qui est hideux dans l’hypocrisie, cette négligence. La cruauté avec laquelle les Noirs sont traités dans ce pays. Je veux dire, juste ce qui vient de se passer en Géorgie. Vraiment il y a bien deux races, on a renversé le Sénat. On a mobilisé le vote noir, malgré tous les efforts pour le réduire au silence, pour le réprimer, pour le décrédibiliser. Ils disent « nous sommes en démocratie », et tout le reste. À chaque fois qu’on pousse les limites, qu’on se bat pour quelque chose, on doit essuyer un terrible retour de baton de la part des Blancs, et les conséquences de cela sont toujours terribles pour les Noirs. Si on ne peut pas nommer ce genre de choses, si nous n’avons pas le langage pour les décrire, on ne peut pas y faire face.

Je n’entends personne à la télé. Je n’entends personne sur Fox News dire que ce sont des voyous.

Nancy Pelosi n’appelle la Garde Nationale que maintenant. Rappelle toi la vitesse avec laquelle ils appellent la Garde Nationale quand des Noirs se réunissent.

Oh bien plus tôt ! Si on avait dit qu’on allait descendre sur Washington avec le même message hostile, la Garde Nationale aurait été là à nous attendre, tous les bâtiments auraient été protégés. Ils ont autorisé ces gens à marcher autour du Capitole, on ne serait jamais arrivé à l’intérieur.

C’est juste du fascisme. On en parle, on dit le mot. Et c’est ça mon problème : la notion de conservatisme n’existe plus. Il n’y a plus de conservatisme. Ce genre d’austérité, de politique d’extrême droite, c’est ce que le Parti Républicain et d’autres penseurs de droite ont longtemps caché. Vraiment ce sont les modérés, les progressifs, qui ont permis à ce genre de croyance d’exister, cette fumée, ces concepts miroirs du conservatisme. Le conservatisme n’existe plus. Parce que si il existait encore (et la discussion ne m’intéresse même pas), il s’est déplacé tellement à droite. Le racisme n’a jamais été un problème pour eux. Les meurtres des Noirs non plus. L’incarcération de masse non plus. La fin de soutien social, la fin des ressources non plus. Les crises nationales comme l’ouragan Katrina non plus. Il y a des gens qui sont même allé encore plus loin à droite. Y compris des Démocrates. C’est ça qui m’inquiète le plus maintenant. Ils nous ont dit qui ils étaient vraiment : le Parti Républicain, Mitch McConnell, Ted Cruz, Mike Pence, Trump et tous leurs copains…

Lindsey Graham, Chuck Schumer, tous ceux là.

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Tous ces « progressistes », tous ces centristes, tous ces Démocrates de l’establishment. Après l’élection de Biden, la première chose qu’ils ont dit, c’était qu’il fallait tendre la main de l’autre côté de la table. Ma question dans ce cas c’est : pourquoi est-ce que tu es plus à l’aise de tendre la main vers ces bigots que vers les Noirs qui ont permis ton élection au départ. Pourquoi est-ce que tu te reconnais plus dans des bigots que dans des Noirs ?

C’est ça les gens avec qui tu veux travailler ? Et Joe Biden à la télé qui dit « Ce ne sont pas nos ennemis ». Vraiment ? Les miens sont bloqués dans le Capitole, ils ont pas l’impression d’avoir des amis en ce moment. Je dois y aller d’ailleurs, je dois les appeler, voir ce qu’on peut organiser. Je vais t’écrire un DM, on se retrouvera, je suis désolée.

Plus tard dans la journée, comme si il mettait un enfant au lit, Trump a adressé un message à ses supporters violents : « Rentrez chez vous, on vous aime. Vous êtes très spéciaux ». Après des heures de chaos, il a du à reculons poster ce message vidéo sur Twitter : « On ne peut pas être aux mains de ces gens-là » faisant comme ci il n’avait pas personnellement encouragé ces mêmes gens plus tôt dans la journée. « Rentrez chez vous en paix ».

Ce microscopique geste n’a évidemment rien fait pour les travailleurs traumatisés du Capitole, et n’a convaincu personne que cette attaque était autre chose qu’une nouvelle preuve de non respect par des gens qui continuent de ne penser qu’à eux-mêmes sans jamais faire de compromis.

« Les États-Unis sont beaucoup mieux que ce que nous avons vu aujourd’hui » a dit Joe Biden après les violences. Mais ce narratif selon lequel les États-Unis ne se sont pas construits sur l’esclavage et maintenus par une économie inégale et une incarcération de masse, ne peut plus être raconté au nom de tous. Des gens comme Tamika et Janaya le savent depuis des années, et les Démocrates devraient vraiment commencer à les écouter.

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Crédits


Photography Mario Sorrenti
Styling Alastair McKimm

Hair Johnnie Sapong for Leonor Greyl at Salon Benjamin.
Make-up Aaron de Mey at Art Partner.
Nail technician Marisa Carmichael at Forward Artists.
Set design Philipp Haemmerle.
Lighting technician Lars Beaulieu.
Photography assistance Javier Villegas and Robb Epifano.
Digital technician Chad Meyer.
Styling assistance Madison Matusich and Milton Dixon III.
Make-up assistance Tayler Treadwell.
Production 138 Productions.
Tailors Martin Keehn and Keke Cheng.
Model Janaya Future Khan.
Special thanks to Calvin Klein.

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