Peggy Oki dans 'Dogtown and Z-Boys'

20 ans après Dogtown et Z-Boys: "c'est l'archive d'une révolution"

Au milieu des années 1970, un groupe de gamins de Californie a changé le skate pour toujours. Ici, ils reviennent sur la manière dont un documentaire de 2001 devenu culte racontait leur histoire.

par James Balmont
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03 Février 2021, 2:37pm

Peggy Oki dans 'Dogtown and Z-Boys'

Le documentaire devenu culte Dogtown and Z-Boys a été présenté au festival du film de Sundance en janvier 2001, à une époque où le skate était très à la mode. Tony Hawk Pro Skater 1 et 2 étaient parmi les jeux PlayStation qui se vendaient le mieux, le crew CKY était suivi par 2,4 millions de spectateurs chaque semaine sur le show MTV Jackass, et pour la première fois dans l’histoire des États-Unis, il y avait plus de skates que de battes de baseball parmi les adolescents. Même les Red Hot Chili Peppers citaient Santa Monica et Dogtown, là où tout a commencé, sur le single de 2002 « By The Way » qui a été double disque de platine aux États-Unis.

Ce n’était pas tant que Dogtown and Z-Boys capturait l’esprit du temps, le film ÉTAIT l’esprit du temps. Selon les mots du photographe Glen E. Friedman, l’histoire « de ces gars qui venaient de la rue, nourrie de bravoure, de style et d’attitude qui sont devenus importants très rapidement » allait marquer les esprits partout dans le monde. Un témoignage des skateurs Zephyr qui au milieu des années 1970 ont osé faire du skate sur l’asphalte des quartiers ouest de Los Angeles, et aussi dans des piscines vides. Le jour où ces jeunes punks (le Skateboarder Magazine de 1975 parlait d’eux comme « un gang de rue plutôt qu’une équipe de skate ») ont commencé à prendre leurs planches pour se rendre dans des piscines vides allait changer l’histoire du skate, et instaurer les bases de ce qu’est devenu ce sport aujourd’hui.

« C’est l’archive d’une révolution » pour Tony Alva, l’icône des sports de l’extrême et précédemment poster boy pour l’équipe Zephyr, celui que l’on considère aujourd’hui être le parrain du skate moderne ; et Stacy Paralta, réalisateur et skateur d’ajouter « ça a documenté la naissance d’un sport ». Le film a remporté les prix de la meilleure réalisation ainsi que celui du public au festival 2001 de Sundance et plus d’un million de dvds ont été vendus. Un adaptation hollywoodienne a même été produite en 2005 avec Heath Ledger dans Lords of Dogtown

Pour les vingt ans de la première du documentaire, i-D a discuté avec les membres originels de l’équipe de skate Zephyr pour se rendre compte que les choses ont beaucoup changé. « Ça allait me tuer » explique Tony au sein de la discussion avec lui, Stacy Peralta, Peggy Oki et le photo-journaliste Glen E. Friedman sur la manière dont les tragédies, les expériences et la rédemption les ont guidé.

La vie n’a pas toujours été facile.

Alors que l’équipe Zephyr entre dans la soixantaine, le rôle du skate dans leurs vies a évidemment changé. « C’est un sport agressif par surprise » explique Tony « c’est dur pour le corps ». Fractures du poignet, oreille du surfeur, et blessures au cartilage, tout cela a influencé la manière dont Tony, Stacy et Peggy voient le sport qu’ils ont commencé dans les années 1970. Pour Tony, « Quand dieu a fait les genoux des êtres humains, il a juste déconné. Ils ne sont pas fait pour ce qu’on veut faire. On a besoin des genoux qu’ont les girafes ».

Comme les autres, il préfère les vagues et la rue aux rampes verticales ces jours-ci. « Je peux plus tomber sur le béton » dit Stacy alors que Peggy, qui a pris sa retraite des rampes verticales à 53 ans résume très bien les choses : « Ça ne m’a jamais dérangé de tomber, je ne suis pas en mauvais état, je ne veux simplement plus me faire mal ».

Mais tout l’intérêt pour Tony ça a toujours été « ce sentiment de liberté où tout est possible » et cela n’a pas de prix, même aujourd’hui. Il continue à faire du skate dans les mêmes endroits entre la Pacific Coastline et la légendaire Route 66. Stacy regrette que la gentrification a rendu Venice « tellement cool que c’est plus du tout cool » mais pour Tony la vie c’est de « faire partie de la vibe même si ça a considérablement changé ».

Glenn a commencé une carrière de photographie en immortalisant des skateurs et des musiciens, et s’est installé à New York il y a une trentaine d’années, où il a aujourd’hui la maison d’édition Burning Flags. De son côté, Stacy a fondé l’entreprise de skate Powell-Peralta avant de s’imposer comme réalisateur avec des documentaires respectés comme Riding Giants, Crips and Bloods: Made in America et Bones Brigade: An Autobiography qui ont suivi la sortie de Dogtown. Il souffre encore d’avoir réalisé « plus de 600 interviews » mais sa passion reste inaltérée. Après avoir terminé une campagne filmée sur les essais cliniques des nouveaux médicaments pour le VIH, il est actuellement en post production sur un documentaire sur Gerry Lopez, le surfer hawaïen globalement reconnu comme l’un des meilleurs au monde.

Mais c’est Peggy Oki, la seule membre féminine de l’équipe Zephyr originelle et la gagnante de la catégorie Women’s Freestyle lors de la compétition Del Mar Skateboarding de 1975 qui a eu la carrière la plus inspirée. Elle sourit alors qu’elle raconte comment le surf l’a emmené vers l’océan, et expliquant que la ténacité du skate l’a guidé vers l’activisme environnemental.

En tant que fondatrice du Origami Whales Project, la mission de Peggy aujourd’hui est de protéger la vie aquatique de d’éveiller les consciences sur les activités commerciales liées aux baleines dans des pays comme la Norvège ou le Japon. En 2007, elle a exposé « the big curtain » (28.000 baleines en papier représentant toutes les baleines tuées depuis 1986) lors de l’International Whaling Commission en Alaska, et elle est déterminée à inspirer d’autres vocations comme la sienne. Son TEDx Talk en 2016 « Allow Things To Unfold And You Will Find Your Purpose In Life » a été vu plus de 3,5 millions de fois et elle continue à faire des conférences aujourd’hui.

Mais tous les membres de l’équipe Zephyr n’ont pas trouvé leurs vocations non plus. « La moitié de l’équipe n’est plus là » dit Tony en parlant des morts de Bob Biniak, Shogo Kubo, Chris Cahill, « Baby » Paul Cullin et Dennis « Polar Bear » Agnew plus récemment. Mais c’est indéniablement le décès de Jay Adams qui a eu le plus de conséquences sur le skate.

Vu par ses contemporains comme l’un des pionniers au coeur de cette révolution, l’archétype du skateur moderne par sa témérité et son audace, Adams a eu une crise cardiaque lors d’un voyage surf au Mexique en 2014. Il avait 53 ans. Il a eu une vie difficile après avoir rejoint l’équipe Zephyr à treize ans, et au moment de la sortie du documentaire, il était en prison pour des raisons liées à la drogue. Son profil dans le film a quelque chose d’un coup de poing, une morale en quelque sorte et comme le dit Glen « on ne peut pas être un rebelle toute sa vie ».

« C’était un blagueur » se souvient Peggy en rigolant, alors que Tony a eu l’impression de perdre un membre de sa famille lorsqu’il a appris la nouvelle. Ils se mettent tous d’accord pour dire qu’il avait trouvé son salut à la fin, il s’était installé avec sa femme et avait trouvé la religion comme apaisement. Stacy se souvient du choc que c’était de la voir porter des lunettes de vue ou de boire du thé lors de ce qui allait être leur dernière rencontre à Venice, mais il se souvient surtout du bonheur partagé lors de cette rencontre.

Tony s’explique « J’allais terminé comme certains des autres. Mon attitude, mon rapport à la drogue et à l’alcool, et à mon ego aussi, tout cela allait me tuer ». Tony bien sur avait été la rock star du monde du skate, sa marque Alva Skates a eu un succès immense, et il a profité des avantages hédonistes qui allaient avec. « Rien d’autre n’allait marcher pour moi » dit Tony en parlant de son parcours à travers 14 ans de sobriété. « L’alcoolisme, c’est de famille ». Il souligne comme Stacy l’importance du yoga, de la méditation, de l’excise physique et de la spiritualité comme des piliers de son bien-être mental.

« Les dernières 14 années ont été les meilleures de ma vie » affirme-t-il avec certitude. « Mieux que les années 1960 et 1970. Je peux me regarder dans le miroir aujourd’hui sans aucune honte, et si le gamin le plus égocentrique et énervé du monde peut arriver à ce stade, tout le monde en est capable ». Si la transformation a été discrètement montrée dans un film Vans en 2020 The Tony Alva Story, son message résonne particulièrement lorsque l’on considère la mort de Jeff Grosso, skateur de 51 ans et narrateur du film qui s’est éteint en mars 2020 d’une overdose.

Vans ne sont pas les seuls à revisiter l’histoire de l’équipe Zephyr. Après avoir passé de nombreuses années à les photographier, Glen E. Friedman a sorti une version étendue de son livre Dogtown - The Legend of the Z-Boys en 2019. Il termine actuellement son premier court métrage, qui devrait sortir plus tard cette année.

A Look Back at Dogtown and Z-Boys explore les éléments de l’histoire originelle qui manquaient dans le documentaire selon Glen. « Il y avait beaucoup de controverses au sein du groupe. On a tous aimé le film, mais certains n’ont pas aimé la trajectoire de l’histoire, déjà il y avait beaucoup plus de monde que juste ces douze gars. Si on s’arrête à cette photo de l’équipe Zephyr, il manque des éléments essentiels à l’histoire. Je voulais surtout donner une chance à tout le monde de s’exprimer sur la manière dont le film a changé leurs vies et d’autres éléments qui n’avaient pas été abordé ».

En ce qui concerne la boutique de surf Zephyr qui était le point de départ de toute cette histoire, elle se trouve toujours à la même adresse au 2003 Main Street à Santa Monica. En 2007, elle a été sauvé de la démolition pour devenir un City Landmark. Aujourd’hui c’est devenu Dogtown Coffee, et même si le quartier a changé, le propriétaire Assaf Raz dit que les surfeurs et les skateurs s’y rendent toujours en pèlerinage. 

« La fraternité entre les skateurs est vraiment forte » conclue Glen sur l’héritage des Z-Boys, on la voit dans les skate parks du monde entier. « Mais c’est ton individualité qui est importante, la capacité à l’utiliser pour avancer et rendre la communauté meilleure ».

Ce sentiment se retrouve dans tous ceux à qui nous avons parlé, chacun avec la sagesse que leur appris six décennies de skate. « Fais ce qui te passionne » dit Peggy. « Que ce soit aider les gamins à se sentir forts, s’investir contre la pollution plastique ou faire du volontariat pour des associations de protection des animaux ». Pour Stacy, se concentrer sur ses rêves est la seule manière de vivre une vie qui en vaut la peine. « Et cela vient de quelqu’un à qui on a toujours dit à l’école que je n’étais pas assez concentré ! »

Mais peut-être Tony le dit le mieux : « Le skate me donne de la joie… mais mon travail c’est de guider, d’être plutôt un professeur. Mes actions parlent plus fort que tout ce que je pourrais dire. Et je fais ça petit à petit, même à 63 ans mec ».  

Cet article a été initialement publié par i-D UK.   

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