Blue Film Woman (Kan Mukai, 1969)

La révolution sexuelle du cinéma japonais

Dans les années 1960, le mouvement porno soft derrière des films tels que Inflatable Sex Doll of the Wastelands ou Gushing Prayer ont transformé l’industrie cinématographique japonaise.

par James Balmont
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17 Mars 2021, 12:31pm

Blue Film Woman (Kan Mukai, 1969)

« Il y a des films vraiment ennuyants » explique en riant Stephan Holl, manager chez Rapid Eyes Movies, une maison de distribution allemande. En tant que restaurateur de films asiatiques oubliés, il a passé des années à regarder des copies de mauvaise qualité et parfois sans sous-titres. Mais certaines pépites valent toujours la chandelle, et ses dernières trouvailles sont assez exceptionnelles : une série de trésors d’un mouvement qui n’a aucun équivalent occidental. Nous vous présentons les scandaleux « films roses » qui ont transformé le cinéma japonais des années 1960 et 1970.

Selon Stephan, la plupart de ces films n’ont pas été réalisés avec une quelconque idée de postérité, à la manière des premiers films de l’époque du muet, ils étaient considérés comme un divertissement périssable sans réelle valeur culturelle ou artistique. Cela va changer avec leurs arrivées sur MUBI au mois de mars. La plateforme a nommé ce cycle de films Keiko Sato: Pinku Maverick en l’honneur de la productrice pionnière qui est responsable de près de cinq cents films avec Kokuei Studio. Il est question de présenter ce sous-genre complexe et provoquant responsable de certains des films indépendants les plus uniques de l’histoire, ainsi que du lancement des carrières de certains des réalisateurs les plus respectés du pays. Et il s’agit entièrement de films érotiques softs japonais.

Pour Stephan, les années 1960 ont vu naitre les films roses (pinku eiga en japonais). Avec l’arrivée de la télévision, les fréquentations au cinéma ont violemment chuté, d’un milliard de tickets en 1958, elles représentaient 300 millions de tickets une décennie plus tard, et les cinémas vides du pays étaient en manque de films qui allaient de nouveau attirer les spectateurs dans les salles. Le résultat ? Sensualité et scandale pour des films à petits budgets qui allaient associer l’excitation d’un érotisme soft à l’enthousiasme des films grand public.

Inflatable Sex Doll of the Wastelands (Yamatoya Atsushi, 1967)
Inflatable Sex Doll of the Wastelands (Yamatoya Atsushi, 1967)


Mais ce n’était pas de la pornographie. Impossible avec l’interdiction de montrer des organes génitaux ou des poils pubiens. La carrière même de la productrice Keiko Sato a commencé après que le père d’une de ses amies ait été arrêté pour la diffusion de films qui défiaient la censure. Poitrines et peau nue servirent donc de prix de consolation, tout cela au sein d’une narration de qualité qui comprenait des rencontres sexuelles coquines.

C’était bien plus développé qu’un postier qui doit effectuer une livraison spéciale ou un plombier qui vient régler un problème de fuite. Les films comme Inflatable Sex Doll of the Wastelands, Ecstasy of the Angels ou encore Women… Oh Women! présentaient une diversité incroyable, avec des références au cinéma gore, aux films en costumes, fantastiques et mêmes aux comédies. C’était un choc pour le pays que ces séances de trois films dans des cinémas désormais interdits aux moins de dix-huit ans. Le succès était tel que dans les années 1970, la moitié de la production japonaise était « rose ».


Stephan présente les points communs techniques à tous ces films (en dehors de leur volonté de provoquer) : pellicule 35mm, « presque pas de budget » et une période de production d’une semaine. Il continue, « au sein de ces limites, on trouve tellement de liberté ». Un sentiment que partage le réalisateur de films roses Shinji Imaoka (Underwater Love, The Tender Throbbing Twilight) : « Tant qu’il y a un peu de nudité, on peut tout faire ».

C’est ainsi que la partie cachée de l’iceberg du cinéma japonais allait devenir un lieu d’expérimentation sans limite. Prenons l’exemple de Inflatable Sex Doll of the Wastelands réalisé en 1967, ce film noir surréaliste, avec sa bande-son jazz avant-garde, raconte l’histoire d’un tueur à gages dur à cuire qui fréquente des bars miteux peuplés de criminels et de travailleuses du sexe. Le réalisateur Atsushi Yamatoya s’est inspiré du thriller classique de yakuzas Branded To Kill de Seijun Suzuki, un film sur lequel il était aussi scénariste.

Gushing Prayer (Masao Adachi, 1971)
Gushing Prayer (Masao Adachi, 1971)


L’un des premiers films roses tournés en couleur, Blue Film Woman, se présente plus comme un film d’horreur musical à l’énergie groovy qui ferait même rougir Austin Powers. Et Women Hell Song semble annoncer Kill Bill de Quentin Tarantino, seulement avec plus de scènes de sexe : le film raconte comment une femme hors la loi commet de violents meurtres avec son sabre dans de petits villages du Japon d’antan, tout cela au son de morceaux dignes d’un Western Spaghetti.

L’industrie du film rose était concernée par autre chose que le divertissement pur, ces films étaient souvent l’opportunité d’inclure un sous-texte politique osé sous couvert de montrer un peu de peau ou de cul.

De la même manière que les « Swinging Sixties » en Occident et la libération sexuelle avaient été une manière de protester contre la guerre au Vietnam, le sexe était également un outil de contestation au Japon. Au début des années 1970, il y avait beaucoup de colère et de manifestations dirigées contre le gouvernement en raison de la seconde extension du Traité Anpo (selon lequel le Japon était obligé de s’aligner sur les positionnements américains lors de la Guerre froide même si le pays était géographiquement en position dangereuse face à ses voisins communistes). Sur ce sujet, Gushing Prayer est un véritable témoignage culturel.

Gushing Prayer (Masao Adachi, 1971)
Gushing Prayer (Masao Adachi, 1971)


Le film de Masao Adachi raconte à sa manière sombre et critique l’histoire d’une travailleuse du sexe adolescente qui ne parvient pas à jouir, le tout monté en parallèle avec des monologues fondés sur des notes de suicides d’adolescents désespérés. C’était un film entre guillemets de sexe qui remettait en cause les notions d’érotisme et de plaisir pour exprimer à la place un sentiment de perte. Le film se termine de manière bien glauque alors que la protagoniste fait une fausse couche, annonce d’un futur difficile pour les générations à venir.

La décennie suivante, les grands studios japonais se sont attachés à s’approprier les films roses. C’était le cas de Nikkatsu, l’un des plus anciens grands studios, qui s’est complètement réinventé pour produire des films de sexploitation dans les années 1970, ou bien encore de leur rival Toei qui se ferait connaitre pour leurs films « pinky violence » qui mélangeaient action et excitation. Avec les années 1980 et l’arrivée de la vidéo, le paysage allait se transformer une nouvelle fois, l’industrie du film rose étant complètement assimilée par les studios qui produisaient des films destinés à sortir directement en vidéo.

Alors que les studios semblaient maitriser le genre, les films roses ont su se réinventer une nouvelle fois. Pour Stephan, c’était devenu « une école de réalisation », le lieu où de jeunes réalisateurs pleins d’ambition allaient montrer de quoi ils étaient capables avant de réaliser des films grand public. C’est l’école qui a formé certains des réalisateurs les plus connus du cinéma japonais contemporain.

Abnormal Family (Masayuki Suo, 1984)
Abnormal Family (Masayuki Suo, 1984)


L’un des premiers films de Hideo Nakata (responsable du classique film d’horreur Ring sorti en 1998) s’appelle Female Teacher’s Diary: Forbidden Sex. Et Masayuki Suo dont le film de 1984 Abnormal Family fait partie de la sélection MUBI est aussi l’auteur du film asiatique qui a généré le plus d’argent aux États-Unis, Shall We Dance? sorti en 1996 et dont le remake américain de 2004 présentait Richard Gere et J-Lo à l’affiche. Même Yōjirō Takita qui a remporté un Oscar pour son film de 2008 Departures, avait commencé sa carrière en expérimentant avec les films roses dont celui au titre terrible Molester’s Train en 1982.

Mais c’est peut-être Underwater Love qui représente le mieux la créativité que nous offre l’industrie du film rose aujourd’hui, cette comédie musicale rose nous raconte l’histoire d’une créature vivant dans un marais qui se nourrit uniquement de concombres et rêve d’être aimé par une femme humaine. C’est un film qui explose toutes les frontières de genre ou de style et où les scènes de sexe passionné se déroulent entre deux numéros musicaux loufoques. Cette production germano-nippone signée Kokuei Studio reflète bien la manière dont ce genre spécifique a construit une réputation internationale avec Stephan à la production qui souhaitait faire « l’Apocalypse Now des films roses » et le respecté Christopher Doyle (In The Mood For Love) à la direction de la photographie.

Underwater Love (Shinji Imaoka, 2011)
Underwater Love (Shinji Imaoka, 2011)

Le réalisateur Shinji Imaoka qui reste l’une des figures du genre en tant que l’un des « Seven Lucky Gods of Pick » est pourtant peu optimiste pour le futur du genre. « À l’époque, le sexe et la violence au cinéma étaient très tabous, mais aujourd’hui c’est partout. Et de leurs côtés, les films pornos sont plus facilement accessibles que jamais avec internet. À la grande époque, il y avait tellement de studios différents comme Kokuei, et chacun avait leurs chaines de salles de cinéma pour adultes. Maintenant, il doit à peine en rester trente. L’industrie dans son entièreté est en déclin, et elle sera bientôt morte ».

Malgré tout cela, grâce au travail de Stephan qui a permis aux films de Keiko Sato d’être présentés en version restaurée au Festival du Film de Berlin en 2018, ces films commencent à être découverts par un public plus large que jamais. Et les possibilités de carrière pour Shinji Imaoka ou ses prédécesseurs comme Hideo Nakata deviennent plus intéressantes. Son film Reiko and the Dolphin, un drame indépendant absolument pas rose qui évoque les effets dévastateurs d’un tremblement de terre sur un jeune couple et leur fille, a été nommé l’un des meilleurs films de l’année quand il est sorti en 2020 par le grand magazine de cinéma japonais Eiga Geijutsu. Comment parvient-il à continuer même si son genre favoris frôle la mort ? « Les films roses m’ont appris à avoir l’esprit libre… c’est cela que j’ai envie de continuer à explorer ».

Women Hell Song (Watanabe Mamoru, 1970)
Women Hell Song (Watanabe Mamoru, 1970)

Si le critique respecté Donald Richie disait en 1991 que ce genre était moins sur « le plaisir partagé du rapport sexuel » et plus sur « la dénégation des femmes », les films roses ont montré les progrès culturels qu’ils ont fait depuis l’époque dépassée des années 1960. S’il s’agit de témoignages sociaux, ou d’ « artefacts culturels » selon Stephan, les films roses nous disent quelque chose de l’importance de briser les codes pour plus d’excitation, plus de créativité et ainsi réaliser ce que le cinéma indépendant pouvait être. Aujourd’hui, on peut même considérer qu’ils annonçaient certains des films hollywoodiens à dimension érotique des années 1980 comme le Basic Instinct de Paul Verhoeven.

Jasper Sharp résume bien les choses dans son livre Behind The Pink Curtain, « ce que l’on a pu voir comme de l’exploitation à sa sortie pourrait bien être considérer comme de l’art aujourd’hui ». C’est certains que les grandes institutions sont de cet avis si l’on considère MUBI, le British Film Institute (qui a projeté Inflatable Sex Doll of the Wastelands et Gushing Prayer l’année dernière) ou encore Third Window Films (qui a sorti une trilogie de films roses ce mois-ci au Royaume-Uni). Ne les regardez pas avec vos parents pour autant.


Cet article a été initialement publié par i-D UK. 

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