Nancy Floyd s’est photographiée tous les jours pendant 40 ans ou presque

40 ans à se photographier de plein pied quasiment tous les jours, c’est ce que donne à voir l’artiste américaine Nancy Floyd dans « Weathering Time », un livre qui documente un work in progress fascinant et troublant.

par Patrick Thévenin
|
11 Mars 2021, 10:19am

Nancy Floyd a commencé à se photographier en 1982 à l’âge de 25 ans alors qu’elle vient juste d’être diplômée de l’Université du Texas à Austin. Elle prend cette décision lors d’une discussion avec une amie, sans savoir vraiment quel sens donner alors à son geste, se disant juste que cette répétition, un portrait chaque jour pendant quarante ans, lui permettra de se regarder vieillir et d’observer les signes du temps au travers de la révélation argentique. Tous les matins, à 9 heures pétantes, alors que son Pentax est fixée sur un trépied dans un coin de sa chambre, elle commence ses autoportraits. Avec toujours la même méthodologie : elle se shoote en entier des pieds à la tête, sans se soucier vraiment de la manière dont elle est habillée, si elle est ou non coiffée, comme elle ne se préoccupe pas non plus du décor qui l’entoure. Le procédé devient une routine matinale à la manière dont on prend son petit déjeuner, et si elle oublie de se photographier un jour elle avance la pellicule d’un cran, laissant ainsi un espace vierge en forme de preuve, tout en laissant parfois des mois s’écouler avant de développer chaque rouleau de pellicule qui correspond à un mois d’autoportraits. 

Darkroom_1982-2016.jpg

En quarante ans, évidemment, la routine de Nancy connait quelques accrocs techniques comme temporels. Dans les années 2000 avec le développement de la technologie elle passe au digital, se sert parfois d’un iPad, qui fait disparaître le long cordon du minuteur qu’on aperçoit sur les clichés des premières années. Au fur et à mesure que le projet avance et prend de l’ampleur, mais aussi des aléas de sa vie personnelle, elle loupe des jours, puis des semaines entières, s’efface de l’appareil une bonne partie des années 90’s, rattrape ensuite le temps perdu et avoue désormais se cantonner à une dizaine de clichés par mois ni plus ni moins. Les jours, les semaines, les mois, les années passent et l’appareil photo déménage de pièces en pièces, s’aventure au dehors de la maison, trône fièrement devant le fronton, change de domicile au fur et à mesure des déménagements de Nancy, les cousins et cousines, père et mère, voisins et amis, mais aussi les animaux familiers s’invitent sur les photos. 

Nancy Floyd 'Weathering Time' - 8 Feb 1984-6 Jan 2013.jpg

Mais le sujet principal reste Nancy, quasiment toujours au centre de la photo, qui sourit peu, ce qui lui donne un air un poil renfrogné, comme si visiblement son objectif était tout autre que celui d’offrir son meilleur profil ou d’essayer de plaire. On la surprend ainsi dans son intimité, sur le perron de ses différentes maisons, au camping, à bicyclette, en vacances, en voyage à Paris avec la Tour Eiffel en arrière-plan. Ses coupes de cheveux évoluent, ses vêtements trahissent leur époque, les fringues basiques et pratiques - sweat, jogging, jean - s’accumulent, ses lunettes changent de forme, les slogans de ses t-shirts trop larges attestent de ses engagements politiques successifs, le mobilier change, la machine à écrire se transforme en ordinateur, la vieille horloge devient digitale. Et puis il y a des moments plus tragiques, que Nancy ne cherche absolument pas à cacher, la mort de ses animaux de compagnie, puis celle de ses parents alors qu’elle est à leur chevet à l’hôpital. Mais les photos sont toujours traitées de la même manière, obéissent aux mêmes règles tacites, distillent la même distance, comme si Nancy semblait résignée en somme à accepter les heurts de l’existence.

Steve-1985-2013_MASTER_2017.jpg

Aujourd’hui, la soixantaine passée, Nancy Floyd après plusieurs projets photographiques d’envergure (sur son frère mort pendant la guerre du Vietnam en 1986, sur les travailleurs du nucléaire et leur famille en 1992, sur les femmes américaines porteuses d’armes en 2008) a décidé de réunir et de se pencher sur les quelques 2500 photos prises tout au long de ce projet au long cours. Après un tri méticuleux, elle a décidé d’en conserver près d’un millier et de les regrouper non pas par ordre chronologique mais selon des caractéristiques plus proches d’un album de photographies familiales. Tout d’abord en rajoutant des images qu’elle n’a pas pu prendre elle-même - le livre s’ouvre ainsi sur des clichés d’elle à la naissance puis enfant - puis en organisant les photos selon des thématiques comme « Underwear » où on voit Nancy en culotte et t-shirt, nuisette et soutien-gorge, « Front Porch » lorsqu’elle pose devant la façade de ses maisons successives, « Dad » ou « Mom » qui la voit accompagnée de son père et sa mère, « Missipi Queen » lorsqu’elle part avec des copines en croisière, « Computer » qui montre l’évolution en quelques dizaines d’années des ordinateurs sur lesquels elle travaille, « Pets » et ses animaux de compagnie successifs, « Shirts with words » et leurs messages politiques ou « Good hair » qui documente non sans humour ses problèmes capillaires. 

Pets_Grid.jpg

Compilé en forme de livre, le projet d’abord baptisé « Nancy at 9 » parce que les prises de vue avaient lieu les premières années à 9 heures du matin, puis renommé « my self-project portrait » avant de prendre le nom définitif et bien choisi de « Weathering Time » (pour érosion du temps) dépasse largement son initiative de départ qui était de documenter le vieillissement du corps et la mort. Par sa régularité, sa ténacité et son exhaustivité « Weathering Time » rend le sujet de Nancy Floyd bien plus complexe qu’une réflexion sur le temps qui passe, immuable. Et au fur et mesure qu’on tourne les pages, envahi par ce flots d’images qui refusent la perfection ou de travestir la réalité crue, différentes perspectives s’ouvrent à nous comme des réflexions simples et émouvantes sur les changements générationnels, les petits et grands drames d’une existence, le boum technologique, l’évolution des combats politiques et sociétaux, les paradigmes culturels, les premières rides, le passage délicat à la vieillesse, tous détails qui peuvent paraître insignifiants mais qui rendent le propos de Nancy encore plus troublant et poignant. Comme si Nancy nous offrait une plongée sans filtre dans le charme discret de la banalité.

Nancy Floyd : « Weathering Time » - Editions GOST Books

Robin_grid-forpress.jpg
Tagged:
usa
livre
nancy floyd