Gillian Laub, Chappaqua backyard, 2000, from Family Matters
(Aperture, 2021). © Gillian Laub

Les riches trumpistes dans le viseur de Gillian Laub

Comment gérer les différents politiques inévitables au sein de sa famille ? C'est à cette épineuse question que Gillian Laub s'est frottée avec "Family Matters", une expo et un ouvrage qui questionnent les compromis qu'on fait parfois par amour.

par Patrick Thévenin
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01 Octobre 2021, 11:11am

Gillian Laub, Chappaqua backyard, 2000, from Family Matters
(Aperture, 2021). © Gillian Laub

La photographe américaine Gillian Laub se souvient de son premier Polaroid, offert par son grand-père pour ses six ans, et de sa fascination pour cet objet, de l'envie de shooter les gens, de leur faire prendre la pose, de la joie de voir s'afficher le résultat. Le tout sans réaliser à cet âge qu'on pouvait étudier la photographie et en faire son métier. Née en 1975 à New York, d'un père et d'une mère juive issus d'une famille russe réfugiée aux États-Unis où elle y a fait fortune et s'est hissée parmi les sommets de la bourgeoisie, Gillian a commencé à prendre en photo sa famille très tôt selon sa manie de tout documenter et conserver (les lettres, les messages téléphoniques, les diplômes, les faire-part…) Mais ce n'est qu'en 1999, pour le New York Times Magazine, qu'elle a montré les photos de sa famille pour la première fois. Un cliché devenu célèbre où son grand-père, sa femme, sa grande tante et son mari, émergent d'une berline de luxe noir clinquant, vêtus de blousons en cuir et de manteaux de fourrures opulents, coiffés de brushing volumineux et maquillés de manière appuyée. Une image donnant à voir, saisie sur le vif, la vulgarité certaine d'une Amérique huppée qui n'a pas conscience de ses privilèges.

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Gillian Laub, Dad carving the turkey, 2004, from Family Matters (Aperture, 2021). © Gillian Laub

Quand la photo instaure le dialogue

Désormais photographe et vidéaste de renom, diplômée de l'International Center of Photography, travaillant pour des médias de renom comme Time, Vanity Fair ou le New Yorker et fortement marquée par le travail de l'artiste Duane Michals, et sa manière d'articuler image et texte, Gillian a publié plusieurs œuvres qui ont toutes fait parler d'elles. Comme "Testimony" (2007), recueil de photographies et de témoignages de juifs et d'arabes vivant en Israël, de palestiniens et de libanais récoltés pendant la seconde Intifada (période de violence israélo-palestinienne qui dura de septembre 2000 à février 2005, NDR) conçu comme une réponse cinglante à la manière frileuse dont les médias ont couvert le conflit. Ou "Southern Rite" (2015), récompensé par de nombreux prix et décliné en film et en livre, fruit d'une longue observation et immersion dans le racisme structurel en action dans le sud des États-Unis et notamment dans l'État de Georgie. Un travail d'observation et d'investigation que Gillian résume : « J'ai besoin d'analyser les tensions culturelles. J'espère que mon travail aide parfois à construire des ponts. C'est une manière d'entendre le point de vue d'autres personnes, mes photographies et mes autres projets ont uniquement pour but d'engager la conversation, ce qui est une des choses qui me fascine le plus. »

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Gillian Laub, My cousin Jamie with captive audience, 2003, from Family Matters (Aperture, 2021). © Gillian Laub

Famille, je vous hais !

Mais c'est avec “Family Matters“, exposition doublée d'un livre fort de plus de 80 clichés pris entre 1999 et 2020 accompagné pour chaque photo d'un texte personnel expliquant comment et pourquoi elle a été prise, que Gillian livre son projet le plus intime mais aussi le plus complexe. En plongeant dans les affres et les petits bonheurs de sa famille que ce soit lors de vacances en Floride, dans une opulente demeure à la déco tapageuse, lors de barbecues au bord de la piscine, de fêtes comme Yom Kippour ou Thanksgiving, des mariages ou des Bar-mitzvah, des virées à la plage comme des moments douloureux passés à l'hôpital. Un travail qui aborde de front, avec beaucoup d'affection mais aussi de distance, la question complexe de comment concilier l'amour et l'admiration qu'on porte à sa famille quand le mode de vie et les opinions politiques s'en mêlent. Les divergences politiques contribuant tout doucement à ériger de part et d'autre un mur d'incompréhension, de culpabilité, de honte et de ressentiment. Ce point de bascule, Gillian Laub l'a ressenti à partir de 2016 quand une partie de sa famille - ses parents, sa sœur, son beau-frère, son neveu - et beaucoup de ses ami.es proches ont commencé à proclamer leur admiration pour Donald Trump tout en joignant le geste à la parole en le supportant politiquement et assistant à ses manifestations. Face à l'adhésion soutenue de son entourage à celui qu'elle considère comme un des plus grands dangers pour les États-Unis, Gillian Laub a sorti son appareil photo et comme à son habitude s'en est servi comme d'un médiateur à même de lui faire appréhender le mélange complexe de honte, de gêne, d'embarras et d'amour qu'elle ressentait. Le résultat, "Family Matters", divisé en quatre parties, adopte une forme romanesque, tout d'abord en présentant sa famille dans son intimité, sa richesse étalée et son goût ostentatoire, puis en explorant son enfance et les codes de la transmission familiale, avant que l'irruption de Trump dans le débat public et familial agisse comme un séisme puis que la pandémie de Covid vienne remettre un semblant de compréhension et d'humanité dans les conflits familiaux.

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Gillian Laub, Dad playing golf, 2019, from Family Matters (Aperture, 2021). © Gillian Laub

Son projet le plus intime à ce jour

Avec un sens du réalisme et une brutalité certaine dans ses photos - qui ne sont pas sans faire penser à celles de Martin Parr - Gillian Laub mélange photographies et récit, publie les conversations WhatsApp où elle se dispute avec sa famille qui la considère comme une dangereuse gauchiste, s'attarde sur des détails anecdotiques (les coussins à messages brodés que sa mère disperse un peu partout), pointe des attentions qui en disent long (ses parents qui en pleine épidémie de Covid font un long trajet juste pour lui faire coucou derrière une vitre et laisser un gâteau sur le perron pour son anniversaire). Le tout reflétant non sans humour le grand mélange d'émotions qui la troublent et installant son appareil photographique comme un intermédiaire et un médiateur : "J'ai toujours lutté pour ne pas instaurer une distance entre ma famille et moi, pour ne pas me couper de mes racines. Je luttais contre tellement de conflits internes qu'adolescente je suis tombée en dépression. Ça peut paraître caricatural mais la photographie m'a permis de comprendre certains de mes sentiments, de mieux les accepter. Pour moi ce n'est pas juste une question de photos, mais plutôt une question d'échanges, de relations qui se créent avec la personne que vous photographiez, c'est une forme de passeport pour le monde. Ce dernier projet est une exploration des sentiments conflictuels que j'ai à propos de mes origines, du milieu dont je proviens, ce qui implique des gens que j'aime et que je chéris. Des relations qui récemment se sont envenimées et qui m'ont troublé. J'ai conçu "Family Matters" avec l'objectif d'accepter les choix de ma famille, mais aussi de m'y confronter. »

Gillian Laub : "Family Matters" (Éditions Aperture) - 228 pages - 55 euros et à l'International Center of Photography, New York jusqu'au 10 janvier 2022.

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Gillian Laub, Mom after yoga, 2020, from Family Matters (Aperture,2021). © Gillian Laub
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Gillian Laub, Mom and Dad with the wedding planner, 2008, from Family Matters (Aperture, 2021). © Gillian Laub
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Gillian Laub, My quarantine birthday, 2020, from Family Matters (Aperture, 2021). © Gillian Laub
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