Courtesy of Mathieu Rainaud 

Rencontre avec six artistes qui préparent l’avenir de la musique française

D'Hervé à Yndi, de Saint DX à P.R2B, i-D se devait d’aller à la rencontre d’une nouvelle génération d’artistes en France. Une scène portée par un même instinct de liberté et une même folie créative. De celle qui pourrait bien marquer la décennie en cours.

par Maxime Delcourt
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08 Avril 2021, 3:02pm

Courtesy of Mathieu Rainaud 

Sur le papier, tout oppose Gazo à Hervé, P.R2B à Symon, Saint DX à Yndi : les sonorités, les influences, l'approche de la mélodie, le parcours, etc. Pourtant, tous semblent se réunir autour d'une même ambition, foncièrement indépendante ! « Il y a moins d’argent dans la musique, donc on se débrouille et on innove, affirme Symon. Depuis notre chambre, on peut créer la musique que l’on veut, gérer les réseaux sociaux, se créer une communauté et ainsi démarcher les maisons de disques en ayant déjà un certain poids à faire valoir. L’idée n’est plus d’être un énième pion dans une immense machine ».

À l’écoute de leurs différents projets, trois autres vérités se distinguent : tous ces artistes incarnent le monde alentour avec des textes qui filtrent le pouls de notre époque ; tous entretiennent un rapport étroit aux réseaux sociaux ; tous, malgré une éducation musicale faite sur YouTube et Spotify, tentent d'imposer leurs noms via des disques singuliers, riches en nuances, qui refusent d’être de simples répliques besogneuses de ceux de leurs ainés « On est cette génération playlist qui a quand même envie de faire des albums », résume Pr2b. « On a des personnalités multiples, mais on veut raconter quelque chose de cohérent, parler du monde, pas juste mettre en musique notre quotidien ou notre dernière soirée. » Et Yndi de conclure : « Personnellement, j’ai envie de faire des films, de réaliser des dessins animés, de produire. Et je sais que je ne suis pas la seule. On est d’une génération qui se nourrit de tout et veut par-dessus tout créer de l’inédit. »

Hervé, 30 ans, Paris

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Courtesy of Mathieu Rainaud - Chemise, Prada. T-shirt, Stussy @ The Archivist Store.

« En 2020, j’ai clairement fait la tête-brulée : j’ai réalisé plusieurs clips, tourné une session live, diffusé mon concert à l’Olympia en stream, donné trois concerts par semaine avec des spectateurs assis, sorti mon premier album puis sa réédition à Noël… Pourtant, malgré tous ces efforts, je pensais que je ne méritais pas d’être récompensé aux Victoires de la Musique en février dernier. Un peu comme si j’avais le syndrome de l’imposteur, un peu comme si je pensais que des artistes comme Hatik, nominé dans la même catégorie (« Révélation masculine de l’année », ndr), allaient forcément tout rafler. Ce qui est sûr, c’est cette statuette est venue saluer tout le boulot accompli depuis plus d’un an et demi, et il est hors de question de m’en contenter. Pour tout dire, dès le lendemain de la cérémonie, j’étais au charbon, prêt à bosser sur de nouveaux morceaux.

Je suis quelqu’un de très discipliné et d’assez obsessionnel, donc je me sens bien en studio. Pour la réédition, par exemple, j’y ai passé plus de 170 heures en treize jours. Si tu comptes les heures nécessaires au sommeil, tu comprends qu’il n’y avait que très peu de place pour le temps libre… Cela dit, j’ai bien conscience qu’il faut prendre le temps de vivre de nouvelles choses. L’idée, c’est aussi d’entretenir l’envie, de profiter de la vie pour avoir d’autres histoires à raconter. C’est d’ailleurs pour ça que je me suis accordé trois semaines de vacances en août dernier. J’avais besoin de cette solitude là pour ensuite me retrouver devant mon ordi en ne pensant à rien d’autre qu’à ma musique, que je travaille sans jamais songer à un potentiel tube : je suis quelqu’un de très instinctif, je ne fais pas quinze versions d’un même morceau dans l’idée d’en faire un single. 

« Si bien du mal », par exemple, n’avait pas du tout cette vocation à la base : c’est un titre que j’ai clippé avec mon téléphone, dans ma cuisine, et que j’ai hésité à faire figurer dans l’album. Il y a une part de hasard dans tout ça, et j’aime cette idée. C’est ce qui m’incite à m’accorder une telle liberté, à ne pas m’inventer un personnage et à me sentir pleinement intégré au sein du paysage pop français. Tout simplement parce que cette nouvelle scène n’a ni queue ni tête. »

Saint DX, 33 ans, Paris

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Courtesy of Mathieu Rainaud - T-shirt, Nike. T-shirt manches longues, Patagonia. Pantalon, Bottega Veneta.

« Au printemps 2020, j’ai l’impression qu’une bascule s’est opérée dans ma carrière. Je n’avais jamais collaboré avec d’autres artistes, je suis tellement timide que je n’osais pas les solliciter, par peur de me prendre un râteau. Or, j’ai fini par proposer à des amis de bosser avec moi, et ça été une sorte de révélation : aux côtés de Voyou, Clara Cappagli d’Agar Agar ou Jonathan Flanders de Ménage à Trois, j’ai compris que tout allait plus vite quand on travaillait à plusieurs, que je souffrais du temps passé tout seul en studio, qu’il était possible d’aller encore plus loin d’un point de vue musical. C’est aussi à cette période que j’ai mis un pied dans le rap, via Squidji, dont le premier album arrive, puis via les producteurs Prinzly et Paco Del Rosso, qui m’ont invité à Bruxelles pendant l’enregistrement de QALF, le dernier album de Damso.

Cette façon de composer à plusieurs a été libératrice, on finalisait des morceaux en à peine trois heures, ce qui me paraît impossible à faire dans la pop. Surtout, j’avais la sensation de faire partie d’un groupe : lorsque j’observais Paco, Prinzly ou Ponko bosser, même si tout se fait via ordinateur, j’avais l’impression de regarder un bassiste, un guitariste et un batteur réunis dans une même pièce. L’autre avantage, c’est que cette méthode de composition t’amène systématiquement vers des sons inattendus, auxquels tu n’aurais jamais songé de prime abord. Ça été une sorte d’accomplissement pour moi qui écoutais le deuxième album de Damso (Ipséité) en 2017, tout en faisant le ménage dans des appartements Airbnb. À l’époque, j’étais au RSA, je faisais les premières parties d’Agar Agar et, le lendemain, je récurais les chiottes dans des apparts avant que les clients arrivent. Depuis, j’ai pu tourner aux côtés de Charlotte Gainsbourg, ce qui a tout changé d’un point de vue financier ; j’ai pu collaborer avec Éric Serra, mon idole absolue ; et j’ai la chance d’être signé sur deux labels (Cracki Records et Because) qui me laissent faire ce que je souhaite, comme enregistrer des morceaux d’une minute et trente secondes si j’en ressens l’envie. C’est important pour moi : proposer une musique qui ne soit pas formatée. »

Yndi, 27 ans, Paris

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Courtesy of Mathieu Rainaud - Top et pantalon en cuir, Louis Vuitton.

« Chez moi, la musique a toujours été très présente. Mon grand-père jouait des percussions, ma grand-mère dansait la samba, etc. J’ai donc très vite eu envie d’apporter quelque chose de personnel, de mélanger la pop d’ici à des sonorités électroniques, de chanter aussi bien en brésilien qu’en français. L’idée, c’est de proposer quelque chose qui ne ressemble à rien d’autre, une musique qui soit l’expression parfaite de ma personnalité, de mes goûts, de mon vécu. Par le passé, c’est ce que je tentais de faire avec Dream Koala, mais le fait de me réinventer en Yndi me permet d’aller encore plus loin, d’avoir un contrôle total sur la production de ma musique. Un peu à la manière de Björk, Solange ou FKA Twigs, trois artistes que j’admire. Pour leur audace, leur vision artistique et leur charisme. Bon, je ne sais pas si j’ai une personnalité aussi forte qu’elles, dans le sens où j’ai l’impression d’avoir une vie plutôt ennuyeuse au quotidien, entre mes sessions d’enregistrement et mes parties de jeux vidéo, mais j’aime profondément l’idée de ne pas entrer dans un moule, de ne pas me limiter à un style. 

Au sein de l’industrie musicale, beaucoup ont tendance à penser qu’il faut façonner les jeunes artistes pour leur permettre d’avoir accès à un succès populaire. Or, je suis persuadée que le grand public est totalement capable de s’intéresser à des projets plus audacieux, d’où l’intérêt pour les artistes indés, ou en développement, de proposer une autre musique que celle qui passe à la radio. C’est en tout cas ce que j’ai tenté de faire ces trois ou quatre dernières années en bossant sur mon premier album aux côtés de Superpoze. J’ai conscience que c’est un luxe à l’heure actuelle d’avoir bénéficié d’autant de temps, et de pouvoir collaborer avec des gens aussi talentueux, mais c’était nécessaire pour proposer un univers entier, cohérent. Clairement, mon disque, Noir brésil, n’aurait pas pu être aussi nuancé si j’avais dû l’enregistrer en quelques mois. » 

Gazo, 26 ans, Paris 

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Courtesy of Mathieu Rainaud - Veste et chapeau, Louis Vuitton. Lunettes, Cartier. Montre, Rolex.

« C’est quand même marrant de se dire qu’après la sortie de « Drill FR4 », en duo avec Freeze Corleone, les gens pensaient que je ne pourrai pas faire mieux. Un peu comme si j’avais tout donné sur ce morceau. Il a donc fallu envoyer d’autres bastos, travailler dur et trouver le bon timing pour balancer de nouveaux morceaux. D’où la nécessité d’être bien entouré, d’écouter les gens autour de toi et de ne pas trop faire attention également à ce que peut penser le public. D’une, parce que ça met de la pression : on sait qu’il faut maintenir un rythme et ce n’est pas toujours évident. Surtout dans un monde où tout va très vite, où l’artiste vedette d’un jour peut très vite être dans l’ombre la semaine suivante. Et puis parce que mes premiers morceaux sont nés à l’instinct, à l’énergie : je me dois de conserver cette démarche même si j’ai réussi à placer quelques singles en tête des ventes. Après, on ne va pas se mentir, c’est super d’avoir un tel succès : pour quelqu’un comme moi, qui écrit depuis le CM2, ça prouve que je ne suis pas fou d’y avoir cru. Surtout, ça me fait dire que toutes les conditions étaient réunies pour que la drill perce en France. Avec ce confinement et cette pandémie mondiale, tout le monde est dans un état d’esprit un peu sombre, parfois énervé. La drill était donc vouée à être le son du moment. 

Maintenant, il va falloir assurer sur le deuxième album, que j’aimerais sortir en fin d’année. Je vais tenter d’être plus ouvert, de proposer des mélodies plus diverses, de creuser encore davantage le son drill sans pour autant m’y limiter.  Je dois penser aussi à la déclinaison visuelle de mes morceaux. On vit dans un monde où les gens regardent des vidéos en permanence, ça me paraît donc important de clipper la plupart de mes morceaux. D’ailleurs, on voit bien qu’un titre sans clip, ça n’a pas le même effet. Il passe davantage inaperçu. Or, moi, je veux marquer mon époque. »

Symon, 26 ans, Paris

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Courtesy of Mathieu Rainaud - Veste et pantalon, Carhartt x L'art de l'automobile. T-shirt, Levi's. Sneakers, Nike. Lunettes, personnelles.

« Je viens d’une famille de musiciens, j’ai toujours baigné dans cet univers. D’ailleurs, mes parents disent que j’ai chanté avant même de savoir parler… Pour la légende, c’est plutôt marrant. Ce qui est sûr, c’est que j’ai grandi avec des instruments : la basse, la guitare, etc. Le chant est également venu assez naturellement, après mon adolescence, au sein d’une période où j’étais assez déprimé. Je ne me retrouvais pas du tout dans le système scolaire, j’avais envie de me consacrer à la musique, je sentais tout le bien qu’elle pouvait m’apporter. L’idée, ça a donc été de trouver mon style rapidement, de ne pas chercher à ressembler quelqu’un, juste d’imposer mon univers, mes codes, qui viennent autant de la variété française (Joe Dassin, Aznavour) et du rock (Beatles, Oasis) que du rap et de la musique orientale. Voilà pour que je me reconnais totalement dans cette nouvelle scène pop en France, dans le sens où elle mute en permanence, où elle évolue et se nourrit d’un tas de sonorités différentes.

Quand tu écoutes Angèle, Clara Luciani ou même Johan Papaconstantino, tu sens que ces artistes ont réussi à se réapproprier des trucs un peu kitschs pour les rendre cool, que ce soit dans leurs mélodies, leurs clips ou leur direction artistique. Tout paraît hybride, et ça donne un vrai coup de boost à la pop française ces dernières années. Alors, forcément, j’ai envie d’avancer avec cette même liberté, ne serait-ce que parce que j’aime également partir dans tous les sens, comme proposer un morceau très oriental juste après une mélodie beaucoup plus pop. Personnellement, je n’en suis encore qu’aux prémices, je dois encore composer avec un budget limité, mais c’est bien suffisant pour enregistrer la musique souhaitée et réaliser quelques clips. On n’est pas de cette génération qui a besoin de louer un orchestre ou de payer d’immenses studios pour enregistrer de bons morceaux : une chambre peut suffire. L’important, c’est surtout d’avoir de bonnes idées, de la détermination et l’envie d’innover. »

P.R2B, 30 ans, Paris

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Courtesy of Mathieu Rainaud - Top en nylon, pantalon et chaussures, Prada.

« En 2018, « Océan Forever » m’a donné l’impression de sortir de ma caverne : ce titre a été publié de façon totalement indépendante, via une compilation du label La Souterraine, et m’a permis d’avoir quelques échos dans la presse. Je savais néanmoins que ce n’était pas là que je voulais amener ma musique. Je vois donc « La chanson du bal » comme ma véritable naissance, ce moment où je montre aux gens ce que je souhaite raconter, où je prends mon courage à deux mains pour en réaliser le clip également. Un peu comme si je professionnalisais ma démarche, où je comprenais pleinement ce que je voulais développer, aussi bien dans le texte que dans la mélodie. Le travail en studio avec Tristan Salvati (Angèle, Clara Luciani, etc.) a donc été hyper important. 

Habituellement, j’écris et compose chez moi avant de produire mes chansons sur Ableton. Là, on s’est enfermé en studio à deux pendant deux mois pour retravailler entièrement les douze ou treize morceaux qui devraient figurer sur mon premier album.  L’idée, c’était d’avoir des sons chauds, des mélodies que l’on pourrait rejouer sur scène avec d’autres musiciens, tout en développant un propos qui soit cohérent. C’est là tout l’enjeu d’un premier album : on veut tout mettre dedans, pour ensuite distiller certaines obsessions sur les albums suivants. C’est la promesse d’un monde en train de grandir, sans pour autant en faire un exercice thérapeutique. Si c’était le cas, je pense que je me contenterai d’écrire dans des carnets… Là, l’idée est plutôt d’aborder des thèmes qui, malgré leur intimité, peuvent toucher à l’universel. Et puis, il faut l’avouer : se raconter pleinement, c’est encore le meilleur moyen de ne pas s’inscrire dans le sillage de quelqu’un. Je veux développer une musique qui n’appartienne qu’à moi, ne pas entrer dans une case. En cela, je pense faire partie d’une génération qui en ras le bol des étiquettes : tout être humain est multiple, moi y compris : je regarde des films d’Harmony Korine, j’écoute Fela Kuti, je lis Baudelaire, tout est très diversifié, mais je m’en nourris et je reformule tout ça dans des morceaux qui incarnent parfaitement ce que je suis. »

Crédits

Photographe Mathieu Rainaud @Shotview, Direction artistique Claire Thomson-Jonville, Styliste Dan Sablon, Cheveux Rimi Ura @WSM, Maquillage Aurore Gibrien @Bryant, Productrice Angélique Boureau @Kitten.

Assistant photo Jéremy Barniaud, Assistante rédaction Tiffany Pehaut, Assistante styliste, Clara Viano.

Talents

Hervé, Saint DX, Gazo, Yndi, P.R2B, Symon.

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