Photographie Steve Brooks

londres, 1980 : quand la mode et les punks se retrouvaient dans un salon de coiffure

Publié par Tyrone Lebon et Michael Kopelman, le livre photo CUTS retrace l'histoire d'un salon de coiffure devenu La Mecque alternative des icônes de la pop, des rédacteurs de mode et des jeunes punks londoniens.

par Paige Silveria
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04 Octobre 2018, 10:22am

Photographie Steve Brooks

Fondé en 1978, le salon de coiffure londonien CUTS est très vite devenu un laboratoire d’expérimentations et d’inventions capillaires, renommé pour son incroyable clientèle – David Bowie et Jean-Paul Gaultier pour ne citer qu’eux. Un livre-photo de 500 pages célèbre l’héritage de ce lieu culte, tenu par James Lebon et Steve Brooks, où toutes les communautés alternatives de Londres ont convergé. Mais CUTS est avant tout un projet très personnel. Le livre est co-édité par DoBeDo, la galerie du photographe et réalisateur Tyrone Lebon – neveu de James Lebon – et Gimme 5, la légendaire boutique de streetwear créée par Michael Kopelman en 1989 sous l’impulsion du même James.

CUTS présente des portraits triptyques réalisés par Brooks dans les années 1990 et 2000. Des photos récemment redécouvertes par la cinéaste Sarah Lewis, dont le documentaire sur le salon, No Ifs or Buts - tourné sur 20 ans - sera projeté le mois prochain au London Film Festival. i-D s’est posé avec Tyrone, Michael et Mark Lebon – le père de Tyrone, le frère de James et l’éditeur du bouquin – pour discuter de l’héritage de CUTS.

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Parlez-moi un peu du salon CUTS. Comment a-t-il été créé et pourquoi était-il si important à l’époque ?
Michael Kopelman : James Lebon a lancé la boutique en 1978 dans le quartier de Kensington Market, qui était à l’époque une véritable mecque alternative. Les contre-cultures y évoluaient côte à côte : les punks, les teds, les rockabillies, les News Romantics. C’était jeune, sur la corde. James fournissait les coupes de cheveux qui allaient avec chacun de ces styles, à des prix abordables. D’une certaine manière, CUTS faisait office de place du village, d’endroit où se retrouver spontanément. Si tu voulais savoir ce qu’il se passait le soir, il fallait passer par CUTS.

Mark Lebon : C’était dans un sous-sol et ça faisait la taille d’une boîte à chaussures, avec juste assez de place pour une chaise et un robinet.

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Qui étaient James et Steve ? Comment étaient-ils perçus à Londres à l’époque ?
Michael Kopelman : James travaillait au Gaz’s Rockin’ Blues et au Langage Lab, deux des clubs underground les plus branchés de l’époque à Londres. C’était une star au sein de la jeunesse, un mec débonnaire mais qui ne manquait pas de street-cred. Il est passé par i-D, Harpers & Queen et Vogue . Steve a ajouté une structure à la célébrité de James, des produits capillaires innovants et une galerie d’art au passage.

Mark Lebon : James avait ses connexions, il voulait devenir riche et célèbre. Steve, lui, ne recherchait que l’amour et la sécurité. James était incroyablement beau, Steve n’arrivait pas à se trouver de petit copain. Mais ils se faisaient rire l’un et l’autre. Ils adoraient faire des conneries et rêver ensemble.

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Et vous, Michael et Mark, qu’est-ce que vous faisiez à l’époque ? En quoi participiez-vous à CUTS ?
Michael Kopelman : Je travaillais à l’époque comme courtier de marchandises, la journée. Je me souviens que James m’avait invité dans son appartement sur New Cavendish Street et j’y ai rencontré Steve. Mark faisait un shooting mode dans la salle principale, avec Judy Blame et des mannequins ; c’était incroyable. En 1978, alors que je commençais à tourner un peu en rond, James et Mark m’ont donné la confiance nécessaire pour lancer Gimme 5. L’équipe et les clients de CUTS portaient les marques que je vendais.

Mark Lebon : J’arrivais à la fin de mon apprentissage en tant que photographe de mode, je vivais dans des squats avec divers artistes comme Boy George – quand il était encore mon styliste, avant qu’il ne se lance dans la musique. Un samedi sur deux, j’organisais des événements musicaux, avec de la dance, des Djs, de la mode et des films. Je me suis rendu compte que la photographie, seule, ne me suffisait pas et j’ai compris que c'était en mettant d’autres personnes créatives en avant que je prenais le plus de plaisir. J’ai pris des photos pour James, des photos de James, et je lui ai donné sa chance assez tôt en le proposant comme coiffeur sur des projets mode. Il était bien meilleur que moi pour entrer en contact avec la jeunesse. C'est quelqu'un de très concentré, moi j’étais trop distrait.

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Photographie Kadir Guirey.

Tyrone, quels sont tes premiers souvenirs de CUTS et de ton oncle dans le salon ?
Tyrone Lebon : Mon premier souvenir, c’est ma mère se faisant couper les cheveux dans un salon de Soho. Je devais avoir sept ans, mais j’étais suffisamment grand pour bien m’en souvenir. James était parti et Steve avait pris sa place. Mon oncle avait monté sa boîte de production et il était réalisateur. J’adorais mon oncle James. C'était quelqu'un de très drôle, de très généreux. J’ai encore les larmes qui montent quand je pense à quel point il me manque.

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Qui sont les personnes photographiées et intégrées au livre ?
Michael Kopelman : Les personnes photographiées par Steve étaient des réguliers, qui passaient tous les jours à CUTS. La plupart d’entre eux ne faisaient même pas appel aux coiffeurs. Ils se pointaient, prenaient les peignes et ciseaux et se coupaient les cheveux eux-mêmes. CUTS a toujours eu une clientèle très diverse, des pop-stars, des réalisateurs de cinéma, des artistes et des gens du monde de la musique. Il fut un temps où tous les journalistes mode fréquentaient CUTS à Soho. Il y avait aussi quelques vicaires, pompiers et assistants de chez McDonalds.

Mark Lebon : Ce qui me fascine le plus dans mon processus créatif actuel, c’est de déceler ce qui a été perdu ou oublié. On retrouve tout ça dans le livre. Mike n’est pas dedans, et il était l’un des clients les plus réguliers. James n’y est pas non plus.

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Quelle trace espérez-vous laisser avec ce livre ?
Tyrone Lebon : Avec le film, j’espère que le livre CUTS restera comme quelque chose de plus important qu’une collection de coupes de cheveux. C’est d’abord la représentation d'un groupe de personnes et d'une époque de Londres. Les images de Steve, son amour pour la photo et la communauté barrée qu’il a construite : la famille CUTS, l’équipe, les clients, qui étaient tous investis à leur manière dans ce projet. Au-delà de ça, c’est aussi une manière de chérir et de faire vivre l’histoire de mon oncle James.

CUTS est disponible à la vente au Royaume Uni chez Gimme 5 et DoBeDo, à Dashwood Books à New York, et chez Bueno Books au Japon.

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Cet article a été initialement publié dans i-D US.

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