l'humanité a documenté 100 ans de révolte à la française

Le nouveau livre « l'Humanité, Figures du Peuple » propose une plongée inédite dans les archives photographiques du journal l'Huma et une histoire subjective, puissante et essentielle des luttes en France.

par Antoine Mbemba
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13 Octobre 2017, 8:55am

« C'est la rue qui a abattu les nazis. » Le 23 septembre, Jean-Luc Mélenchon lâchait cette phrase devant plusieurs dizaines de milliers de personnes réunies place de la République à Paris. Tollé, scandale un peu partout. C'est une « vérité partielle » ou une « maladresse » pour les plus cléments. Un « jeu dangereux », et « indigne » pour les virulents, qui y voient une exagération grossière du rôle historique du peuple, dont l'amour est flatté par certains responsables politiques et dont l'utilité est raillée par bien d'autres. Quelques jours plus tôt, le 12 septembre, la rue faisait justement sa rentrée, avec les premières manifestations contre les réformes sociales du gouvernement. L'occasion pour les chaînes d'info de souligner la baisse graduelle du nombre de manifestants et grévistes en France depuis plusieurs années, et de donner de la matière à ceux que les mouvements de la rue ne font plus ciller. Ceux qui bêtement n'y voient plus que des tentatives désespérément râleuses (ou fainéantes ?) de changer les choses, et qui font honneur à cette sortie méprisante de Sarkozy, en 2008 déjà : « Désormais, quand il y a une grève en France, personne ne s'en aperçoit ! »

Cette rue que tout le monde veut aujourd'hui s'approprier ou minimiser, s'inscrit pourtant dans une histoire, un récit des mouvements sociaux particulièrement forts en France. Un fil rouge reliant les mobilisations syndicales de l'après-guerre, l'élan de mai 1968 ou les grandes grèves de 1995. Un fil rouge qu'on aura rarement vu aussi bien retranscrit, en textes et en images, que dans le livre l'Humanité, Figures du Peuple, sorti début septembre aux éditions Flammarion. Introduit par le cinéaste et romancier Gérard Mordillat et raconté par l'historienne Danielle Tartakowsky, l'ouvrage est une plongée inédite dans les archives photographiques du journal l'Huma, de la fin des années 1920 aux années 1990. Il conte une histoire subjective de la France, de ses événements historiques comme « des histoires les plus anonymes du peuple », une histoire partielle du journal fondé en 1904 (la grande majorité des photos présentées dans le livre n'a jamais été publiées), mais une histoire précise du rôle historique, social et politique de l'image.

Manifestation. Paris, 29 mai 1968. © Jacques Marie - Mémoires d'Humanité / Archives départementales de la Seine-Saint-Denis.

Comme le rappelle Danielle Tartakowsky dans le livre, « fondée le 18 avril 1904, [l'Humanité, ndlr] n'est pas et ne sera jamais un journal d'informations générales, à la recherche de clichés spectaculaires ou sensationnels. » Le titre crée par Jaurès est d'abord un « Journal socialiste quotidien », puis le journal du « parti socialiste » en 1907, « l'organe central du parti communiste » en 1922 et le « journal du PCF » à partir de 1994. C'est un journal d'opinion, de terrain. Et c'est ce positionnement qui va, dans l'histoire, l'obliger à adopter des techniques d'informations inédites, qui font la richesse des photos du livre Figures du Peuple. « À partir des années 1950, l'image est utilisée comme preuve, nous explique l'historienne au téléphone. Preuve de l'horreur, ou de la force. En pleine Guerre Froide, l'Humanité a moins accès à l'information. Elle constitue donc les correspondants ouvriers. Au départ ils rendent du texte raconté, de l'information sur les luttes. À partir de 1952 vient l'idée qu'il faut de l'image pour accompagner ces textes. Parce que la photographie fait preuve. Des écoles de photographies sont alors mises en place - dans lesquelles viennent enseigner des grands noms de la photo humaniste - pour des militants qui ne sont pas du tout des professionnels de la photographie, mais dont certains le deviendront. »

À une époque où autant la notion de peuple que la force de l'image ont perdu de leur substance – ici à cause de revendications politiques erronées et là à cause d'une saturation iconographique qui s'efface aussi vite qu'elle a donné son buzz – ce livre et ces photos font un bien fou. Elles s'expriment autant dans la foule unie autour d'un événement, d'une grève, ou d'un rassemblement politique que dans les yeux d'un ouvrier, le quotidien d'une famille ou d'un quartier. « Ce qui m'a beaucoup frappé, continue Danielle Tartakowsky, c'est qu'au fil de toutes ces photos, on a un regard. Un seul regard qui n'a été décidé par personne. Qui pour une part tient à l'existence de ces cours de photographie mais aussi à ce que j'appelle une éthique militante. Il y a un regard porté sur des hommes et des femmes en lutte, qui par-delà les différences de tels ou tels photographes - chacun a son nom, son oeuvre - nous donne une vision. » Un regard qui traverse toutes ces images piochées dans l'immensité du fonds iconographique du journal, riche de plus de deux millions d'images. Un regard ni de compassion ou de complaisance, mais un regard de rigueur, de terrain, de compréhension des problématiques et de l'humain.

Usine Renault. Boulogne-Billancourt, mai 1968. © Droits réservés - Mémoires d'Humanité / Archives départementales de la Seine-Saint-Denis.

Et à certaines étapes de l'histoire, accorder du temps à créer de telles images constituait en soi un acte éminemment politique. Quand, dans les années 1950, les seules images données à voir à la population sont celles des actualités cinématographiques (et que beaucoup ne vont pas au cinéma), ces photos sont alors les seules à s'attacher à la vie quotidienne des milieux populaires. À montrer des images de lutte qui n'existent nulle part ailleurs. C'est aussi en ça que l'histoire de L'Huma est à ce point singulière, comme le rappelle Gérard Mordillat dans son introduction : « Susan Sontag écrivait : ''Une société capitaliste exige une culture fondée sur l'image. Elle a besoin de fournir une grande quantité de distractions afin de stimuler les achats et d'anesthésier les blessures de classe, de race et de sexe. […] La production d'images fournit aussi une idéologie dominante. Le changement social est remplacé par un changement d'images.'' Dans la société contemporaine, la lutte des classes est aussi une lutte contre l'image. Une lutte ou l'Huma s'expose en première ligne. »

Ces photographies sont en cela l'aveu d'une conscience de classe, d'une lutte des classes qui s'étiole symboliquement aujourd'hui ; d'une défiance des institutions, puisqu'elles placent dans la lumière les héros du quotidien souvent brisés et niés par la société. Le livre rend autant hommage aux sujets des photos qu'à leurs auteurs, ces photographes souvent anonymes qui ont su trouver le terrain, l'habiter et en témoigner. Ceux-là pour qui, comme l'indique Gérard Mordillat dans l'ouvrage, citant cette fois-ci Jean-Luc Godard : « il ne s'agissait pas de ''faire des images politiques'' mais de faire ''politiquement des images''. » Ces « figures du peuple » sont tout autant des figures d'humanité, des hommes, des femmes rapprochés ; les sujets d'une photographie de l'instant qui construit cette fameuse « éthique militante » qu'il faut comprendre, et dont il faut se souvenir.

Saint-Ouen, 7 juin 1975. © Droits réservés - Mémoires d'Humanité / Archives départementales de la Seine-Saint-Denis.
Occupation de l'usine d'Avions Marcel Dassault. Saint-Cloud, juin 1968. © Jacques Marie - Mémoires d'Humanié / Archives départementales de la Seine-Saint-Denis.
Ouvrier sortant des usines Renault, octobre 1959. © Nelly Feld - Mémoires d'Humanité / Archives départementales de la Seine-Saint-Denis.
Villejuif, 1956. © Droits réservés - Mémoires d'Humanité / Archives départementales de la Seine-Saint-Denis.

L'Humanité, Figures du Peuple est sorti le 6 septembre aux éditions Flammarion.

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