Madd

avec « safar », le rap marocain part à la conquête du monde

La semaine dernière sortait SAFAR, premier album du collectif NAAR qui a invité des rappeurs du monde entier (dont les français Laylow, Koba LaD, Nelick ou Lomepal) à échanger musicalement avec une scène marocaine qu'il est impossible d'ignorer.

par Antoine Mbemba
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18 Septembre 2019, 8:47am

Madd

En février 2017, le duo The Blaze sort le clip de « Territory », et c’est une claque pour une bonne partie des 32 millions de vues qu’il affiche au compteur deux ans plus tard. Il est signé Iconoclast, tourné à Alger, et filme un retour au bled, viril. Quelque mois plus tard, en juin 2017, dans une tribune titrée Et si on laissait enfin les artistes arabes raconter eux-mêmes leur(s) histoire(s) ?, Mohamed Sqalli et le photographe Ilyes Griyeb se demandent, au sujet du clip : « Cool, mais pourquoi Alger ? », avant d’illustrer le flagrant déséquilibre entre la visibilité – souvent fétichisante et dépouillée du réel, quand elle n'est pas volée – de l’esthétique arabe en Europe, et la visibilité des artistes arabes.

C’est de ce raisonnement-là que voit le jour, en 2018, le collectif NAAR, fondé par les mêmes Mohamed Sqalli et Ilyes Griyeb. Son but ? Briser les frontières, créer des ponts et promouvoir la culture maghrébine partout dans le monde, en commençant par le rap marocain et sa foule de talents, dont beaucoup de superstars locales inconnues jusqu'il y a peu en France. Le 23 février 2018, tout pile un an après la sortie du clip de The Blaze (coïncidence ?), NAAR nous donnait un avant-goût concret de son projet avec le superbe « Money Call », réunion entre le pionnier du rap marocain et moitié du groupe Shayfeen, Shobee, son petit frère, l’étoile montante Madd et le rappeur français Laylow.

Aujourd’hui, ce qui n’était d’abord qu’une tribune, puis une idée, puis un collectif et beaucoup de travail s’est transformé en SAFAR, premier album de NAAR sorti le 13 septembre dernier et édité chez Def Jam France. Une matérialisation en 16 titres, qui invite des artistes américains (Amir Obè), canadiens (Jazz Cartier), italiens (DrefGold), espagnols (Kaydy Cain), grecs (Kareem Kalokoh), néerlandais (Narco Polo) et français (Laylow, Koba La D, Nelick, Dosseh, Lomepal, Nusky, Jok’Air, Hornet La Frappe), autour d’une vibrante scène marocaine incarnée par Shobee, Small X, Madd, Issam, Tagne, Malca, Fell’G, Damost et Inkonnu. La promesse du voyage (« safar » en arabe) est bien là.

Avant toute chose, SAFAR est une performance dingue. Réunir autant d’artistes (en résidence à Casablanca en octobre 2017, puis au gré des disponibilités de chacun) sur une direction artistique claire, cohérente, sans tomber dans l’écueil de la compilation, c’est un exploit en soi. « Il y avait une notion d’échange que tout le monde a compris. Ce n’était pas unilatéral, genre ‘on vous donne de la force, on vous rend service’ » raconte Mohamed Sqalli, directeur artistique de SAFAR, avant de rappeler que les vues des pontes de la scène marocaine n’ont rien à envier à celles de certains rappeurs français, au contraire. Ce qui a pu rendre les choses difficiles aux balbutiements du projet. « On était les deux seuls à avoir une vision claire au début, enchaîne Shobee, très engagé sur le développement de SAFAR. C’était pas facile, certains artistes marocains ne voulaient pas être sur un album collectif, ou voulaient de plus gros featurings… Cet album, il va aussi falloir faire comprendre aux rappeurs marocains que tout est une question de vision, pas de ‘gros’ ou ‘petits’ featurings. »

Et pour cause, le succès de « Money Call » répond d’une vision claire, spontanée. Et si Laylow n’a pas la popularité d’un Lomepal, « il y a de fortes chances pour que ça reste le plus gros succès de l’album, » assure Mohamed. Parce que sans calcul et sans ego. « Mais je comprends ces premières réactions, tempère Shobee. Les rappeurs au Maroc n’ont pas d’industrie, tout le monde veut réussir, tout le monde a peur, tout le monde est frustré. C’est difficile à gérer. J’ai pu m’en prendre plein la gueule, mais je me suis impliqué dans ce projet pour montrer l’exemple. »

L’idée qui revient le plus souvent dans leur bouche, c’est que si SAFAR – et par extension NAAR – est une manière de calmer ceux qui n’ont pu voir dans le rap marocain qu’une « hype » de quelques mois, ce n’est surtout qu’un début, un tremplin. « Il y a tout le rap marocain dessus, c’est notre vision, notre savoir-faire, on s’est occupé de tout, des collabs, du mix, de la DA. Je pense qu’on saisira plus tard l’impact de cet album, assure Shobee. C’est ce qui va venir après qui va lui donner sa valeur. Comment les artistes vont pouvoir en tirer parti. Ce n’est pas à NAAR de sortir un second album, c’est à chaque artiste d’en tirer sa vision. NAAR, ça ouvre des portes. » En cela, SAFAR peut devenir un projet référence, une façon de montrer aux rappeurs marocains (« qui n’ont jamais vraiment sorti d’album, » indique Mohamed) que ce format est important, qu'il peut faire passer des paliers – « en espérant que ça inspire ».

En écoutant l’entraînante ouverture de l’album, « Can’t Wait » de Shobee et Amir Obè ; la douceur percutante de Madd et Nelick sur « City » ; la plainte d’ISSAM avec « Caviar ; le flow inédit de Koba La D, accompagné de Tagne pour « La Selha » ou la trap pure posée par Kareem Kalokoh et Fell’g sur « Mula », on ne peut que tomber d’accord avec Mohamed : « SAFAR , c’est une photographie de l’esthétique du rap marocain. Ce qu'il peut faire de mieux en 2019, en termes de qualité, de mélodies, de mix, de réalisation… » Le tout porté notamment par l'esthétique d’Ilyes Griyeb, directeur créatif de NAAR qui a réalisé les clips de « Money Call », « Kssiri » et « Caviar », soit trois des quatre clips sortis sous l’égide du collectif. « Ilyes, c’est un mec qui ne fait jamais de clip, alors qu’il est très sollicité, précise Mohamed. Il a donné beaucoup, sans forcément de retour sur investissement immédiat. C’est impressionnant, c’est un cadeau qu’il a fait au rap marocain. »

Avec SAFAR, les artistes marocains proposent également une vision rap marocaine alternative, plus ancrée dans le réel que ce qu’on a eu l’habitude d’entendre et de voir. Si la relation entre le rap français et le Maroc existe, depuis longtemps, Mohamed déplore qu’elle soit « un peu monopolisée par les ‘rappeurs de chicha’, qui font très bien leurs trucs, mais ça reste un peu unilatéral. » Et Shobee de poursuivre : « Ce que proclament ces mecs-là, quand ils viennent au Maroc, c’est Marrakech, les vacances, les showcases, la chicha. Mais le Maroc c’est pas des piscines, des villas et des palmiers. Regarde ‘Money Call’, tu sens une vérité. Il nous fallait des codes pour discuter avec le monde entier. Octavian, il va pas faire un featuring avec toi parce que tu as ‘un son chicha’ ! » Parce que l’objectif est bien là, s’étendre, et continuer à s’étendre.

Le 25 avril 2018, la Bellevilloise était pleine à craquer de nouveaux (et d’anciens) fans venus sauter devant Shayfeen (Shobee et Small X), Toto et Madd, en concert pour la première fois en France. « Ça n’aurait pas été possible sans le courage d’Octopus, notre tourneur, qui a programmé ça avec un milliard de problèmes, se souvient Mohamed. Là-dessus, t’es sûr de pas gagner d’argent – au mieux, tu n’en perds pas ! » En mars dernier, c’était au tour du Trabendo de trembler pour la release party de SAFAR menée par Shayfeen et Madd, lesquels ont été accompagnés par Lomepal, Dosseh, Koba LaD, Jok’Air, Nelick sous les hurlements d’un public conscient que quelque chose était en train de se jouer sous ses yeux.

« Le concert au Trabendo, avec tous ces artistes, sold out avant même que l'album soit sorti, ça nous a donné espoir, se souvient Shobee. Ça donne envie de faire des tournées, de s'étendre, pourquoi pas aux États-Unis, en Angleterre, à Toronto... » Alors un petit conseil, surveillez les prochaines dates de NAAR et allez immédiatement écouter SAFAR en gardant bien ça en tête : ce n’est que le début.


Juste en dessous, CROSSING BORDERS, le making-of de SAFAR :

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