avec « bad romance », lady gaga a changé la pop pour l'éternité

10 ans après sa première sortie, l'impact du titre fondateur de l'icône pop est encore bien réel.

par Ross McNeilage
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28 Octobre 2019, 11:23am

Il y a 10 ans, le paysage de la pop mondiale changeait à jamais. Après 18 mois passés à secouer ses disco sticks à la face du monde, Lady Gaga, 23 ans, s’apprêtait à révolutionner sa propre carrière avec la sortie de « Bad Romance ». Extrait de la réédition de son premier album, The Fame Monster – qui ajoutait 8 morceaux à l’original – la chanson a définitivement cimenté son œuvre, son art. Nul besoin de continuer à convaincre le public par tous les moyens de lui prêter attention. Avec « Bad Romance », Gaga a ordonné à une audience déjà captivée de savourer son avant-garde théâtrale – exactement ce qu’il manquait à la pop.

Le voyage artistique de Lady Gaga a débuté avec « Just Dance », qui a mis du temps à prendre de l’ampleur, avant de passer single n°1 en janvier 2009 et de donner au monde un avant-goût de la température et la force de cette nouvelle émulation de David Bowie. À l’époque, le monde redescend tout juste de « Single Ladies » et se réjouit du comeback réussi de Britney Spears en 2008. Le moment rêvé pour « Just Dance », un hit clair et net qui doit autant à la Cindy Lauper des années 1980 qu’à l’europop des années 2000.

Puis est arrivé son premier album, The Fame, et avec lui des tubes incontestables et incontestés : « Poker Face », « LoveGame » ou « Boys Boys Boys » pour ne citer qu’eux. Déceptif de simplicité à la première écoute, le disque est en réalité un commentaire très ambitieux sur la nature hédoniste et toxique inhérente à la sexualité, la popularité et la célébrité. Mais malgré tout, à l’époque Gaga se plie encore aux règles d’une industrie dominée par les Black Eyes Peas et une « pop lol ». Elle chante d’une voix haut perchée, au-dessus de sa tessiture naturelle, pour être jouée plus facilement en radio, et adopte une esthétique de party girl mondaine.

Mais quelques pointes de bizarrerie apparaissent déjà, sous la forme de looks et chapeaux extravagants et d’un refus de donner suite aux rumeurs totalement inappropriées d’intersexisme qui lui collent à la peau. Petit à petit, à chaque single, Gaga monte d’un cran et va à l’encontre des clips en club qui se ressemblent tous, pour préférer des mises en scène mode explorant les complexités de la célébrité, comme si elle anticipait l’étape suivante. Puis, en septembre 2009, elle arrête le teasing et donne à voir le début de sa légende quand elle finit en sang sur scène, en chantant « Paparazzi » devant Beyoncé (et le monde entier) pendant les MTV Video Music Awards. Comme pour dire : vous n’avez encore rien vu.

Moins d’un moins après, « Bad Romance » arrive et donne l’impression d’une vision artistique enfin complète. Avec ce morceau inspiré de la house et techno allemande des années 1990, produite par RedOne, Gaga offre au monde un spectacle total, faisant de la mode l’uniforme d’un nouvel engagement, peut-être encore plus fort aujourd’hui, dans une culture post-#MeToo.

Pour saisir toute la magnitude de l’impact du single, il faut bien comprendre le rôle de la haute couture dans ce succès. Après avoir envoyé à feu Alexander McQueen une première version de « Bad Romance » pour ouvrir son dernier défilé, le créateur lui renvoie sa collection pour qu'elle la porte dans le clip avant le reste du monde. Ladite collection – qui comptait des bottes Armadillo jugées « grotesques » par Sarah Mower après la présentation de la fashion week parisienne – amplifie la force que la chanteuse voulait donner à sa chanson et son clip. Visuellement, la pop de l’époque s’est enfermée dans des formules esthétiques trop faciles (pensez à « Party In The USA » des Pussycat Dolls) que Gaga troque pour une totale extravagance. En fusionnant son art musical et la vision de MCQueen, deux révolutionnaires s’unissent pour transformer le paysage de la pop en quelque chose d’autrement plus théâtral et excitant.

« Ça me plaisait de faire du début du clip une pub de mode à la fois émouvante et très bizarre, expliquait-elle dans une interview, en 2015. Alexander McQueen nous avait envoyé tous les vêtements de ‘Plato’s Atlantis’ [son dernier défilé], et ils étaient magnifiques. On n’arrivait pas à croire qu’il avait vraiment fait ce geste, donc ça a énormément joué dans le résultat final du clip. »

Même si le fait que des designers envoient leurs vêtements à des musiciens n’était en rien une nouveauté il y a 10 ans, Gaga a reconnu ce geste comme un honneur, celui d’un pionnier qui révolutionnait activement l’industrie de la mode et désirait donner de son temps pour faire de même avec la musique. Ainsi, le dernier look du défilé (y compris les fameuses bottes) est porté dans la vidéo, au moment où le morceau entame son dernier refrain euphorisant. « Je me souviens que, quand je portais cette tenue, j'ai dit à tout le monde sur le tournage: 'Ok, on ne peut rien porter qui vienne d'un autre designer, » se souvenait-elle, plus tard.

Finis les nœuds papillon dans les cheveux et les lunettes de soleil couvertes de diam’s tout droit sorties de la téléralité Jersey Shore – à ce moment-là, Gaga se tourne vers des designs de l’au-delà pour surpasser les déboires humains auxquels elle fait allusion dans ses chansons. Les tenues en latex, les hauts chandeliers, les anneaux en orbite, les manteaux en fausse fourrure et les soutifs cônes forment l’armure de Gaga. Elle devient intouchable. Elle est la survivante vengeresse d’une version féministe et toute à elle de Taken. Nous savons aujourd’hui que Gaga a subi une agression sexuelle, mais nous ne le savions pas à l’époque. Dans une interview de 2015, où elle revisite le clip, elle déclarait : « Je voulais ressembler à une poupée un peu malade, un peu droguée […] on m’aurait drogué pour me présenter à des hommes qui voudraient essayer de me vendre pour beaucoup d’argent – c’est un peu à ça que ressemblait ma vie jusque-là. »

« Arrivée à la fin de la vidéo, je suis hyper puissante et je dis : ‘Vous savez quoi, allez-y, achetez-moi. Allez-y, payez pour moi, mais vous n’avez aucune idée de ce qui se passera une fois que ce sera fait. »

Mais « Bad Romance » et The Fame Monster ont également secoué l’industrie musicale. Le disque s’inspire du genre de l’horreur pour explorer « le côté obscur » des thèmes de son premier album. Plutôt qu’une simple réédition qui rajouterait à l’original un single à temps pour les soldes de Noël, Gaga en a fait un nouveau projet en soi, qui retourne la force de son premier album. Quand The Fame s’articulait autour des excès de la richesse, du glamour, de la luxure, sa suite explore la toxicité de l’obsession, la réification et la consommation excessive. Elle n’annule pas pour autant l’optimisme du précédent disque, mais en offre une réflexion plus profonde. En interview, Gaga décrit les deux albums comme les « yin et yang ». Le son plus lourd et gothique a initié le son industriel qu’elle mettra en avant ensuite sur Born This Way, et son virage à 180° a prouvé que les artistes pouvaient se réinventer, même au début de leur carrière. Sans ça, Lana Del Rey n’aurait peut-être pas fait Paradise aussi tôt, et les réinventions annuelles de Rihanna – quand elle n’était encore « qu’une » popstar – auraient sans doute été plus espacées.

Le morceau, quant à lui, en a fait une artiste totalement différente de celle que le monde découvrait neuf mois plus tôt. Une artiste qui évoluait à un niveau différent – et à une vitesse différente – de ses pairs. Les paroles « I’m a free bitch, baby » étaient l’aveu d’une mission, applicable à tout le disque : elle y délivrait sa performance vocale la plus débridée, et presque la plus démente de sa vie, accompagnée d’un clip aux allures de défilé de mode. Chaque performance live est ensuite venue ajouter une nouvelle profondeur à l’art de Gaga, de la salle de bains dorée sur la scène de X Factor au piano enfumé sur The Ellen Show. Que ce soit un concours de talent familial ou un programme d’après-midi, chaque opportunité était l’occasion de pousser sa créativité encore un peu plus loin. C’est la raison pour laquelle Gaga a orchestré une refonte de sa tournée initiale, avec des semaines en plus pour y ajouter cette vision distordue de l’album.

L’héritage de « Bad Romance » est à l'image de Gaga elle-même : stratifié. Son partenariat créatif avec MCQueen a complètement transformé la relation entre la musique et la mode. L’intrépidité du clip a redonné envie à l’industrie de prendre des risques, soulignant l’importance d’une direction artistique unique, plutôt qu’une recette confortable et générique. Tout le monde, de Nicki Minaj à Katy Perry, en passant par Bebe Rexha et Ava Max, s’est battu pour être un peu plus bizarre que les autres, à coups de costumes extravagants et de clips inutilement et désespérément longs, censés transmettre quelque chose de profond. L’influence de Gaga va au-delà de la seule esthétique tant le single et The Fame Monster ont amené ce qui manquait d’audace et d’inventivité au genre plutôt vide qui habitait la pop à l’époque : l’EDM. En se suicidant sur scène pendant la dernière performance de l’ère The Fame avant de ressusciter au début du clip de « Bad Romance », elle a comme appuyé sur le bouton « Actualiser » de sa carrière, après seulement 18 mois de succès.

Clairement, la liberté créative de Gaga a pavé la voie à d'autres artistes, leur a donné le droit d’imposer leur propre vision dans la décennie suivante. Certains ont trébuché parce qu’ils s’inspiraient manifestement trop de Lady Gaga, d’autres ont réussi à s’épanouir en repoussant leurs propres limites, sans compromis. Gaga elle-même s’est perdue sous la pression avec ARTPOP, une vision paralysée par les impossibles attentes imposées par The Fame Monster.

Reste qu'à l’époque, l’industrie s’est accrochée à la nature complexe de « Bad Romance » et à son extravagance visuelle. Mais en vérité, sa vraie force réside dans le fait que ce n’était pas « du déguisement » pour se déguiser. Les vêtements et l’esthétique formaient l’armure, le clip son imaginaire, dans lequel elle pouvait se permettre d’être vulnérable et de révéler ses traumatismes passés. Gaga a ramené l’intention artistique dans les charts, même si nous avons mis plus de temps à comprendre que la pop pouvait être plus qu’une « simple » performance. La pop est la plus belle quand elle démasque ceux qui la font, sans filtre. Quand elle est folle et brillante.

Cet article a été initialement publié dans i-D UK.

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