peter hujar, le photographe difficile (et méconnu) de l'underground new-yorkais

Jusqu'au mois de janvier, le Jeu de Paume rend hommage à l'oeuvre intime de Peter Hujar, photographe incontournable - mais parfois oublié - de l'underground new-yorkais des années 1970-80.

par Juliette Savard
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17 Octobre 2019, 9:16am

Un corps nu, de profil, court devant un fond blanc et dans les nuances de gris, la vitalité d’un homme qui pourrait tout aussi bien s’effondrer et demeurer allongé, les yeux clos tournés vers l’objectif. Présenté en série lors d’un atelier animé par le grand photographe de mode Richard Avedon en 1967, ce Nude Self-Portrait de Peter Hujar est l’un de ses premiers. À cette époque, il a 32 ans, travaille lui-même pour la mode et la publicité depuis plusieurs années mais profite surtout des studios et labos de ses employeurs pour réaliser autoportraits et portraits de ses proches, en groupe ou solo. Des amis et amants dont la plupart sont issus des sphères gay et des milieux artistiques du New York des années 1960-70. De cette course figée - l’une des premières images de l'exposition montée au Jeu de Paume - on tire tous les fils thématiques qui composent une œuvre photographique noir et blanc personnelle et expressive. Une œuvre où domine l’obsession de Peter Hujar pour le corps – le sien, mais surtout celui des autres, humains ou animaux, qu’il capture dans des poses singulières. Une œuvre résolue et vivante, même lorsqu’elle s’intéresse à la mort, investie d’un goût pour la performance, et qui conjugue avec l’exigence et le caractère compliqué de celui qui la développe.

« Je photographie ceux qui s’aventurent jusqu’à l’extrême. C’est ce qui m’intéresse – et que les gens revendiquent la liberté d’être eux-mêmes », soulignait le photographe en 1979. Organisée en deux salles et cinq parties thématiques, l’exposition est ponctuée de ces portraits de « gens », personnalités atypiques, dont certains jouèrent un rôle particulier dans la vie de Peter Hujar. Devant tous ces visages, on prend la mesure d’une chose essentielle : chaque photographie brille d'empathie pour ses modèles. Et ils furent nombreux sans doute, inconnus ou connus : la chanteuse Peggy Lee, l’actrice Cookie Mueller, les artistes Brion Gysin et Edwin Denby, les Cockettes, troupe de drag-queens originaire de San Francisco… S’imposent surtout le transformiste Ethyl Eichelberger, dont Hujar figea les divers rôles ; David Wojnarowicz, son amant puis ami, rencontré en 1981, devenu artiste grâce à lui ; Candy Darling, actrice trans, égérie de Warhol qu’il rencontre à la Factory et immortalise en la photographiant sur son « lit de mort », à l’hôpital, en 1973 (quelques mois avant son décès à l’âge de 29 ans).

Autre nom et visage connu, celui de Susan Sontag, essayiste et romancière, rencontrée à cette même période, qui signera la préface de son unique livre publié. Celui encore de l’auteure Fran Lebowitz, fidèle amie de Hujar, qui fut peut-être la plus à même de décrire le caractère parfois exécrable de cet artiste « qui n’a jamais su se vendre », dira-t-elle. Quentin Bajac, co-commissaire de l’exposition et directeur du Jeu de Paume précise : « C’est une personnalité assez complexe aux dires de tous ses proches amis, à la fois quelqu’un de très affectueux, amical, aimant beaucoup la fête et le groupe, très aimé, et en même temps très compliqué dans ses relations, notamment avec ses marchands, très exigeant, pratiquant souvent d’ailleurs l’autodénigrement. Il y a donc une sorte de paradoxe, qui explique aussi qu’il n’ait pas vraiment eu de succès de son vivant parce qu’il était, semble-t-il, difficile. »

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David Wojnarowicz allongé (2), 1981 Tirage gélatino-argentique, The Morgan Library & Museum, achat en 2013 grâce au Charina Endowment Fund

Après avoir travaillé un temps pour plusieurs magazines grand public, Peter Hujar abandonne la mode et la publicité pour se consacrer à ses travaux personnels, et choisit de vivre dans un certain dénuement jusqu’à la fin de sa vie. Installé à East Village dans un loft dont il fait son appartement autant que son atelier, il réalise, dans les années 1970 et 1980, l’essentiel de ses portraits. « Hujar attendait de ses modèles qu’ils agissent, qu’ils réagissent, qu’ils interagissent avec lui, raconte Quentin Bajac. Beaucoup des commentaires des gens qui ont posé pour lui font état de la façon dont il arrivait à les mettre en confiance pour qu’ils donnent quelque chose de nouveau, pour qu’ils sortent de leur naturel et qu’ils construisent une présence devant l’appareil. Ce terme de construction est important, car l’artifice est finalement au cœur du travail de Hujar. L’artifice et l’esthétique “camp”, qui est un terme utilisé par Susan Sontag disant finalement que tout est construction, y compris le genre. On peut se révéler tout autant dans l’artifice que dans une sorte de pseudo-essence qui préexiste. » D’où ce jeu de cacher/montrer occupant certaines photographies de Peter Hujar qui cherche toujours à obtenir une certaine vérité de ses modèles.

« Son travail sur les codes du portrait, son goût pour le travestissement, le déguisement, l’inversion des genres donne une bonne idée des milieux qu’Hujar fréquentait », indique Quentin Bajac. Des lieux fréquentés par les travestis, des petits clubs où se mélangeaient parfois punk naissant et spectacles transformistes, la sphère théâtrale expérimentale très présente dans l’East Village et Downtown… Le photographe fréquente aussi certains membres des mouvements et groupes politiques de revendications gays et lesbiens qui s’organisent à la fin des années 1960. « Il fait partie de cette génération d’homosexuels qui ont clairement revendiqué leur homosexualité sans être véritablement activistes. Finalement, cette image est une exception, il a d’ailleurs lui-même dit qu’il ne voulait pas que son travail soit envisagé uniquement sous la seule lecture d’une œuvre gay, mais il fait évidemment partie d’une génération qui a très fortement marqué et revendiqué son homosexualité. » Cette image [en ouverture d'article] évoquée par Quentin Bajac, réalisée en 1970, c’est celle qui servira d’affiche de campagne pour le Gay Liberation Front, dont le premier groupe fut formé à la suite des émeutes de Stonewall. L’affiche, éditée à quelques jours de la première Gay Pride, se munira du slogan « Come Out !! ».

Mais Peter Hujar aime également à photographier un autre New York faisant le choix de vues décalées, celles de gratte-ciels ou d’endroits désolés. Il apprécie pourtant tout autant s’aventurer à quelques kilomètres de cette ville qui fut toute sa vie la sienne. S’il voyage à plusieurs reprises en Italie, au Mexique, il se rend aussi plus simplement en Pennsylvanie pour faire le cliché d’animaux ou de végétaux. « Il y a une même empathie qui s’attache pour l’humain, l’animal, le végétal. Hujar parlait de portraits par delà les catégories, les sujets abordés », souligne Quentin Bajac. Toujours au centre de moments culturels importants, Peter Hujar, qui décède en 1987 d’une pneumonie liée au sida, considérait que son travail était « dans le droit fil de [sa] vie » : « Les gens que je photographie ne m’apparaissent ni comme des monstres, ni comme des curiosités. J’aime les gens qui osent. »

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Ethyl Eichelberger dans le rôle de Minnie de Maid, 1981 Tirage gélatino-argentique, The Morgan Library & Museum, achat en 2013 grâce au Charina Endowment Fund © Peter Hujar Archive, LLC, courtesy Pace/MacGill Gallery, New York and Fraenkel Gallery, San Francisco
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Susan Sontag, 1975 Tirage gélatino-argentique, The Morgan Library & Museum , achat en 2013 grâce au Charina Endowment Fund © Peter Hujar Archive, LLC, courtesy Pace/MacGill Gallery, New York and Fraenkel Gallery, San Francisco
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Sheryl Sutton, 1977 Tirage gélatino-argentique, The Morgan Library & Museum, achat en 2013 grâce au Charina Endowment Fund © Peter Hujar Archive, LLC, courtesy Pace/MacGill Gallery, New York and Fraenkel Gallery, San Francisco
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Candy Darling sur son lit de mort, 1973 Tirage gélatino-argentique, Collection Ronay et Richard Menschel © Peter Hujar Archive, LLC, courtesy Pace/MacGill Gallery, New York and Fraenkel Gallery, San Francisco
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David Wojnarowicz, 1981 Tirage gélatino-argentique, Collection of Ronay and Richard Menschel © Peter Hujar Archive, LLC, courtesy Pace/MacGill Gallery, New York and Fraenkel Gallery, San Francisco
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Garçon sur un radeau, 1978 Tirage gélatino-argentique, The Morgan Library & Museum, achat grâce au achat en 2013 grâce au Charina Endowment Fund © Peter Hujar Archive, LLC, courtesy Pace/MacGill Gallery, New York and Fraenkel Gallery, San Francisco

« Peter Hujar. Speed of Life », au Jeu de Paume à Paris, jusqu’au 19 janvier 2020.

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