lil' kim a incarné (et dégommé) tous les stéréotypes du rap masculin

Sexy, outrancière et choquante : l'arrivée de Lil' Kim dans l'industrie du hip hop dans les années 1990 a fait l'effet d'une bombe. Aujourd'hui, beaucoup de rappeuses s'inspirent – consciemment ou non – de son irrévérence.

par Maxime Delcourt
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20 Mai 2019, 10:27am

Voilà des années que l’on attendait secrètement le retour héroïque de Lil’ Kim et que l’on espérait l’arrivée d’un nouvel album digne de sa carrière et de son talent. Pourtant, à l’écoute de 9, l’effet n’est pas celui escompté. D’une trompeuse légèreté, ce nouveau long format vient rappeler que l’Américaine n’est plus vraiment celle qu’elle a été : une rappeuse incisive, provocante et hardcore - du nom de son premier album, sorti en 1996.

À l’époque, le titre sonne comme un pied de nez à un gangsta-rap titubant et hypertestostéroné. Hard Core est donc fidèle à son intitulé : jusqu’au-boutiste et torride. À cette époque, on ne connait de Lil’ Kim que quelques morceaux (notamment sur le premier et unique album de Junior M.A.F.I.A., Conspiracy) mais la rappeuse, du haut de sa petite vingtaine, frappe le monde du hip-hop en plaine face par sa maîtrise technique et sa science du son. Il faut dire que Kimberly Denise Jones est particulièrement bien entourée pour ses débuts dans l’industrie musicale : de Biggie (qui ghostwrite la plupart des morceaux) à Puff Daddy, en passant Jermaine Dupri et Jay-Z, le casting d' Hard Core est digne d'un blockbuster.

Alors, bien sûr, les critiques fusent : on l’accuse d’être le faire-valoir de Biggie et Puff Daddy, on la juge pour ses postures ouvertement sexuelles, on la réduit au rôle de simple interprète... Mais Lil’ Kim a toujours été plus maline. Son corps, son attitude, sa féminité, elle en a très vite fait une force. « No Time », « Crush On You », « Not Tonight »… En quelques morceaux, l’Américaine semble s’être jurée de déconstruire tous les clichés (sur les femmes, le sexe ou le hip-hop), de jouer ouvertement la carte sexy à une époque où la femme est encore trop souvent réduite au rôle de bimbo dans des clips misogynes, d’incarner la femme idéalisée par les hommes et d’aborder les mêmes thèmes que ces derniers (le sexe, donc, mais aussi le goût du bling-bling, le travail du sexe, etc.).

Avec, toujours, ce pas de côté, cette attitude de gangsta bitch et cette bonne dose de second degré qui permet de redécouvrir ces sujets maintes fois rappés sous un angle inédit. L’album lui-même s’ouvre sur un sketch explicite, où un mec se masturbe devant un film porno de Lil’ Kim, qui débouche rapidement sur « Big Momma Thang », où la MC affirme et assume fièrement sa sexualité : « I used to be scared of the dick, now I throw lips to the shit. »

En clair, Lil’Kim fait partie de ces artistes dont on est fou dès la première écoute, le premier regard. Parce qu’elle est un personnage hors-norme et que son excentrisme fascine. Il est impossible de saisir celle qui s’autoproclame « female Scarface », comme pour reprendre les références de ses homologues masculins. Trop imprévisible, trop extravagante, elle devient dès ses débuts le symbole des femmes qui savent se débrouiller dans un monde d’hommes. Elle a d’ailleurs fini par le révéler quelques années après la sortie de son album : Hard Core a été finalisé alors qu’elle était enceinte, l’obligeant à faire appel à certains MC’s (dont Lil’Cease sur « Crush On You ») pour combler les trous – inversant ainsi ce systématisme propre au rap à travers lequel les artistes masculins convient des chanteuses uniquement le temps d’un refrain ou de quelques harmonies vocales.

Quoi qu’il en soit, c’est un premier et grand succès (six millions d’exemplaires vendus à travers le monde), mais aussi un premier chapitre qui se referme : quelques mois plus tard, Biggie disparaît à Los Angeles sous les balles d'un meurtrier toujours inconnu. Lil’ Kim en est profondément affectée, et décide de prendre une pause afin de réfléchir à sa carrière. En 2000, elle revient finalement avec The Notorious K.I.M, nommé ainsi en hommage à son ancien mentor. Mais la magie, malgré un casting XXL (Mary J. Blige, Sisqo, Grace Jones, Puff Daddy,…), n’opère déjà plus vraiment : d’autres rappeuses ont pris le relais sur les ondes (Eve, notamment), et Lil’Kim n’a plus que son image sulfureuse pour la sauver.

Après tout, ça a toujours été l’un de ses principaux atouts : depuis ses débuts, Queen Bee s’est en effet acharnée à s’emparer des clichés ultra vulgaires établis dans le hip-hop masculin comme un moyen d’ empowerment. Ses pochettes d'albums en attestent avec éclat : sur Hard Core, elle apparaît dans un chemisier transparent, accroupie sur une peau de bête, un peu comme si elle était une séductrice manipulatrice, qui décide d’elle-même si elle souhaite passer à l’acte ou non ; sur The Notorious K.I.M, elle est à moitié nue, dévoilant fièrement le titre de l'album sur le bas de son ventre et masquant sa poitrine avec ses bras ; sur La Bella Mafia, en 2003, c'est dans un pantalon de costume mafieux qu'elle s'affiche, tandis que sa poitrine se dérobe sous des bretelles et que des billets flottent tout autour d'elle.

On comprend alors que Lil’Kim a systématiquement cherché à détourner les stéréotypes du hip-hop (la fille facile, l’attitude mafieuse, etc.) à son avantage - le fait qu’un de ses morceaux se nomme « Suck My Dick » n’a en cela rien d’anodin. On pourrait alors penser que l’Américaine a toujours refusé d’être étiquetée selon des critères genrés, mais c’est tout l’inverse : chacune de ses sorties semble être un moyen d’affirmer sa féminité et de tester différents looks, souvent outranciers. Qu’elle soit vêtue de marques de créateurs ou de sous-vêtements léopards, qu’elle porte une perruque flamboyante ou qu’elle s’affiche avec des fourrures flashy sur le dos, l’idée est toujours la même : dégommer les cloisons, permettre au hip-hop d’entrer dans une nouvelle ère et prendre le trône.

Après 25 ans de carrière et 5 albums à son compte, Lil’Kim a marqué l’histoire du hip-hop comme aucune autre, pavant la voie à ses héritières et permettant (enfin) que les femmes puissent prendre voix au chapitre du rap mondial. On retrouve aujourd’hui son empreinte chez des artistes aussi diverses que Beyoncé (comparez le clip de « Crush On You » et le look de Ms Knowles pour Halloween en 2017, vous verrez !), Rihanna, Nicki Minaj, Cardi B, Azealia Banks, CupcakKe ou Shay – même Alexander McQueen a déclaré qu’elle faisait partie de ses idoles. Si son nouvel album divise autant que son look (de plus en plus artificiel et blanc), ses plus fervents opposants se doivent de lui reconnaitre un héritage hors norme car sans elle, le rap féminin n’aurait jamais été aussi libre et sexy.