De gauche à droite, images des défilés des finalistes Milla Lintila, Christoph Rumpf et Lucille Thièvre

chaque année, le futur de la mode recommence à hyères (la preuve par 3)

Le créateur autrichien Christophe Rumpf a remporté le grand Prix du Jury Première Vision. Juste avant que le verdict tombe, i-D l'a rencontré accompagné de deux autres concurrentes, la française Lucille Thièvre et la finlandaise Milla Lintila.

par i-D France
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29 Avril 2019, 6:06pm

De gauche à droite, images des défilés des finalistes Milla Lintila, Christoph Rumpf et Lucille Thièvre

Chaque année, à l'ombre de la Villa Noailles, dans les hauteurs de Hyères et sur fond bleu, les mondes de la mode et de la photographie se réunissent pour célébrer leurs nouveau-nés, transmettre le flambeau et fêter, ensemble, l’avènement d’une nouvelle génération de créateurs. À chaque nouveau printemps, durant les quatre jours du festival, dix photographes, dix créateurs d’accessoires et dix jeunes designers de mode concourent côte à côte, exposant tour à tour leurs visions du futur et les réflexions qui impulsent leurs créations sous le regard bienveillant d’un jury pro. À mesure que les années passent, les questions s’affinent, les artistes s’engagent. Et côté mode, lors de cette 34 ème édition du festival de Hyères, il était possible de deviner un fil rouge commun à l’ensemble des candidats, comme une volonté de redéfinir la fonction sociale et politique du vêtement – tantôt protecteur, tantôt protestataire.

Hier, nous apprenions enfin les noms des grands gagnants de cette édition. Dans la catégorie mode, le Grand Prix du jury Première Vision est revenu au créateur autrichien Christoph Rumpf qui recevra une dotation de 20 000 euros ainsi qu'une collaboration avec CHANEL Métiers d'art et une autre collaboration dotée d'un montant de 10 000 euros avec Petit Bateau. De son côté Chloé, pour son prix éponyme, a décidé de consacrer la suissesse Tina Schwizgebel-Wang tandis que le prix des Métiers d'Art de Chanel et celui du Public sont tous deux revenus à la créatrice irlandaise Róisín Pierce.

Épaulés par les Métiers d’Art de Chanel, avec l’aide de Mercedes-Benz, partenaire historique du festival (à l'initiative des show-rooms « The Shortlisted » et « The Formers » où étaient exposés les travaux des nouveaux et anciens finalistes, et qui invitera Christoph Rumpf à défiler lors de la fashion week de Berlin), mais aussi avec le soutien d'un large panel de professionnels, les candidats mode du festival de Hyères étaient, comme chaque année, entourés et soutenus par les plus grands. Juste avant que le verdict tombe, i-D est parti à la rencontre de trois des dix finalistes mode : Christoph Rumpf, le grand gagnant de cette 34ème édition, la créatrice finlandaise Milla Lintila et la française Lucille Thièvre. En marge du festival, à l’ombre des jardins suspendus de la villa Noailles, ils nous ont confié leurs rêves.

Milla Lintila, 30 ans, Finlande

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Photo Hervé Lassince

Où as-tu puisé l'inspiration pour cette collection ?
Mon inspiration première, c'était l'écrivaine Valentine de Saint Point et son Manifeste de la femme futuriste. Je l'ai découverte par hasard, j'essayais de trouver un texte parlant de puissance et de féminité puissante et je suis tombée sur ce manifeste qui m'a complètement subjuguée. Je l'ai trouvée tellement radieuse, joyeuse, libre, à l'aise dans ce qu'elle était, dans le fait d'être une femme, peu importe ce que ça représentait pour elle, qu'elle est devenue ma muse.

Hyères célèbre différentes formes d'art. Tu dirais que la mode est un art ?
Complètement. La mode est fondée sur l'idée de beauté, de formes, de designs. Je ne crois pas à la fragmentation de l'art. Dans ma collection, j'ai choisi de mettre le vêtement au centre de tout. Je ne fais pas de performance et pourtant, j'ai l'impression que mon approche s'apparente à celle d'un artiste.

Comment vis-tu le fait d'avoir été nominée ?
En tant que jeune designer, être nominé à Hyères est sans doute le plus beau compliment qu'on puisse recevoir. Quand tu travailles dur depuis des années, que tu repousses tes limites toujours plus loin, que tu mets tout dans ce que je fais : être nominée ici, c'est un peu comme gagner au loto. Pouvoir montrer ce que je fais, non seulement à un jury, mais aussi à un public, c'est une énorme chance.

D'après toi, comment ta génération peut-elle faire changer la mode ?
Je crois que le plus gros défi lié à notre génération est celui du climat. Il y a eu beaucoup de paroles par le passé mais aujourd'hui, notre génération doit passer aux actes. Il existe beaucoup de manières d'envisager la durabilité mais personnellement, celle qui m'importe le plus touche à la valeur du vêtement. On ne peut plus voir dans le vêtement un objet jetable - nous devons intégrer l'idée qu'acheter un vêtement, c'est prendre un engagement de longue durée.

Comment s'est passée ta collaboration avec les Métiers d'Art de Chanel ?
J'ai travaillé avec Montex, une maison de broderie, qui s'est montré d'un grand soutien et d'une vraie compréhension vis-à-vis de mes idées. C'était un grand défi puisque le concept de ma collection repose sur l'absence de fioritures sur le tissu, que j'ai réalisé moi-même. Ma première idée était donc d'amener de la broderie sur du tricot mais il est très difficile de faire de la broderie sur des matériaux étirables. Ils ont évidemment trouvé un moyen de le faire et je suis particulièrement heureuse du résultat.

Qu'espères-tu pour les années à venir ?
J'ai envie de continuer d'aller aussi loin que possible, de développer mes idées, de rester ouverte aux possibilités. J'aime travailler pour moi mais je suis très old school dans ma façon d'apprendre : je crois aux processus d'apprentissage de longue durée, c'est la raison pour laquelle j'aimerais bien travailler pour une marque et comprendre l'industrie en l'approchant de l'intérieur.

Christoph Rumpf, 25 ans, Autriche

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Photo Hervé Lassince

Peux-tu nous parler des inspirations de ta collection ? Ma collection raconte l’histoire d’un prince qui a grandi dans la jungle, sans présence humaine. Son retour dans la société est forcément un peu compliqué. À travers cette histoire j'ai voulu montrer la dualité du vêtement, d'une part son rôle protecteur, et de l'autre, la façon dont il nous représente.

La villa Noailles célèbre l'art sous toutes ses formes. Penses-tu que la mode peut être considérée comme une forme d’art ? Oui tout à fait, même si la mode s’inscrit différemment dans le réel. Dans mon travail, j’essaye de retranscrire cette dualité de la mode, son côté abstrait tout comme son application au réel. La collection que je présente aujourd’hui à Hyères comprend des pièces qui peuvent être considérées comme de l’art et d’autres plus proches de la fonctionnalité du vêtement.

Comment vis-tu le fait d’être nommé à Hyères cette année ? Il est toujours extrêmement gratifiant de voir son travail reconnu par l’industrie. C’est très flattant et encourageant. Je ne m’y attendais pas du tout.

Peux-tu nous parler de l'accompagnement des métiers d'art de Chanel ? J’ai travaillé sur des bottes avec Massaro. Je voulais créer une paire très sensuelle et robuste à la fois. Une certaine dualité. Nous avons travaillé avec du crêpe satin à travers des lignes brutes. Je me suis inspiré ensuite de cette collaboration pour apporter de nouvelles pièces à ma collection.

Comment penses-tu que ta génération peut faire changer la mode ? D’un point de vue environnemental, nous prenons conscience d’une urgence dans la mode. C’est aussi à nous de montrer qu’il nous faut tous, en tant que peuple, consommer moins. Ce sont deux principes qui doivent fonctionner ensemble. Il faut consommer moins mais aussi produire moins. À quoi sert de posséder 20 t-shirts blancs de la même taille ? C’est là que les nouvelles générations de créateurs peuvent agir.

La mode prend aujourd’hui conscience de ces enjeux selon toi ? Oui. Lentement, mais elle le fait. Il ne s’agit pas seulement pour l’industrie de la mode de s’ajuster mais de tout re-paramétrer. C’est un processus qui va prendre du temps et qu’il est primordial d’accélérer. Pour ma part, je suis encore étudiant et n’ai pas été confronté aux enjeux d’une production, mais j’essaye d’anticiper ma trace carbone et de designer un maximum selon des principes respectueux de l’environnement.

Quels sont tes rêves pour le futur ?
Créer ma propre marque.

Lucille Thièvre, 27 ans, France

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Photo Hervé Lassince

Où as-tu puisé tes inspirations pour cette collection ?
L'endroit où j'ai grandi, la Corrèze - un département très clame, très préservé, dans lequel la nature est très présente. C'est une collection qui a commencé à travers les pièces vintage de ma mère des années 1980, des choses que je faisais moi quand j'étais petite, des objets que j'ai retrouvé dans la maison... Et le cadre naturel qui l'entoure - des couleurs, des textures.

La villa Noailles célèbre l'art dans toutes ses formes - comment envisages-tu la mode par rapport à l'art ?
Je travaille dans un artist run space, le Wonder et je suis très souvent confrontée à ce genre de questionnement. Pour moi, la mode est un art : je ne vois pas de différence avec l'art qui a lui aussi son marché et dont beaucoup de ses pièces se vendent, comme c'est le cas des vêtements.

Comment vis-tu le fait d'être nommée cette année ?
C'est magnifique ! C'est rare et précieux de pouvoir compter sur la validation d'un milieu professionnel. Pour moi, il s'agit vraiment d'un festival : il y a un côté très axé sur l'art dans le vêtement - de l'ordre de l'artisanal et du savoir faire mais quelque chose qui touche à l'histoire et au story telling qui est hyper qualitatif. Je suis ravie d'en faire partie.

Peux-tu nous parler de l'accompagnement des métiers d'art de Chanel ?
J'ai travaillé avec Lesage et on a eu une super relation professionnelle : ils m'ont montré ce qu'ils faisaient, m'ont fait partager l'histoire de la maison avec une grande générosité et en même temps, ils ont été très à l'écoute de ce dont j'avais envie. Ils m'ont aidé à développer des accessoires - deux paires de manches en cuir brodées au fil et un petit sac aumônière. Ce sont des choses que je n'aurais pas pu réaliser sans eux.

Comment penses-tu que ta génération peut faire changer la mode ?
Elle peut agir sur le désastre écologique de l'industrie. Sur les 10 finalistes, nous sommes tous très impliqués sur ces enjeux. C'est essentiel.

Que peut-on te souhaiter ?
Du succès ! J'ai vraiment envie de monter ma structure, de faire grandir l'histoire au maximum. Hyères, c'est un bon petit coup de pouce.


Crédits

Photographie : Hervé Lassince

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