trans, activiste et insoumise : il ne faut pas oublier chelsea manning

Icône de nos révoltes, l'ancienne analyste militaire proche de Julien Assange, a été condamnée après avoir transmis des infos à Wikileaks. Le docu « XY Chelsea » lui rend hommage. i-D a rencontré le duo derrière sa B.O : Jehnny Beth et Johnny Hostile.

par Julien Homere
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08 Juillet 2019, 11:00am

Chelsea Manning est une figure controversée aux Etats-Unis : héroïne pour les uns, Mata Hari pour les autres. Son histoire a tout pour attiser les passions, digne d’un policier à la Michael Connelly et il était donc normal qu’un documentaire lui soit consacré. Portrait complexe, XY Chelsea de Tim Hawkins retrace le parcours chaotique de cette ex-analyste de l’armée américaine, condamnée à 35 ans de prison pour avoir divulgué des documents confidentiels sur des bavures militaires en Irak. On y suit Chelsea ses ambitions politiques naissantes durant de sa liberté retrouvée après une commutation de peine accordée par le président Barack Obama en 2017.

Aujourd’hui encore sous les barreaux pour refus de témoignage au procès de Julian Assange, Chelsea a plus que jamais besoin d’aide. C’est en cela que le documentaire XY Chelsea apparaît comme une piqûre de rappel indispensable. Et qui de mieux que des rebelles pour soutenir une rebelle ? i-D s’est arrêté quelques minutes avec les compositeurs de la bande originale du documentaire, Jehnny Beth et Johnny Hostile. Plus habitué aux délires punks énervés de Savages, le duo s’est mis au service du combat de la lanceuse d’alerte américaine en composant une bande minimaliste et éthérée. Rencontre.

Est-ce que le sentiment de rejet et de marginalité que dégage Chelsea Manning a été la connexion principale que vous partagiez avec elle ?
Jehnny Beth : Oui. C’est pour ça, au passage, que le film est réussi je trouve. Au-delà de la dimension politique, il y a l’humain et on peut vraiment se fondre dans le vécu de Chelsea. Même si ce n’est pas à la même hauteur que ce qu’elle a vécu. On ne peut même pas imaginer d’ailleurs.

Johnny Hostile : D’un point de vue émotionnel, oui complètement. Le sentiment que j’ai le plus travaillé sur cette B.O c’est la rage. Je l’ai eu très tôt. J’ai beaucoup expérimenté l’abus de pouvoir, notamment à l’école quand j’étais très jeune. C’est des émotions qui restent en toi et provoquent une espèce de colère. Il s’en dégage aussi une forme de positivité. La rage est une force dans laquelle il faut savoir taper pour avancer, progresser et encore une fois transcender les choses. C’est important d’avancer et de rester connecté à cette colère.

Jehnny Beth : Ce qui m’a touché chez Chelsea, c’est qu’elle puisse agir. Même si les gens autour lui répètent que c’est une erreur et qu’elle va « se faire mal ». Malgré ça, elle est mue d’un désir de justice et de vérité. Et l’idée que la vérité soit connue à tout prix me séduit énormément depuis mon plus jeune âge. Même si ça a ses limites.

Savages et Pop Noire ont toujours essayé dans leur philosophie de casser tous les stéréotypes genrés. Célébrer la transsexualité de Chelsea, c’était important pour vous également ?
J.H : Oui effectivement, je pense que c’est bien de mettre en avant des personnages comme ça dans notre société. Bien qu’elle soit particulièrement maltraitée. C’est important de parler de ça. Après, la dimension politique, à mes yeux, est peut-être un peu moins intéressante. C’est un point de vue personnel. Mais ce qui touche au développement personnel et à la transcendance dans ce qu’on devient, c’est aussi important de le traiter. Malgré tous les codes de société qu’on nous impose. Il y a une vraie rébellion dans les milieux gays et trans. Une envie d’exister et de vivre.

Dans une interview de 2016, Fay Milton (des Savages) décrivait votre travail d’artiste de cette manière : « Notre job, c'est pas de dire aux gens ce qu'ils doivent penser. C'est plutôt de créer une atmosphère où ils se sentiront plus aptes à se rebeller contre ce qu'ils voudront. » Pensez-vous que ça définit bien votre approche sur la B.O d’XY Chelsea ?
J.H : Oui, on essaie toujours de ne pas tomber dans une politique directe : soutenir des hommes politiques ou des mouvements. On n’est pas dans le militantisme ; on est dans l’art. L’art est un domaine où on peut exprimer une colère, une émotion, où on peut la mixer avec de la joie, de la mélancolie. On peut tout mettre. Donc ça reste un exutoire émotionnel dont on a besoin face à une politique agressive et abusive. J’ai eu des commentaires sur la B.O où des gens disaient que ça les emmenait ailleurs. Dans des lieux très tristes et mélancoliques.

J.B : Et puis le fait de dire qu’on est à notre place en tant qu’artiste, à mille lieues du militantisme ou de la politique pure et dure, j’y crois énormément. C’est presque une valeur magique. Il y a une possibilité de changer les consciences mais c’est infime. Le changement reste personnel de toute façon. L’art, la musique, ça sert à ça. Notamment à rentrer par le biais de l’émotion. Comme quand on sort d’un très bon film au cinéma ou d’un concert, on est un peu transformés alors qu’on marche dans la rue. Ça reste en nous. Pour moi, l’acte politique de l’artiste réside dans ce sentiment.

Si vous pouviez poser une question ou parler à Chelsea Manning en face-à-face, vous lui diriez quoi ? « Don’t let the fuckers get you down » ?
J.B : Pour que nous puissions la rencontrer, il faudrait déjà qu’elle soit libérée. Je pense que je lui dirais simplement que je suis heureuse qu’elle soit sortie.

J.H : Moi, je lui dirais « merci pour l’inspiration ». Ce serait pudique mais extrêmement sincère. Après avoir créé 1h30 de musique en regardant des rushs d’elle de manière obsessionnelle, c’est logique.

Vous êtes vous fixés des contraintes ou des règles à la base de cette B.O ? Comment avez-vous effectué la synthèse de vos sensibilités sur ce projet ?
J.B : Il fallait vraiment faire attention à laisser de l’espace à l’autre. Je savais que je voulais travailler sur des B.O avec Johnny parce qu’il a cette capacité à créer des atmosphères et des ambiances. J’avais vraiment besoin qu’il crée d’abord ces environnements pour que je m’y plonge ensuite. Après, il y a eu beaucoup d’adaptations à l’image. Donc c’est vraiment un travail de structure, de découpage une fois qu’on a la matière première.

J.H : Des contraintes, non il n’y en avait pas tellement. On a fait un débrief avec le réalisateur, Tim Hawkins. On a parlé des mêmes références et tout de suite, j’ai vu ce qu’il fallait utiliser en tant que producteur pour obtenir un style musical. Ça a été plutôt fluide, il n’y a pas eu de contrainte sur ce qui a été créé. Tout ce qu’on a apporté a été utilisé par Tim.

Quand vous parliez de références, quelles étaient-elles ?
J.H : Puisqu’il voulait faire un truc assez actuel, c’est-à-dire un film sur des hackers, un truc bien ancré dans notre époque (il s’agit quand même d’une transsexuelle qui leake des documents sur Wikileaks, ça ne peut arriver que maintenant), il voulait un son très contemporain. Les références étaient celles des films de David Fincher, le travail d’Atticus Ross et Trent Reznor, la série Mr. Robot etc.

J’ai aussi pensé à Cliff Mantinez qui a fait les B.O des films de Steven Soderbergh voire Nicolas Winding Refn. Je sais pas si c’est une de vos références…
J.H : Ah complètement ! Je suis un gros geek de musiques de film : c’est ce que j’écoute principalement. Donc des références, j’en ai à la pelle. J’ai eu la chance d’avoir pour ami Atticus Ross. Comme c’était notre première B.O de film, je savais pas quelle réaction je devais avoir face aux rejets du réalisateur sur certaines scènes. Je me disais « est-ce que c’est normal de se faire rejeter entièrement des compos ? » Atticus a servi un peu de mentor à distance sur certaines idées.

Certaines de vos propositions musicales ont fait débat ?
J.H : Gentiment. Après, le truc c’est que quand t’es habitué à composer de la musique dans ton coin, personne ne vient te dire « ce serait bien que tu ne sortes pas ça et que tu mettes ça à la place dans ton album ». Et tu te retrouves dans des débats mais c’est très gentil, très amical et pas du tout malveillant. Quand t’es pas habitué, ça te touche un peu.

J.B : Surtout quand t’as passé du temps sur quelque chose et toi tu aimes cette chose-là, il faut renoncer. C’est pas non plus la fin du monde mais il faut accepter.

J.H : J’en avais discuté avec quelqu’un qui fait de la musique de film et il m’a dit que le premier truc à faire c’est « qu’il faut pas t’attacher à ta musique ». Sinon ça allait être une souffrance. Au début, il y avait une anxiété et finalement ça s’est très bien passé. Ça n’a pas été un scénario d’horreur comme certains. Je me rappelle avoir lu des trucs sur M83 lorsqu’il avait fait la B.O d’ Oblivion avec Tom Cruise. Bon, ça n’a rien à voir. Là, c’était un énorme film hollywoodien et il racontait que c’était la pire expérience de sa vie.

Avez-vous tenté des trucs que vous ne pouviez pas faire sur un album normal ?
J.H : J’ai envie de te dire non. Tout ce que je tente en tant que producteur, en expérimentation, arrive dans les albums tout autant. D’ailleurs, pour les albums, la manière dont je les approche vient souvent d’un mood voire d’une ambiance. Même si c’est un morceau de rock’n’roll pur et dur. Par exemple, chez Savages, il y a des moments où je construisais une belle musique pour avoir une tonalité qui assemble et relie les émotions. Ne serait-ce qu’avec un violoncelle, tu peux faire un énorme drone à une seule note sur tout le morceau. L’expérimentation est la bienvenue quoiqu’il arrive. Que ce soit dans des albums de pop ou des B.O de films. Et puis aujourd’hui, tu peux enregistrer des heures de musique sans que ça ne te coûte rien.

J.B : Après je sais comment travaille John : c’est tous les jours. Même s’il n’y a pas de B.O de film prévue ou d’album, il est en studio en train d’expérimenter de nouvelles palettes musicales et de nouveaux instruments. Quand un projet arrive, il y a déjà eu une recherche d’effectuée. C’est comme quand moi j’écris un texte. J’ai déjà pioché mes infos sur des thèmes et quand le sujet arrive, on est armés.

Quel genre de B.O rêveriez-vous de faire ?
J.B : Ouais, j’ai beaucoup envie de refaire ça. C’est évident. (À Johnny) Je sais pas au niveau des films, t’as des idées ? Vas-y c’est le moment !

J.H : J’aimerais bien faire certaines séries. Genre j’adorerais qu’on fasse le prochain Peaky Blinders. Des trucs avec des personnages méga forts et des gueules pas possible. Surtout une mise en scène visuellement ouf. Je ne suis pas intéressé par « les films français de services sociaux ». Vraiment ça me casse les couilles mais la S.F en revanche …

XY Chelsea Original Soundtrack de Jehnny Beth et Johnny Hostile se trouve sur Spotify, Apple Music et Deezer. Le documentaire XY Chelsea de Tim Travers Hawkins est disponible en VOD et sur Showtime.

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