au fait, ça veut dire quoi "génération bataclan" ?

La génération peut-elle être ce à quoi on adhère plutôt que ce qu’on nous impose ? Qu’est-ce que la génération lorsqu’elle n’est pas X, Y ou Z ? Née avec les attentats du 13 novembre, la "Génération Bataclan" doit à présent inventer ses formes de...

par Ingrid Luquet-Gad
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26 Novembre 2015, 1:50pm

Imaginons un jeu. Ce jeu, on l'appellerait "Des chiffres et des lettres". Oui, comme l'émission télé un brin désuète. Sauf qu'ici, il faudrait faire son choix parmi des séries préétablies. Donc : X, Y, ou Z ? 68, 2001 ou 2005 ? Ces chiffres et ces lettres ont en commun d'avoir été employés pour qualifier une certaine génération. Il y a eu la "génération 68", qui émerge suite aux événements de mai 68, ralliement de masse tous étendards dehors d'une classe d'âge à une cause commune. Ou la "génération X" du début des années 1990, plus hébétée pour sa part, happée dans l'accélération du monde, à laquelle l'américain Douglas Coupland dédiait son roman éponyme en même temps qu'il l'estampillait d'une lettre. Pour les autres, les contours sont plus flous, marquant l'ambiguïté même du terme de génération. Car étrangement, on a l'impression que le ceci ou le cela de la génération a toujours un temps d'avance sur elle. On est la génération telle lettre, tel chiffre ou tel mot symbolique alors qu'on se tient encore à son seuil. À peine est on né au monde que la génération précédente nous a déjà assigné un qualificatif.

Peu importe qu'on nous dise qu'on est Génération Quelque Chose, rétorquera-t-on, puisque l'appellation relève souvent de l'accroche marketing, du titre d'article de presse, de la couverture de roman. Un exemple ? La couverture accrocheuse de Time magazine il y a deux ans - par ailleurs détournée à l'envi - qui titrait "The Me Me Me generation" et illustrait ce dossier consacré aux "Millenials", la jeune génération née dans les années 2000, avec l'inévitable photo d'une ado en train de faire un selfie. Peu importe, sauf qu'au lendemain des attentats de Paris, le terme de "génération" est venu barrer en grandes lettres la Une que consacrait Libération aux victimes des attentats de Paris. "Génération Bataclan", lisait-on. Et plus bas : "Jeunes, festifs, ouverts, cosmopolites... Portrait des victimes des attaques terroristes du 13 novembre". Rien à voir avec un vague air du temps. Encore moins avec une quelconque fictionnalisation. Si le terme a largement été repris, c'est qu'il frappait dans le mille : face à l'événement, les jeunes festifs, ouverts, cosmopolites que nous sommes se sont sentis désignés. Soudainement, on a ressenti l'appartenance à un commun comme une douleur poignante, de celles qui coupent le souffle et laissent sans voix.

Mais une fois qu'on l'a tant bien que mal repris, ce souffle, il reste une interrogation. S'il est des événements qui font sortir de la rengaine du "me, me, me", qui poussent vers le besoin de se sentir inclus et engagé dans un collectif, doté de valeurs partagées et d'un horizon partageable, le cercle élargi de la génération est-il vraiment adapté ? Ou plutôt : l'est-il toujours ? La réaction aux attentats l'a montré : l'affect le plus viscéral se canalise autour des cercles proches. Rien de surprenant à cela. Si ce n'est que la gestion de l'émotion, dont une certaine partie transite aujourd'hui nécessairement par les réseaux sociaux, renforce cette inclination primaire.

Lorsque Facebook propose une application permettant de s'assurer de la bonne sécurité de ses contacts, le regard se focalise sur une communauté subjective basée sur des affinités électives déjà constituées : les autres, on ne les voit pas. Le regroupement devient une affaire privée.

Et la génération ? Peut-elle, dans un second temps, passée la réaction immédiate à l'événement, être cette forme de communauté dont le besoin s'est fait ressentir ? Peut-elle devenir ce à quoi on adhère plutôt que ce qu'on nous impose ? "J'utilise de plus en plus le concept de génération dans mes recherches" souligne la sociologue Cécile van de Velde, maître de conférences à l'Université de Montréal et à l'EHESS à Paris dont les recherches portent sur les évolutions du sort de la jeunesse dans les sociétés contemporaines. "Depuis la crise économique de 2008, il est devenu de plus en plus difficile pour les jeunes de trouver du travail. En conséquence, il y a un sentiment de frustration existentielle partagé par ceux-ci, tous pays confondus. C'est un contexte que l'on peut appeler 'la dette et le doute', dans un double étau entre passé et futur. Même si les jeunes qui y sont confrontés ne se disent pas 'on forme une génération', il y a bien un 'nous' qui émerge, et qui émerge de l'intérieur." Et de préciser : "La génération est un concept sur lequel le consensus n'existe pas en sociologie. Néanmoins, il existe deux caractéristiques récurrentes. D'abord, l'expérience vécue en commun par une classe d'âge. Ensuite, la conscience commune et le sentiment d'appartenance, qui vont faire émerger un 'nous' à l'échelle de cette génération. En ce sens, on peut bel et bien parler de 'Génération Bataclan'."

Lorsqu'on regarde l'individu moderne, on se rend compte qu'il est enchâssé entre le cercle proche, que renforcent les réseaux sociaux, et l'échelle globale, celle d'une conscience planétaire, une responsabilité nouvelle à laquelle nous éveillent depuis peu l'anthropocène et les pensées écologiques. Tiraillé entre le monde clos et l'univers infini. Pour autant, ni l'une ni l'autre échelle n'est de l'étoffe dont on fait la communauté. L'une est trop chargée d'affects pour générer un engagement idéologique, l'autre trop dépersonnalisée pour susciter l'adhésion. Cette "Génération Bataclan", on peut se dire qu'on l'adopte, mais à condition de la faire correspondre à un groupe déjà unifié par un contexte économique commun.

La génération peut réintroduire une conscience de classe. Parler de classe, c'est parler d'idéologie, de politique, d'engagement. Parler de classe, c'est rejeter le déterminisme technologique d'appellations comme la "génération Y", forcément individualiste parce qu'hyperconnectée, et lui préférer une "génération 68".

Sauf qu'on est plus en 68 : le temps des grands mouvements est derrière nous. Cécile van de Velde précise : "Cette nouvelle génération, que j'appelle la génération de la dette et du doute, prend ses distances avec la politique institutionnelle et la démocratie représentative. Mais il y a un réinvestissement fort au niveau local et subjectif. Ca peut passer par de petits gestes : consommer autrement, inventer une nouvelle gestion du temps quotidien. Les terrasses, dans le cadre des attentats, c'est aussi ça : profiter autrement, à sa propre échelle locale." La Génération Bataclan ne doit pas seulement continuer à aller en terrasse : elle doit à présent inventer ses formes de résistance, qui seront ponctuelles, locales, subjectives mais collectives.

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Texte : Ingrid Luquet-Gad
Photographie : Une de Libération "Génération Bataclan"

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13/11/15