grandir et s'aimer en chine en 2016

À Xiamen, en Chine, la photographe Sarah Mei Herman a rencontré et photographié de jeunes couples binaires et non-binaires, et questionne notre définition européenne de l'intimité. Rencontre.

par Alice Newell-Hanson
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22 Août 2016, 8:18am

"Ils surnomment Xiamen, la Méditerrannée chinoise,'" confie Sarah Mei Herman au téléphone, depuis Amsterdam. La photographe prépare actuellement une exposition pour la Unseen Photo Fair (rassemblant ses Polaroids qui capturent le visage de ceux qui s'endorment), mais ce sont ses portraits de jeunes couples déambulant sur les plages et prenant la pose dans les dortoirs de l'université de Xiamen qui ont attiré notre attention. Sarah a passé six mois, en 2014, à sillonner la ville chinoise en bord de mer. Diplômée de la Royal Academy of Fine Art de La Hague et du Royal College of Art de Londres, la photographe aime prendre son temps. Et veut que ses projets durent l'éternité. Plus jeune, elle s'amusait à photographier son jeune demi-frère, Jonathan depuis ses 5 ans. Elle s'est également tournée vers des fratries féminines pour compléter sa série de portraits, toujours d'actualité, qui tente, selon ses dires de "retranscrire la puissance des relations humaines").

En fait, Sarah est fascinée par l'adolescence, cette période "de transition et d'évolution ininterrompue vers l'âge adulte". L'intensité, l'insouciance et la solitude sont quelques-uns des traits caractéristiques de ses images. À Xiamen, justement, Sarah s'est retrouvée face à une ville tout aussi mouvante et imprévisible que ses modèles. L'université (pour laquelle elle enseigne, par ailleurs), ressemble à une petite île autonome - avec ses palmeraies gigantesques, ses allées aux buissons impeccables et ses gratte-ciels. "Pour une ville chinoise, on peut dire que Xiamen est toute petite. Seulement 2 millions de personnes y habitent. Mais elle est en construction permanente et ne tardera pas à changer, comme le reste de la Chine", rappelle la photographe. Sa série, Screen Touch, se propose d'explorer l'évolution des liens d'intimité entre de jeunes couples originaires de cette ville - et comment la technologie induit un triangle amoureux quasi systématique, dont le troisième membre reste le même : le smartphone.

Qu'est-ce qui t'a mené à Xiamen ? Comment t'es-tu retrouvée là-bas la première fois ? 
J'ai toujours été fascinée, en tant que photographe, par la puissance visuelle de l'intimité. Surtout celle des jeunes couples. Le fait est que je n'étais jamais allée en Asie. J'ai participé à une résidence artistique à Xiamen et discuté avec la directrice de cet événement, d'origine hollandaise. C'est elle qui m'a fait savoir que la jeunesse chinoise était, plus qu'on ne le croit, ouverte et qu'elle serait possiblement intéressée par mon projet. Dans l'idée, je comptais me rendre au Japon mais je me suis aperçue qu'il était moins évident d'échanger avec la jeunesse là-bas. Xiamen est une ville dynamique, ouverte et tous ceux que j'ai photographiés étaient ravis de faire partie du projet. Ce qui m'a tout de suite plu, c'est cette proximité physique que les filles ont entre elles lorsqu'elles sont amies. Si deux filles se tiennent par la main dans la rue, en Hollande, par exemple, c'est qu'elles sont en couple la plupart du temps. En Chine, c'est complètement différent : les filles se prennent par la main et les garçons marchent bras dessus bras dessous dans la rue sans pour autant être en couples. C'est une preuve d'amitié, tout simplement. Donc je me suis installée quatre mois là-bas. Je voulais appréhender et comprendre la définition de l'intimité en Chine et celle que sa jeunesse lui donne. 

Les couples que tu as rencontrés se sont-ils naturellement confiés à toi ? 
Je n'ai jamais voulu m'immiscer dans leur relation de couple et la plupart du temps, les jeunes venaient à moi sans que j'ai à engager la discussion. Mon mec avait voyagé à Hong Kong et m'avait raconté qu'il était mal vu de s'embrasser dans les parcs, de se tenir par la main dans les lieux publics. Je m'étais dit que c'était probablement la même chose en Chine et qu'il serait difficile, pour moi, de rencontrer de jeunes couples qui veulent bien se laisser photographier. La barrière de la langue a créé une certaine tension puisque ni eux, ni moi, ne pouvions échanger longuement ensemble. Mais à l'université, les jeunes étaient très ouverts à la discussion et j'ai même réussi à trouver des couples au détour d'une rue qui ont accepté de poser pour moi. Au final, les gestes ont suffi à engager une forme de dialogue. 

J'ai rencontré et photographié quelques couples lesbiens, à Xiamen. Je ne m'y attendais pas et j'ai été plutôt surprise qu'elles acceptent de se livrer devant l'objectif. Sur une de mes images, on peut voir deux jeunes filles qui s'embrassent. Quand on les voit, on pourrait croire que c'est un couple hétéro, tant l'une ressemble à un garçon. C'est assez courant là-bas, lorsque deux filles sont ensemble. De fait, ressembler à un garçon permet à certaines de moins se soucier du regard des autres et de passer inaperçues lorsqu'elles sont en couples homos. L'homosexualité n'est pas illégale en Chine mais ce mot est toujours tabou dans la société actuelle. Je me suis liée d'amitié avec deux couples de jeunes lesbiennes. Elles m'ont avoué qu'elles avaient très peur que leur famille apprenne leur homosexualité et leur coupe carrément les vivres. J'ai été très touchée qu'elles acceptent de se livrer, à moi. Côté garçons, c'était plus compliqué ! J'y retournerai pour les photographier.

Les filles que tu as photographiées n'ont pas eu peur de la publication de tes images ?
J'ai exposé les images en Chine puis à Amsterdam. J'ai envoyé les portraits à tous les modèles et tous étaient très contents des images. Les filles qui s'embrassaient sur ma photo n'ont pas eu l'air plus inquiètes que ça. Probablement parce que leurs parents vivent à la campagne, loin de la ville et de mon exposition. Il y avait très peu de chances qu'ils tombent dessus ! En revanche, toutes les filles m'ont confié qu'elles avaient terriblement envie de déménager à Amsterdam, ou en Europe, pour pouvoir se marier librement et vivre leur amour sans se soucier du regard des autres. 

Pourquoi as-tu choisi le titre Screen Touch, pour ta série ? Que signifie-t-il ?
Ma série explore les liens d'intimité que nouent les jeunes en Chine - le toucher est le premier sens à entrer en compte. Mais "touch", c'est aussi un écho au "touchscreen" (à l'écran tactile, ndlt). En Chine, la plupart des jeunes sont vissés à leur smartphone, ils ont les yeux rivés sur l'écran en permanence. Encore plus qu'en Europe. À Xiamen, il existe une très belle plage où les jeunes ont l'habitude de se retrouver. Tous s'assoient et on pourrait croire qu'ils regardent la mer, à l'unisson. En me rapprochant, j'ai réalisé qu'ils avaient tous la tête baissée, sur leur téléphone. L'écran engage une nouvelle forme d'intimité, alternative. 

J'ai également fait des tirages que je présentais, dans l'exposition, sous forme de caissons lumineux pour "métaphoriser" la lumière qui provient des écrans de téléphone. Toutes ces photos ont été réalisées dans les dortoirs de l'université. J'avais envie de mettre en lumière ce monde exclusivement féminin où tout est rose et girly. Les étudiantes partagent des espaces très petits, ce qui force nécessairement l'intimité. Elles sont souvent quatre ou cinq dans un dortoir et partagent leurs fringues, leurs affaires personnelles avec les autres. Ces images révèlent une autre forme d'intimité.

Tu penses que les écrans peuvent aussi nous rapprocher les uns les autres ? 
J'ai beaucoup questionné ceux que je pouvais, sur leur rapport au téléphone. La plupart m'ont répondu "Je pourrais sortir et retrouver une personne ou rester sur mon téléphone et parler avec cinq personnes en même temps." À mes yeux, les relations via écrans interposés seront toujours plus superficielles car elles n'engagent pas le corps. Je trouve ça particulièrement triste qu'on arrête de se regarder les uns les autres. Mais je me fais la remarque à moi-même, je suis de plus en plus distraite et de moins en moins attentive à ce qui se passe autour de moi. Néanmoins, l'écran engage une nouvelle définition de l'intime. On ne vit plus à deux : il y a nous et nos écrans, dans un couple ou toute relation qui engage deux personnes. 

Credits


Texte : Alice Newell-Hanson
Photographie : Sarah Mei Herman

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