la frontière est un cadre à dépasser

Le duo de photographes italiens Rumore Pair nous invite, à travers ses portraits de migrants sénégalais échoués au Sud de l'Italie, à repenser notre définition de la frontière – en politique comme en photographie. Rencontre.

par Malou Briand Rautenberg
|
18 Juillet 2016, 9:17am

Des corps d'enfants meurtris, frappés par le napalm. L'ombre d'un vautour planant sur un nourrisson. Le petit Alyan, échoué sur une plage de la mer Égée. Ces images érigées comme des symboles de notre inhumanité, ont ponctué l'histoire du photojournalisme. 2016, comme on le voit chaque semaine à la seule évocation des mots "Lampeduza" ou "Syracuse", n'aura pas dérogé à la règle de l'horreur. Pourtant, parmi le flux intarissable de photographies qu'accompagnent les vagues successives de migrants débarqués sur les côtes méditerranéennes, celles du duo de photographes Rumore Pair, sont loin d'être une invitation à la contemplation de la douleur. Plus allégoriques qu'évidentes, elles proposent un regard différent sur le débat des flux migratoires et questionnent, avec toute la distance et l'humilité qu'impliquent l'esthétique dite "amateur " de la photographie, la notion de frontière. Leur série "Boundary as a frame" est une ébauche de réponse. Originaires d'Italie, les jeunes photographes Domenico d'Alessandro & Maria Palmieri ont pris la route de Foggia, au Sud du pays, pour rencontrer ceux dont le nom, le passé, l'individualité même, est souvent tue par les médias. Ils se sont arrêtés dans l'usine désaffectée de Granarolo qui sert d'habitation aux migrants Sénégalais depuis près de 3 ans et ont tiré le portrait de ces voyageurs exilés, venus récolter la tomate contre quelques billets verts. Les captures de Google Earth qui enserrent chaque visage, capturé au noir et blanc, représentent la distance et l'itinéraire parcouru par chacun d'entre eux. Le cadre prolonge et documente le portrait de chaque homme, comme pour mieux avertir le spectateur de la porosité des frontières en 2016 - qu'elles soient politiques ou photographiques. Rencontre. 

Vous signez tous les deux sous le collectif Rumore Pair. Pourquoi ce nom ? Que signifie-t-il ?
Rumore signifie 'bruit', en Italien. Nous étions tous les deux à la recherche d'un nom pour notre studio mais il fallait qu'il colle à notre démarche photographique. Le bruit, pour le sens commun, est un défaut technique et une limite au medium photographique. Pour nous, c'est justement la faille, l'imprévisible qui fait la beauté d'une photographie. Notre approche découle de cet état d'esprit. On conçoit la photographie comme un medium plein, avec ses contradictions inhérentes et son potentiel infini. Les limites nous servent seulement de lignes d'horizon. Et même, le bruit respecte la nature conflictuelle de notre processus créatif. Sans ce bruit, on serait incapables de produire un projet comme 'Boundary as a frame'.

Justement, c'était quoi l'idée derrière ce projet, "Boundary as a Frame ?"
Nous sommes tous les deux des Méditerranéens. Et la mer méditerranée qui nous divise aujourd'hui a au cours de l'histoire été le point d'union entre de nombreuses civilisations, une thèse que l'historien Fernand Braudel soutient brillamment. Nous vivons une époque où les flux migratoires n'ont jamais été aussi forts. C'est particulièrement le cas en Italie, où nous vivons. Le pays de l'émigration est devenu la terre de l'immigration. À travers notre projet, nous essayons d'analyser cette dualité intrinsèque à la problématique migratoire : la liberté de se déplacer à travers le monde, inhérente à l'humanité et d'autre part, l'éternelle tentative de l'état de contrôler numériquement ou qualitativement ces flux migratoires. C'est pourquoi nous sommes allés recueillir les histoires des premiers concernés par cette crise, en s'appropriant la pratique qui se rapproche de la photographie documentaire. Les cartes qui servent de cadres aux portraits sont apparues par la suite, dans une volonté de réinscrire chaque migrant dans une réalité géographique. On s'est nourri des travaux des photographes italiens comme Luigi Ghirri, Guido Guidi et surtout, Jim Goldberg. Son corpus d'images, 'Open Sea', raconte à travers l'utilisation des cartes l'idée d'appartenir au monde. 

Qui sont exactement ceux qui posent sur vos photos ? Où les avez-vous rencontrés ?
Tous sont des occupants de l'ancienne usine Granarolo, située dans la banlieue de Foggia. Ça fait maintenant trois ans qu'ils l'occupent. Foggia est une petite ville du Sud de l'Italie, réputée pour son marché agricole. Mais c'est la première fois qu'une de ses usines est occupée par les migrants, débarqués sur le territoire italien. La ville est tristement célèbre pour recruter massivement des migrants, employés au black, lors de la récolte estivale de la tomate. Tous les hommes qui apparaissent sur nos photos viennent du Sénégal.

Quelques-uns des hommes en photo ont l'air très jeunes. Vous connaissez leur parcours, leur histoire ? Quelle relation avez-vous entretenu avec eux ?
Moussa, qu'on voit sur l'une de nos photos, a tout juste 21 ans. il est né et a grandi au Sénégal. Il a pris la route d'Agadez-Arlit-Bamako_Gao-Tripoli avant d'arriver en Sicile, et après avoir fait un stop en France et en Allemagne. Il est venu à Foggia pour la récolte de la tomate. C'est un des leaders de l'usine et surtout, le premier à l'avoir occupée. Le Berlin qu'il a vu et nous a décrit nous a semblé assez familier. Il nous a parlé des petits boulots au black et des arnaques successives de ses employés. Son charisme et sa détermination en font un homme à part - toujours là pour hausser la voix ou se détacher d'une condition dont il tente de s'extraire. Depuis février, nous allons les voir. Au départ, notre but était de créer une vraie relation de confiance et d'échange basée sur le respect mutuel. Au fur et à mesure, on leur a demandé s'ils étaient d'accord pour qu'on les shoote dans l'usine qu'ils occupent. Mais le projet est loin d'être fini, beaucoup d'images vont voir le jour d'ici octobre et notre exposition parisienne.

Que représente le cadre dans vos images ? Quelle est sa symbolique et sert-il un message politique ou social ?
Les cadres sont indissociables de l'image qu'ils complètent. Pour ce projet, le cadre symbolise la frontière : comme force, comme limite et comme source d'exclusion. Les frontières qui enserrent les migrants sont là pour représenter la tension qui existe entre la main-mise des politiques sur l'immigration et la liberté de l'individualité et du mouvement que les hommes ont, à travers l'histoire, toujours prise. Pour nous et comme André Breton l'écrivait, "Les barreaux sont à l'intérieur de la cage". Dans nos photos, l'en-dehors, le cadre, fait partie intégrante de l'image. Nous avons téléchargé des cartes via Google Earth et chacune de ces cartes retrace le voyage que chaque migrant a parcouru avant d'arriver à l'usine, en Italie. Chaque carte représente donc une histoire, un vécu et réinscrit chacun de nos modèles dans une réalité géographique personnelle. Ces parcours humains sont souvent dépersonnalisés dans les médias, à moins qu'ils soient comptés dans la masse ou comme morts. On voulait qu'ils retrouvent leur individualité.

Votre esthétique se rapproche de la photographie amateur. C'est une démarche consciente de votre part ? En quoi l'amateurisme sert votre propos ?
On mixe la pratique de l'argentique et l'usage de l'appropriation artistique. Notre corpus d'images est fait de photos instantanées, délibérément inspirées de la tradition vernaculaire en photographie, dite 'amatrice'. L'idée derrière cette démarche, c'était de pouvoir offrir à chacun des modèles leur portrait, ou de leur envoyer, à la manière de cartes postales. et puis en regardant toutes nos photos, on a eu envie d'aller plus loin, de tester les limites du cadre et de bousculer son sens. Notre projet a donc pris la forme d'une série qui peut encore s'étendre et se complexifier, s'adapter aux histoires d'autres migrants.

Quel rôle vous assignez-vous en tant que photographes, traitant de la crise migratoire actuelle ?
Historiquement, l'humanité ne serait pas ce qu'elle est sans les flux migratoires qui l'ont façonnée. À nos yeux, la liberté de mouvement est une valeur et un droit inhérent à chaque être humain. Ce projet n'est pas né dans le but de dénoncer le pouvoir en place. Plutôt d'interroger les limites de la représentation dans la photo documentaire. Le pouvoir universel et subjectif de la photographie offre à ceux qui la regardent, la possibilité d'interprétation. Même lorsqu'on confronte l'universalité de la grande histoire à celle, plus petite, de l'individualité de chaque migrant. Aujourd'hui, nous traversons une période de crise en termes migratoires. Et l'Europe, dans toutes ses contradictions, révèle ses plus grandes failles en temps de crise. En tant que photographes, et vivant en Italie, cette problématique nous touche évidemment. À nos yeux, l'hospitalité, inhérente à l'histoire de l'humanité, est une valeur qu'il faut, plus que jamais, placer très haut.

Pensez-vous que la photo, en 2016, peut ou doit être engagée ?
Tout ce implique un processus de communication est nécessairement politique ou engagé. Notre intérêt, à travers ce projet, c'est de protéger le libre-arbitre du public. De le laisser libre d'interpréter, comprendre et appréhender les sujets plus larges qu'on essaie humblement de mettre en lumière. 

Le duo de photographes Rumore Pair vient de remporter le prix du public Levallois et sera exposé à la galerie de l'Escale à Paris, dès le 6 octobre. 

Credits


Photographie : Rumore Pair
Texte : Malou Briand Rautenberg

Tagged:
SENEGAL
portraits
Photographie
Mediterranee
série photo
crise des migrants
interview photographie
rumore pair