au nom du père, du fils et du saint-insta : la spiritualité sur les réseaux sociaux

Les boules de crystal et les chamans envahissent peu à peu notre feed Instagram : ce déplacement digital est-il en train de désacraliser toute religion ou croyance ?

par Naomi Melati Bishop
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13 Janvier 2016, 10:50am

''Bande de hippies'' martelaient la plupart des gens autour de nous. Heureusement, ce temps est révolu. Aujourd'hui, il suffit de scroller son feed Instragram pour s'apercevoir de l'immixtion de la spiritualité dans nos vies et sur les réseaux sociaux. Les it-girls spirituelles de la toile comme @Goddess_rising ou Audrey Kitching rassemblent des milliers de followers autour de photos de pierres chaudes, de fleurs et d'elixirs magiques. De la boule de cristal aux incantations religieuses, le culte s'exerce désormais sur le digital.

Certains diront que je suis la quintessence de la "hippie milleniale": j'ai un tatouage en forme de lotus sur la paume, fait un stage de tamazcal dans la jungle mexicaine cet été, parcouru 10 000 km à la recherche d'un temple javaniste, mais surtout, je ne me déplace jamais sans mes amulettes autour du cou - et non, il ne s'agit pas de vulgaires grigris. Aujourd'hui, je suis amie avec mes chamans sur Facebook. En grandissant j'ai commencé à fréquenter les temples, les mosquées, les églises et les sanctuaires. En fait, j'ai eu la liberté de choisir seule ma croyance : ce qui m'a permis de me façonner ma propre spiritualité en empruntant des coutumes et des dogmes à différentes religions autour de moi.

La sécularisation actuelle nous incite naturellement à mixer et essayer les pratiques et les cultes afin d'en dégager son propre système de croyance individuel. Les réseaux sociaux ont évidemment joué un rôle immense dans la commercialisation et la visibilité de cette spiritualité hybride 2.0. S'il vous arrive de cliquer par hasard sur un compte Instagram et que vous voyez un mec porter un poncho tribal avec des attrape-rêves autour de lui, il s'agit peut-être d'une publicité pour une marque pseudo-bio-et-engagée-dans-la-sauvegarde-des-animaux.

Si les réseaux sociaux ont encouragé la pratique et la connaissance de soi dans un monde de plus en plus individualiste, elle n'en demeure pas moins une pratique et donc, a besoin de temps pour s'élever. À force de remasteriser à notre sauce la méditation, on en oublie qu'il faut parfois des années voire une vie avant d'accéder au nirvana intérieur. L'insta-spiritualité n'est-elle pas le reflet de nos âmes fragmentées et diluées ? Comment vivre de manière authentique et vivre son culte sans le transformer en un seul et superficiel #liveauthentic ? Et quel rôle endossent les réseaux sociaux dans l'ascension de cette spiritualité contemporaine ?

De nos jours, la normalité est à l'ayurvédique et à la médecine aux huiles essentielles. Chacun peut accuser son thème astral lorsqu'il est de mauvaise humeur. Lorsque des gens cool brassent les followers sur Instagram en vendant les mérites d'une vie saine et spirituelle, difficile de ne pas être intrigué par le phénomène sur la toile. La muse Instagram Nat Kelley passe son temps à poster des photos de son dos constellé de pierres chaudes. Il ne m'en a pas fallu plus pour googliser ''massage aux pierres chaudes bienfaits''. 

Je pourrais parler de Thich Nhat Hanh et de Sadhguru comme guides spirituels, mais les stars d'Instagram sont les nouveaux gourous, les sages modernes qui nous façonnent un chemin vers la quête du nirvana et transportent avec eux le prosélytisme qu'engendre le sponsoring des marques, (pour les plus reconnus d'entre eux).

La technologie rend l'accès au trône du gourou plutôt évidente : on peut devenir un professeur de yoga via Instagram ou rendre visite à des ashrams dans un espace 3-D immersif et virtuel plutôt que d'entamer un trip en Inde (d'ailleurs, de plus en plus de gens se rendent à l'église dans Second Life). Depuis que le royaume de l'insta-spiritualité déborde de pseudos-experts en tout genre, j'ai peur que la quête de la spiritualité ne devienne une histoire de dilettante, plus qu'elle ne propage l'idée globale d'un vivre-ensemble plus serein.

La sphère publique et privée sont aujourd'hui devenues des espaces communs. Peu d'entre nous postent des photos de nous en train de copuler, pourtant nous parvenons à partager des choses beaucoup plus intimes. L'intention qui en découle est-elle de partager nos exploits et nos connaissances spirituelles ou bien de dire ''hey, regardez comme je suis dans le coup'' ?

Bouddha a dit : ''La vie vient de l'intérieur''. Les Yogis dont les poses contorsionnistes affolent la toile, pourraient répondre : ''Les commentaires m'ont permis de croire en moi.'' Certes, mais doit-on nécessairement avoir l'aval de milliers d'inconnus pour prendre confiance en soi ? Ne doit-on pas s'oublier soi-même pour parvenir à une certaine paix intérieure et à un degré supérieur de méditation personnelle sans se soucier des likes qu'on récolte. Je me demande si certains continueraient de méditer s'ils arrêtaient de le prouver sur la toile.

Bien entendu, la spiritualité, si elle s'étale sur les réseaux sociaux, n'est pas synonyme d'unique démonstration. ''Mon compte Instagram contient des éléments spirituels car c'est le reflet de ma propre vie, explique Kelley. Je ne crois pas à la méditation d'une heure ou d'un jour, je suis à la recherche d'une vraie spiritualité qui traverse tout le spectre de mon existence.'' Kelley pratique le Zen et ne croit qu'en la médecine naturelle

Peut-être. ''L'esthétique d'une page Instagram permet de savoir si ce compte correspond à tes attentes ou à tes croyances. Contrairement au dogme, la photo d'un beau mandala peut tout à fait servir de point de départ à une quête de spiritualité, d'après Kelley. ''Les réseaux sociaux ont el pouvoir de réunir des personnes autour d'un même état d'esprit, personnes qui ne se seraient jamais rencontrées sans Internet.'' Certains gourous spirituels comparent les réseaux sociaux aux communautés intertribales aborigènes.

Je ne veux pas croire que ce regain spirituel soit le simple fait d'une tendance, comme l'ont été les bottes de pluie étrennées par Kate Moss il y a quelques années. Mais le chaman Jon Rasmussen m'engage à considérer les réseaux sociaux comme un élément naturel. ''Pour moi, il n'y a aucune différence entre la naissance de nouvelles espèces en Amazonie et la naissance d'une nouvelle technologie dans la Silicon Valley. Tout descend de la nature, tout est dangereux, imprévisible, comme la jungle, les volcans, les océans et les animaux. Donc n'ayons pas peur et ouvrons-nous à la création et prenons les réseaux sociaux comme un instrument pour faire vivre notre spiritualité.''

L'idée que les réseaux sociaux peuvent nous servir d'outil pour élever nos consciences de manière collective fait sens selon moi. Bien qu'ils soient aussi des armes puissantes pour influencer l'autre et profiter de la spiritualité. Deepak Chopra a dit : ''Les tendances sur les réseaux sociaux reflètent notre société… On peut engendrer bien plus qu'une seule guerre par le biais des réseaux sociaux comme on pourrait trouver la paix, l'harmonie et la justice avec eux.'' Alors comment utiliser la technologie à des fins humanistes et philanthropes ? Pour ma part, j'essaie toujours de représenter une version authentique de moi-même - que ce soit sur les réseaux sociaux ou dans la vraie vie. Avant de poster une photo de moi en train de réciter des incantations vaudou et d'utiliser le hashtag #blessed, je réfléchis aux raisons qui me poussent véritablement à me révéler aux autres et je me répète : je dois vivre ce que je poste. Et y croire. 

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