Publicité

les femmes en uniforme c'est comme la guerre et la violence, ça les excite toujours

La semaine dernière, Maya Toledano publiait des portraits des soldates israeliennes, le teint doré par les couchers de soleil. Karim Kattan nous explique en quoi cette glamourisation de l'armée peut poser problème, pour les femmes et pour la France.

par Karim Kattan
|
21 Mars 2016, 11:15am

Dans le premier épisode de Avi Does the Holy Land, une web série satirique sur la société israélienne, l'héroïne éponyme dispense généreusement des conseils aux juifs qui souhaiteraient voyager en Israël pour profiter au mieux de leur voyage. Son septième conseil : chopper un soldat. Le jackpot, c'est de le branler secrètement dans le bus de touristes sans que personne ne s'en rende compte. On aime le sexe et on aime les uniformes : quand les deux sont réunis, on est aux anges.

Au cours de la série, dans sa robe un peu trop flashy, un peu trop vulgaire, Avi déambule dans les rues de Tel Aviv et essaye de montrer au spectateur les plus beaux aspects de ce pays qu'elle a fait sien. Les créateurs de la série mettent en scène une femme qui voudrait redorer le blason de sa patrie et, ce faisant, dressent de ce pays un portrait au vitriol d'une justesse et d'une méchanceté remarquables.

On aime le sexe et on aime les uniformes : quand les deux sont réunis, on est aux anges.

Passons à une autre israélienne : Vice a exposé, il y a quelques jours, le travail de Mayan Toledano. La jeune artiste a entamé un projet photographique où elle capture les moments d'intimité et de rêverie de soldates israéliennes. Situation qu'elle a elle-même connue, le service militaire étant obligatoire en Israël, Mayan Toledano cherche à mettre en lumière ce qui se passe dans les moments de latence de la vie de l'armée. Nos collègues de Vice France ont partagé l'article traduit avec pour unique chapeau sur les réseaux sociaux, "Rien n'est plus beau qu'une femme en uniforme."

Mayan Toledano est une artiste qui récupère les codes girly afin d'en créer une arme de guerre. La douceur, les émotions, le rose : traditionnellement associés à la féminité et donc à une forme de faiblesse, Mayan les réclame à coup d'affirmations qui, pour doucereuses qu'elles sont, n'en demeurent pas moins puissantes. All my feelings are mine. Tous mes sentiments sont à moi ; mes petites culottes et mon rouge à lèvres, mes copines et mes soirées pyjama ; l'attente après avoir envoyé un texto à ce garçon qui me plaît. Ce ne sont pas des éléments superficiels de la vie d'une fille, qui trahiraient une forme de bêtise, mais des éléments structurants que l'artiste se réapproprie. L'émotion, c'est comme un cocktail Molotov qui fait péter l'atmosphère grisâtre et le cynisme de la dystopie ultra-libérale et ultra-virile qu'on semble vivre.

L'émotion, c'est comme un cocktail Molotov qui fait péter l'atmosphère grisâtre et le cynisme de la dystopie ultra-libérale et ultra-virile qu'on semble vivre.

Dans sa nouvelle série, l'artiste voudrait utiliser la féminité pour illuminer, à l'aide d'un coucher de soleil, les structures de la violence. Ce qu'elle photographie, avec plus ou moins de succès, ce sont des manières de se libérer : des femmes qui, malgré leur uniforme, se permettent de rêver. Il est donc d'autant plus surprenant de voir cette série ainsi présentée, et de lire le chapeau de Vice France. Les procédés mis en place par l'artiste s'en trouvent inversés, presque détruits. Ce chapeau nous force à regarder les photos comme une exploitation, finalement assez classique, du potentiel érotique des uniformes. D'un travail dont la douceur pourrait cacher une force percutante, on parvient à un effacement et une esthétisation des atrocités commises par l'armée israélienne.

La démarche est problématique : d'abord parce qu'il s'agit d'une armée ici montrée comme évoluant dans le vide intersidéral. On a l'impression que, dans leur intimité, ces soldates n'ont pas de vis-à-vis. Une armée sans ennemis est nécessairement morale puisqu'elle ne peut faire de mal à personne. Ensuite parce qu'elle procède à un effacement des Palestiniens. L'intimité ne s'accommode pas des cadavres. Le geste est donc très critiquable, notamment en Israël où l'armée est glorifiée en permanence.

Dans le contexte français aujourd'hui, cette série, telle qu'elle a été partagée, est d'autant plus bizarre. La campagne de recrutement pour l'armée, visible un peu partout à Paris depuis début mars, participe de la même construction d'un rêve de l'armée.

Cette campagne vise essentiellement à recruter des jeunes et des femmes, notamment pour l'armée de Terre. Ce seront des réservistes surtout liés aux opérations Vigipirate et Sentinelle. Gageons que l'esthétique de ces campagnes évoluera pour adopter ce qui "plait" aux femmes. Gageons que les esthétiques de sous-cultures nées sur Tumblr et Instagram telles que le vapor wave ou le cybertwee - dont le manifeste fait dialoguer les rêves de transhumanité, la féminité extrême comme subversion et la culture geek - seront lentement réutilisées dans ce genre de campagne, avec des objectifs très spécifiques. Il suffit de lire cette passionnante étude sur le choix des couleurs Pantone de l'année 2016 pour voir en quoi ce processus est déjà enclenché.

Il y a un nouveau corps du militaire. Il se fond plus légèrement dans son uniforme. Il est désirable - comme avant - mais il est désormais surtout instagrammable. Il vit en filtres. La guerre et la mort, ça passe mieux avec les tons atténués des couchers de soleil. On a l'impression que faire l'armée, c'est aussi doux que se réveiller un dimanche matin avec le soleil dans sa chambre ; la guerre, c'est se laisser caresser par une plume d'oie ; mourir, c'est comme s'appliquer une légère couche de gloss à paillettes sur les lèvres.

La France semble ne pas l'avoir encore tout à fait compris : pour sa campagne de recrutement, on est encore dans l'esthétique film / jeu vidéo de guerre. Mais comme d'habitude, Israël est le pionnier en matière de création du vocabulaire militaire. La France suivra sans doute un jour avec ses propres images feutrées de la guerre.

On a l'impression que faire l'armée, c'est aussi doux que se réveiller un dimanche matin avec le soleil dans sa chambre ; la guerre, c'est se laisser caresser par une plume d'oie ; mourir, c'est comme s'appliquer une légère couche de gloss à paillettes sur les lèvres.

Contre l'armée aseptisée, héroïque sans péril et engagée dans une guerre contre un fantôme, je préfère l'hystérie totale et stupide d'Avi. Avi qui met en lumière le fait que le débat politique - en Israël, mais plus généralement dans le monde - se fonde sur des représentations de l'appartenance nationale vides de sens mais pleines de couleurs pastel et de pipes taillées dans des casernes militaires par des gens rendus complètement idiots par la fascination de la violence. Avi, qui se moque de ce qu'on voudrait faire de son corps, en tant que femme ou en tant qu'Israélienne : alors, pour plaire à tout le monde, elle rend son corps complètement femme, incroyablement israélien. Elle pousse la logique d'instrumentalisation de son physique à sa conclusion logique. Souvenez-vous, ce vocal fry dont on adorait parler il y a quelques années. Avi le maîtrise et le ressort à chaque question stupide posée à ses interlocuteurs. Tous les hashtags, toutes les blagues, toutes les moues sont bonnes pour servir son propos.

Il nous faut peut-être suivre Avi et renvoyer à la gueule du monde ce qu'il essaye de nous imposer. Avec Avi, rire un peu hystériquement, mal mettre son rouge à lèvre trop criard ; avec elle, brandir la vulgarité comme défense ultime contre un monde qui veut rendre irréelles et jolies toutes les atrocités qu'il a lui-même créées pour mieux nous les faire avaler. 

Credits


Texte : Karim Kattan
Photographie : Mayan Toledano

Tagged:
israel
palestine
Femme
Photographie
Feminisme
débat
société
uniforme
karim kattan
glamourisation