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le débat sur la déchéance de nationalité a brisé l'image que je voulais avoir de la france

Karim Kattan est franco-palestinien, il a été naturalisé à l'adolescence dans un pays qui n'a jamais cessé de lui rappeler, presque comme une accusation, ses origines. Le débat d'aujourd'hui n'est pour lui malheureusement pas surprenant – ce n'est que...

par Karim Kattan
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08 Février 2016, 10:55am

Je n'ai jamais connu mon grand-père paternel. Il est mort peu après ma naissance. Mon grand-père s'appelait Nakhleh. En arabe, Nakhleh c'est le palmier, cet arbre des pays chauds qui est solidement enraciné et reste vert quelle que soit l'ardeur du soleil. Mon grand-père est, si j'en crois ce que l'on me raconte, resté solidement palestinien toute sa vie. C'était pourtant un voyageur. Il a vécu au Chili, en Angleterre, au Japon et en Inde. C'est en Inde justement, dans ce comptoir de la mer d'Arabie qui s'appelait jadis Bombay, que mon père est né juste avant l'indépendance du pays. Aléa de l'histoire : mon père est né anglais, en vertu d'un droit du sol un peu pervers.

Je n'ai jamais connu ce grand-père là. Je sais qu'il était très malade, complètement ravagé par Alzheimer à ma naissance. Il ne parlait plus. On me raconte que lorsque ma mère est allée me présenter à lui - rite sans doute un peu archaïque d'une Palestine patriarcale - il a prononcé ses premiers mots depuis bien longtemps en me baisant les pieds.

Mon grand-père vagabond m'a embrassé les pieds, comme pour me bénir et me maudire à la fois : toi aussi, tu seras vagabond. On te donnera un prénom enraciné, mais tu ne seras nulle part chez toi.

Mon grand-père maternel, que j'ai connu, s'appelait Michel. Ses soeurs s'appelaient Yvonne, Madeleine et Marguerite. Son frère, Albert. Michel est né en Palestine. Ma famille a rapidement émigré en France, où Michel a passé toute son enfance et une grande partie de son adolescence, avant de revenir en Palestine. Michel a passé le restant de ses jours dans ce pays, qui était le sien, et il y est aujourd'hui enterré. En français, il roulait les r non pas comme un arabe mais comme un français du début du XXème siècle, qui a grandi entre Pigalle et Neuilly-Plaisance.

Mon grand-père vagabond m'a embrassé les pieds, comme pour me bénir et me maudire à la fois : toi aussi, tu seras vagabond. On te donnera un prénom enraciné, mais tu ne seras nulle part chez toi.

La France a sauté une génération dans ma famille. Ma mère et mon père parlent un français qui m'a longtemps fait honte. Quand j'étais petit en France, je demandais à ma mère de ne pas venir me chercher à l'école. Elle roulait les r si fort que mes amis la prenaient pour une nounou étrangère. Mais Michel et sa femme Julia, elle aussi palestinienne accidentellement française, tenaient absolument à ce que leurs petits enfants parlent français.

C'est par cette volonté là, complètement arbitraire, que j'ai fini franco-palestinien et non anglo-palestinien. Je suis né à Jérusalem, j'ai grandi en Palestine, un pays où l'identité nationale est - pour le moins - compliquée. J'ai été naturalisé français pendant l'adolescence. Je me souviens encore de ce jour : j'ai eu l'impression d'être adoubé. J'étais enfin accueilli dans la communauté des gens qui méritaient de vivre. La France, ce pays qu'on m'avait éduqué à aimer, m'acceptait enfin après des années de préfecture où des secrétaires pas sympas me toisaient à sept ans, à dix ans, à douze ans, et à quatorze ans, pour évaluer ma francité.

Depuis, je n'ai pas regardé une seule fois en arrière. Jamais je n'ai remis en cause ma nationalité française. Quand on me demandait, ici, si je me sentais plus français que palestinien, j'étais incapable de répondre. J'étais aussi français que palestinien. Poser la question, c'était ne pas comprendre la beauté de certains exils et la richesse qui venait d'être un citoyen de deux, trois, dix pays, et pas d'un seul. Je tiens à préciser qu'on ne m'a jamais posé la question en Palestine. C'était uniquement en France qu'on se sentait obligé de clarifier, de bien tracer la ligne qui séparait mon « origine » de ma « nationalité ». Origine : palestinien. Mais il boit du vin. Tout va bien. C'est un français. Presque.

C'était uniquement en France qu'on se sentait obligé de clarifier, de bien tracer la ligne qui séparait mon « origine » de ma « nationalité ». Origine : palestinien. Mais il boit du vin. Tout va bien. C'est un français. Presque.

Presque, car je me suis toujours senti obligé de faire mes preuves, de verbaliser très clairement mon attachement à la France et à beaucoup de ses valeurs. Comme si, le cas échéant, j'allais me trouver à nouveau éjecté de la sphère sociale, relégué au rang d'étranger, d'immigré, de parasite. Mais ce n'étaient que des moments rares où j'en prenais conscience. Je me complaisais malgré tout dans ma France, je le suis tout autant que vous me plaisais-je à penser, d'ailleurs la preuve je vais faire tout ce qu'un français fait, et je vais y réussir brillamment.

Tout cela a commencé à me revenir en pleine gueule en 2015 en France. Lentement et subrepticement d'abord : où est Charlie en moi, je ne le trouvais guère mais je voulais absolument le trouver alors je disais oui, oui je suis résolument Charlie les mecs, mais pas trop non plus. Ça faisait l'affaire. Puis, d'un coup, déchéance de la nationalité.

Le débat est purement symbolique, il n'a pas de véritable effet hors la création d'une non-nation dans la nation. Pour ma part, je ne suis même pas directement concerné : d'abord parce qu'a priori je ne suis pas un terroriste, et ensuite parce que - étant naturalisé - j'étais de toute façon déjà susceptible d'être déchu de ma nationalité française. Je ne suis pas concerné, de surcroît, parce que quelle que soit la manière dont on embellit les discussions, nous savons tous parfaitement bien qui est visé : les maghrébins en France.

Je ne suis pas concerné, de surcroît, parce que quelle que soit la manière dont on embellit les discussions, nous savons tous parfaitement bien qui est visé : les maghrébins en France.

Le débat sur la déchéance de la nationalité est complètement abscons. On ne comprend plus ce qui est débattu exactement et on ne saurait même plus deviner ce qui va en ressortir. De discours en discours, on a perdu le fil. Ce qu'on sait, c'est que la question a secoué la nation. C'est la confusion qui règne, le soupçon généralisé de son prochain. Je ne suis pas directement visé, et pourtant j'ai eu l'impression que quelqu'un en France a dit « suivez mon regard » et que le regard de la nation s'est posé sur moi.

Je ne pense pas être le seul à avoir ressenti cela. Je pense que beaucoup de binationaux - naturalisés, droit du sol, droit du sang, qu'importe - ont ressenti la même chose. Je pense qu'un binational franco-canadien ou franco-australien n'a pas ressenti ce même frisson, cette inquiétude lancinante. La mesure, concrètement, est inutile comme on a pu le dire et le redire. Elle n'a qu'une valeur symbolique : elle vise un terroriste supposé, un « autre » idéal qu'on pourrait expulser de l'espace républicain pour purger un peu tout ce qui vient de nous arriver. Des arabes, ne gardons que Najat Vallaud-Belkacem, Ali Baddou ou moi. Les autres, dehors, ailleurs, loin de nos yeux, loin de nos coeurs.

Ceux qui me posaient la question « es-tu plutôt français ou palestinien ? » avaient bien raison. C'est moi qui avais tort. Il faut que je puisse répondre à cette question, que je déchoie vite l'un des deux, que je déchoie vite mes grands-parents tous exilés, tous voyageurs, tous avides de la vie pour qu'on ne me soupçonne plus. Il faut que, rapidement, je redessine la géographie des amours, pour passer incognito.

Des arabes, ne gardons que Najat Vallaud-Belkacem, Ali Baddou ou moi. Les autres, dehors, ailleurs, loin de nos yeux, loin de nos coeurs.

Ma mère m'a récemment offert une boite dans laquelle elle m'a sommé de bien ranger mes papiers, à commencer par mes passeports. Dans le panthéon de ses grandes angoisses, il y a celle que je puisse un jour perdre tous mes papiers. Quand on vient d'un pays où avoir un passeport est, en soi, tout une histoire et tout un problème, on se met à fétichiser la chose. Si, comme moi, on a la chance de pouvoir en obtenir plusieurs, alors on commence la collection la plus longue et laborieuse de sa vie. J'ai une obsession du passeport. J'aimerais en avoir dix. J'ai envisagé sérieusement de demander la nationalité indienne, moi qui n'ai rien d'indien.

Ce débat sur la déchéance a brisé une certaine image que je voulais avoir de la France. Au contraire de mon passeport palestinien, qui est volatile et susceptible d'être subtilisé ou confisqué, mon passeport français était un socle, un fondement solide pour construire une vie. C'est ce que je cherchais, et que j'avais trouvé, en France.

Les enfants que j'espère avoir seront français par le droit du sang. C'est la douce magie de la naturalisation, qui d'une génération à l'autre se transforme en droit du sang comme par une opération alchimique. Mon appartenance se définit à l'envers : mon sang est français parce qu'il fait de mes enfants automatiquement des français. Mon sang est palestinien, parce qu'ils le seront aussi.

J'aimerais que mon fils s'appelle Qais. C'est un beau prénom arabe, le nom d'un amoureux transi, le premier fou d'amour. Ma fille j'aimerais qu'elle s'appelle Julia, comme ma grand-mère (la francophile), ou Emily, comme mon autre grand-mère (celle qui a accouché en Inde, accident grâce auquel un jour, je l'aurai, ce putain de passeport).

Mon appartenance se définit à l'envers : mon sang est français parce qu'il fait de mes enfants automatiquement des français. Mon sang est palestinien, parce qu'ils le seront aussi.

Quelle que soit l'issue de ce débat, j'ai peur que Qais et Emily, contrairement à moi, ne se sentent plus à leur place ici. Parce qu'ils sont des enfants des diasporas, des vomissements brutaux de l'histoire, on les forcera à vivre perpétuellement déracinés. J'ai peur que, contrairement à moi pour qui le passeport français était un gage de sécurité, le leur ne soit plus qu'une épée de Damoclès, un attribut honteux à cacher. Je peux encore parler de mes origines, mais eux, que pourront-ils raconter ? Que pourront-ils dire pour justifier leur vie en France, à moins de commencer par ce moment où le jeune Michel, agrippé à la main d'Yvonne sa grande soeur, est arrivé en bateau de la Palestine pour faire ses premiers pas à Marseille ?

J'aimerais que contrairement à moi, à mes parents et à mes grands parents, mes enfants soient enfin enracinés partout et nulle part, que leur coeur ne soit plus déchiré en dix morceaux éparpillés au quatre vents ; je voudrais qu'ils ne soient plus déracinés mais simplement libres.

Privilégié comme je suis, je ne souffrirai sans doute pas immédiatement de ces débats qui animent ce pays que je croyais mien. Mes enfants, en revanche, devront grandir avec les malédictions que la France et leur père leur auront laissées pour tout héritage. 

Credits


Texte : Karim Kattan
Photographie : Karim Kattan entouré de ses grands-parents