Collection de Xenia Laffely, diplômée Master © HEAD - Genève, Raphaelle Mueller

il y a de la place pour tout le monde dans la mode

​La HEAD, la Haute Ecole d’Art et de Design de Genève, vient de fêter ses 10 ans avec un défilé de ses diplômés. L’école, jusqu’ici plutôt discrète, sort de l’ombre. i-D a rencontré la créatrice Léa Peckre, responsable du département « Design Mode...

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28 Novembre 2016, 4:05pm

Collection de Xenia Laffely, diplômée Master © HEAD - Genève, Raphaelle Mueller

Plus de 2000 personnes, spécialistes de la mode, journalistes mais aussi grand public se sont retrouvées vendredi 18 novembre à Genève pour assister au désormais bien connu défilé de la HEAD. Cette année c'est Felipe Oliveira Baptista qui a présidé le jury. Le défilé a affiché complet en quelques heures, signe de l'engouement que suscite l'école.Idéalement située entre Paris et Milan, l'école attire de plus en plus de candidats. Comme La Cambre de Bruxelles ou l'Ecole des Arts Décoratifs de Paris, la HEAD est un établissement public. « Si l'école a bonne réputation c'est parce qu'elle est très exigeante vis-à-vis de ses élèves, qu'elle met face à la réalité du monde du travail » explique Léa Peckre qui dirige le pôle « Design Mode » de la HEAD. Comme Walter Van Beirendonck, à la tête du département mode de l'Académie Royale des beaux-arts d'Anvers, Léa Peckre est avant tout designer à la tête de sa marque. Et pour ce qui est des réalités du marché, la créatrice, diplômée de la Cambre et Grand Prix du jury de Hyères en 2011 pour sa collection « Les cimetières sont des champs de fleurs » sait de quoi elle parle. Proche des étudiants, Léa Peckre veut les inciter à sortir d'un design de mode attendu qui ne serait que le reflet de tendances ponctuelles. « Si tu trouves ta façon de nourrir le paysage de la mode, c'est évident que tu trouveras ta place » indique-t-elle. Elle insiste aussi sur le travail en équipe : « on ne travaille pas seul dans la mode ».

Depuis septembre 2015, tu es responsable du département « Design Mode » de la HEAD. Quand as-tu commencé à enseigner la mode ?

J'ai commencé très jeune à donner des cours de stylisme/modélisme pour payer mes études à La Cambre. A l'époque, je travaillais dans des bars et ça commençait à m'épuiser, j'ai donc réfléchi à une autre manière de gagner ma vie. J'ai posté des annonces sur internet et de fil en aiguille, j'ai commencé à avoir pas mal d'élèves. J'ai donné des cours individuels puis des cours de groupe pour les enfants, adolescents, des femmes au foyer ou même des personnes voulant se réorienter dans le secteur de la mode. Je les aidais à se préparer aux concours, c'était un vrai challenge. Enseigner m'a clairement aidé - pour mes études à La Cambre et plus tard pour ma marque. J'ai ensuite enseigné le stylisme aux Arts Décoratifs de Paris. L'enseignement c'est un peu ma liberté à moi.

Comment décrirais-tu ton rôle à la HEAD ?

Je supervise le département mode, en tant que Directrice artistique. Cela comporte plusieurs tâches : je rédige le programme des études, je travaille sur des projets pédagogiques avec l'équipe enseignante, je m'occupe de la direction des divers événements liés au département, comme le défilé, par exemple. Je traduis la vision mode de l'école dans sa communication et son management. Nous avons la chance d'avoir un corps professoral et une équipe très talentueuse, avec qui je partage une vision très contemporaine de la mode. J'apporte aussi de nouveaux éléments comme des profils issus du monde professionnel. Par exemple, Glenn Martens, ami et DA de Y/Project, assure le suivi des collections des étudiants. Je propose continuellement à des amis photographes ou créateurs de venir faire des workshops. L'idée c'est de nourrir aussi l'enseignement avec des personnes qui sont confrontées chaque jour aux exigences du marché. Cela passe par des interventions ponctuelles, des conférences ou des workshops. C'est une chance pour l'école d'avoir les moyens de faire cela et c'est très stimulant pour les étudiants. Ces interventions dynamisent leur travail créatif et les nourrissent avec des regards très différents.

Tu es à la fois designer à la tête de ta marque et responsable pédagogique, penses-tu que cette double fonction te permet d'apporter un nouveau regard sur l'enseignement de la mode ?

Oui je pense que ça me permet d'être plus proche des réalités du marché. Pour le Bachelor (diplôme bac+3) on n'a pas les mêmes exigences que pou le Master (diplôme bac+5). Je souhaite pousser nos étudiants du Bachelor vers la recherche d'une créativité personnelle, une esthétique qui ne soit pas normée. Mon but est vraiment de les inciter à sortir d'un design de mode attendu, convenu, qui n'est que le reflet d'un courant de mode ponctuel. Je les incite à s'approprier une ou plusieurs techniques, à découvrir quelle pourrait être leur patte, leur signature. Quand on regarde le panel de créateurs de la mode, on s'aperçoit que certains ne travaillent que la maille, le tailleur, le flou, les imprimés, la broderie etc. : ils ont trouvé leur moyen d'expression. Cette prise de conscience n'est pas forcément spontanée, mon travail est d'accompagner les étudiants dans ce cheminement.

J'essaye aussi de les rendre un peu plus confiants. Je constate à quel point nous vivons une époque dans laquelle la confiance est de plus en plus faible. J'essaye de les conforter dans l'idée qu'ils ont leur place dans ce secteur parce que je suis convaincue qu'il y a de la place. Ce n'est pas un secteur bouché, il y a du travail ! Surtout, le secteur est multiple : il y a tellement de possibilités. Tout le monde ne finit pas directeur artistique et ce n'est pas grave. Tout de suite, pour les étudiants, il est question de dessiner une collection alors qu'on ne demande pas ça dans les studios. Quand tu es styliste, on te demande de participer au dessin d'une collection, ce qui n'est pas pareil. Si tu trouves ta façon de nourrir le paysage de la mode, c'est évident que tu trouveras ta place. Notre niveau d'exigence est élevé, je ne peux pas laisser partir un étudiant qui n'aurait pas le bagage nécessaire pour affronter le marché.

La HEAD fête ses 10 ans et elle attire de plus en plus de candidats dans le secteur de la mode. Est-ce que tu ressens cette hausse d'intérêt pour l'école ?

Je commence à ressentir ce succès notamment via les retours des invités du défilé et des membres du jury. Les gens ont été très touchés par le défilé et sont curieux de savoir ce qu'il se passe à la HEAD. Nous avons organisé deux sessions de défilé dans la même journée et au total nous avons accueilli plus de 2000 personnes. La presse et les bureaux de recrutement ont répondu présent. Les gens acceptent spontanément de faire des workshops ou des conférences. Par exemple, Felipe Oliveira Baptista, Président du jury du défilé, a donné une conférence « Talking Heads » la veille du défilé.

Collection de Vanessa Schindler, diplômée Master  © HEAD - Genève, Raphaelle Mueller

La fonction de directeur artistique d'une grande maison de mode est-elle toujours autant l'objet de fantasmes parmi les étudiants de la nouvelle génération ?

Non, je n'ai pas l'impression. Par rapport à mon époque, ça n'a même rien à voir. Etonnamment, les étudiants fantasment beaucoup sur ceux qu'ils considèrent comme de vrais créateurs. Pour leur stage, j'ai été surprise de constater qu'ils candidatent chez de très petits créateurs qui possèdent de petites structures au fin fond de l'Islande ou du Canada ! A mon époque, on visait New-York, Londres ou Paris. On voulait vraiment aller dans de grandes maisons. Alors, peut-être que nos étudiants ont peur d'aller dans ces maisons car ils pensent qu'il n'y a plus de créativité ou qu'ils auront du mal à sortir du lot parmi une armée de stagiaires… Je crois surtout qu'ils ont envie de faire plein de choses et de se voir confier plusieurs tâches à la fois.

La HEAD a présenté son défilé annuel vendredi 18 novembre pour récompenser les travaux des meilleurs étudiants. Tu as supervisé la direction artistique du défilé. Existe-t-il un style HEAD ?

Oui il y en a un style HEAD que mes prédécesseurs ont merveilleusement bien amené. Il est très actuel et sans prétention. Pour ma part, j'ai une idée de comment je souhaite le faire évoluer mais c'est évidemment en pleine construction… Cela nécessite du temps et ne se fait pas en un an. La première année, j'ai surtout observé le fonctionnement de l'école et j'ai passé beaucoup de temps auprès des étudiants pour essayer de comprendre leurs besoins. Pour le défilé, j'ai fait en sorte que chaque collection trouve sa place tout en créant un ensemble, une cohérence. On s'est beaucoup basé sur la musique de chacun et on a prévu des chorégraphies simples mais très dynamiques. Tout en veillant à rester le plus professionnel possible, ce n'est pas parce que c'est un défilé d'école que les collections doivent être maladroitement présentées.

Il y a quelques mois le magazine Business Of Fashion publiait un article intitulé « Pourquoi vous ne devriez pas lancer votre marque directement en sortant de l'école ». Quel est ton avis à ce sujet ?

Il n'y a pas de règles. Je fais partie de ceux qui ont commencé très peu de temps après l'école et c'est sans regret, cela m'a rendue plus forte. Je suis fière de ce que nous avons réalisé, en étant encore indépendant aujourd'hui. Mais, avec du recul, avoir travaillé seulement 3 ans en studio avant de lancer ma marque m'a fait réaliser à quel point on est impatient quand on est jeune. Si je suis aujourd'hui d'accord avec le fait que ce n'est pas la meilleure idée de lancer sa marque après l'école, c'est simplement pour rappeler qu'on oublie trop souvent qu'on a le temps de faire les choses… Lancer sa marque est extrêmement complexe et requiert une capacité à rebondir très importante. Avoir de l'expérience, un bagage et un peu de maturité peuvent rendre la vie plus simple pour lancer sa marque. On a tendance à croire qu'il faut tout faire tout de suite. Dès qu'on gagne un concours, on pense qu'il faut lancer sa marque dans la foulée. On a tendance à vouloir capitaliser tout de suite sur un moment de lumière mais il faut faire attention, ça peut-être dangereux.

En juin 2016, l'Institut français de la mode (IFM) et l'Ecole de la Chambre syndicale de la couture parisienne ont annoncé leur rapprochement stratégique avec une ambition de rayonnement mondial et une affirmation de la création. Faut-il aussi enseigner le marketing et la communication à des designers de mode ?

A la HEAD nous avons introduit le marketing et la communication qu'à partir du Master. Le Master et le Bachelor sont donc deux pôles bien différents : avec le Bachelor, on pousse la créativité et avec le Master, on va plus loin, on apprend à avoir une vision plus globale de la mode. Je ne suis pas forcément pour des cours de marketing avant le Master. On n'en a pas obligatoirement besoin pour être designer. Au contraire, il faut être libre. On apprend aussi sur le terrain, au sein des entreprises. Pour le Master, on illustre la complexité du marché et à ce titre, je parle en connaissance de cause. Pour cela, j'ai mis en place un projet qui me tient à cœur : en 1ère année de Master j'ai organisé un « Programme Studio » sur un semestre. On reconstitue le studio d'une maison et on invite un vrai DA, qui vient une fois par semaine briefer les étudiants sur l'ADN de la collection à créer. En 5 mois ½, ce qui correspond à la durée de création d'une collection, les étudiants réunis en équipe créent une collection. C'est une vraie professionnalisation, ils travaillent avec une chef d'atelier et une commerciale sur le plan de collection, le positionnement prix, le calcul des marges. Ce n'est pas théorique. Ils vivent les choses jusqu'au bout, ils font même des recherches de fournisseurs. Ils auront une journée à la fin de la collection avec une journaliste pour faire le dossier de presse et pour apprendre à écrire sur la collection. Le travail en équipe est primordial : on ne travaille pas seul dans la mode.

L'Europe compte des écoles de mode classées parmi les plus prestigieuses du monde : la Central Saint Martins (Londres), Aalto University (Helsinki), la Royal academy of fine arts (Antwerp), La Cambre (Bruxelles), IFM (France), la HEAD (Genève), Polimoda (Florence). Existe-t-il des projets d'alliance ou de diplômes communs entre les écoles de mode européennes pour capitaliser sur ces bons résultats ?

Je pense que chaque école a envie d'être la meilleure. C'est assez logique… Partager ses recettes de travail, je ne sais pas si c'est envisageable. Peu d'écoles sont dans cet objectif de partage. Néanmoins, dans le cadre de programmes d'échanges, la HEAD travaille en partenariat avec de nombreuses écoles à l'étranger comme le California College of the Arts à San Francisco, le London College of Fashion à Londres, l'University of Art and Design de Kyoto et d'autres en Allemagne, au Brésil, en Finlande ou en Nouvelle Zélande. A l'inverse, nous accueillons des étudiants venant de l'étranger. Dans un contexte de globalisation, c'est important de maintenir des liens avec d'autres villes.

En France, on regrette souvent le manque d'engagement de l'Etat en faveur de la jeune création. Qu'en est-il selon toi dans les pays voisins ?

La France reste en retard pour ce qui est du soutien de la filière mode dans son ensemble. Mais, il faut nuancer : la Suisse et la Belgique ne sont pas des plateformes importantes de la scène mode mondiale et ont plus d'espace pour faire émerger la jeune création. En France, il y a un effet de saturation. En Suisse, il y a de nombreuses bourses pour les étudiants qui compensent le coût élevé de la vie. Après le défilé, deux prix ont été mis en place. L'école dispose aussi de moyens importants. En France, il existe environ une soixantaine d'écoles de mode. C'est devenu un business. Il faudrait plutôt restructurer les Arts Décoratifs (qui est une école publique) plutôt que de créer de nouvelles écoles.

Collection de Jeremy Gaillard, diplômé Master © HEAD - Genève, Raphaelle Mueller

Est-ce que le fait d'enseigner la mode influence ta façon de travailler pour ta marque ?

Enseigner à la HEAD m'a aussi poussé à me poser des questions sur notre industrie, son rythme, ses absurdités aussi. Mais ça me fait aussi une vraie césure et c'est assez agréable. Je vais à Genève environ 8 jours par mois, au milieu des montagnes, où tout est beaucoup plus calme. C'est un vrai bol d'air. Ça m'enrichit et me stimule.

Quels sont les projets d'avenir pour ta marque ?

Très excitants, nous sommes dans une phase importante de développement, comme évoqué précédemment, j'ai pris le temps de remettre certaines choses en question.Il y a un discours alternatif qui commence à vraiment prendre le dessus. Je ne peux pas dire encore comment exactement, mais nous sommes en train de repenser en profondeur la marque. Ma campagne automne-hiver 2016 shootée par Pierre Debusschere est sortie le jour où j'aurais dû défiler à Paris. C'était une façon pour moi de commencer à annoncer que j'allais redéfinir les règles du jeu. Sinon, en attendant d'en dévoiler plus, je continue à honorer mes client fidèles. En janvier, j'ai plusieurs collaborations qui verront le jour, une avec La Redoute : 6 pièces inspirées des bestsellers de la marque sont revisitées, c'est une mini capsule orientée sur la robe tailleur. Toutes les pièces sont noires sauf un imprimé, une première pour la marque ! On a aussi une collaboration avec Nordstrom, aux USA et au Canada en exclusivité. Les pièces sont très travaillées et atypiques. J'en suis très fière et je suis impatiente de vous la dévoiler.

Credits


Texte : Sophie Abriat