à paris, la mode se prépare à l'apocalypse (épisode 2)

Entre le couronnement Paco Rabanne, la nostalgie élisabethaine de Loewe et les adieux enneigés de Karl, cette saison, la mode se tournait vers l'éternité. Canto due.

par Micha Barban Dangerfield et Sophie Abriat
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11 Mars 2019, 12:03pm

Comme des Garçons à l’école des sorcières

Comme des Garçons

Un orgue, d’inquiétants violons, le son d’un hélico, une complainte déchirante, des percussions militaires ? Oui, nous sommes bien au défilé Comme des Garçons, et la bande-son qui habille le défilé automne/hiver 2019 est au diapason de l’émotion profonde à laquelle Rei Kawabuko nous a habitués au fil du temps. Pour sa nouvelle collection, c’est dans le noir et l’occulte que la créatrice est allée sculpter ses silhouettes et son discours. Cette saison, la femme Comme des Garçons est puissante, sombre. Elle a peur, et se protège en portant de somptueuses armures en caoutchouc, grâce auxquelles les épaules grandissent, les jambes se musclent et le torse se bombe. Mais elle aussi instille la peur et le mystère, recouverte d’un taffetas victorien et le visage caché sous d’immenses capuches. Rarement le jeu des textures et des volumes aura été aussi évocateur. À la fin du défilé, les mannequins se réunissent en cercle, non sans rappeler un rite sorcier. Et l’on se demande si l’on assiste à une séance d’exorcisme ou une réunion de famille ? Dans les deux cas, ça fait du bien à tout le monde.

Sacai et la nouvelle géométrie

Sacai

Réformer la silhouette, voilà ce qu’a tenté Chitose Abe cette saison avec Sacai. Et qui dit silhouette dit forcément volume et proportions. La designer japonaise n’a donc pas hésité à déconstruire, décaler la géométrie de ses tenues, et à créer de nouvelles mathématiques du vêtement. Conservant une esthétique désirable, une vision prêt-à-porter accessible et un confort chaud et utilitaire, la créatrice s’en est allé rallonger les manches de ses pulls en maille, rehausser ou abaisser la taille des trenchs géants, renverser l’oversized de ses robes ou de ses manteaux en fourrure et déstructurer ses costumes croisés. L’équilibre est trouvé entre ce que l’on s’imagine porter et les carrures exagérées lorgnant vers la couture. Une abstraction du design qui trouve sa métaphore sur certaines pièces dont l’imprimé multicolore est inspiré, non pas de ses fameuses toiles, mais des gouttes de peinture que l’artiste laissait aléatoirement tomber sur le sol de son studio. Parce qu’il faut parfois savoir faire un pas de côté (et regarder parterre) pour se réinventer.

Les amulettes de Loewe

Loewe

Sur les murs de l’UNESCO, des petits médaillons de verre élisabéthains disposés au hasard, présentaient des portraits de nobles et fonctionnaient comme des amulettes protectrices. Pour les apprécier, il fallait jouer des coudes et les regarder de très près. Tout comme la mode de JW Anderson, dont la complexité n’est saisissable que si l’on se penche vraiment dessus. Elles traduisaient aussi la volonté du créateur de miniaturiser son travail, se rapprocher des lignes des corps et distiller ses silhouettes. Sa nouvelle collection, davantage austère et cintrée que ce à quoi il nous a habitués, comprenait de longues mousselines et dentelles, des jabots, des mailles dévorées et des détails presque féodaux. Sans en faire des caisses, il glissait à nouveaux de nouvelles logiques enchevêtrées : ici dans les camées de verre ou là dans les chapeaux d’inspiration phrygienne. Que restera-t-il de nous ? De nos visages et de nos corps ? Et de nos désirs d’immortalité ? On aura beau cumuler les selfies, les portraits peints au XVII sur de petits camées ont plus de chance de survivre que tous les Go du Cloud. Bref, la tempête gronde mais les ancêtres veillent.

La force tranquille d’Atlein

Atlein

De la sérénité chez Atlein. Aucune angoisse du temps qui passe, aucun désir de brûler les étapes. Dans les sous-sols du Palais de Tokyo, d’emblée, on reconnaît sa patte : des robes froncées qui vrillent à l’oblique, des lignes près du corps, des escarpins ultra minimalistes très haut perchés, des tops plaqués sur des corps en tension. C’est la seconde collection d’Antonin Tron depuis qu’il a remporté le Grand Prix du jury de l’ANDAM, succédant ainsi à Y/Project. Ce qu’il aime c’est la matière, la draper, la modeler, la dompter. Le tombé, les fronces, les chassés-croisés de tissu, les fentes, tout est à sa place. Aux robes en jersey, signature du label, s’ajoute désormais un vestiaire plus tailoring avec des ensembles tailleur et des modèles en cuir, ciselé comme du flou. Robes florales effet glacé, modèles en velours imprimé, pulls en maille architecturaux, minijupes en accordéon : il faut les toucher, les retourner, les observer ces modèles pour en admirer la confection. Constant, boussole bien réglée dans la poche, Antonin Tron ne laisse personne lui dicter son horizon.

Julien Dossena a pris la couronne chez Paco Rabanne

Paco Rabanne's new glamour

Julien Dossena sculpte son propre trône depuis quelques saisons à Paris. Il en était ce mois-ci aux dernières finitions, à poser les ultimes joyaux. Pas besoin de régence, le roi est fin prêt à prendre la direction de la mode parisienne. L’exercice de l’aluminium rempli avec succès, Julien Dossena ourdit désormais le futur de sa mode : sophistiquée, passionnée, mélancolique et glamour comme les reines d’Hollywood. Au Grand Palais la semaine dernière, les talons des mannequins s’enfonçaient dans une moquette peuplée de palmiers, Brian Eno et 10 CC en fond sonore – magique. Les traines, ce pantalon (parfait) en sequins violets, les cristaux en suspension, les drapés imprimés du passé, les gilets sages, les vestes cavalières fournies de dorures, et les disques d’argent brillants leur conféraient un air princier, suranné et irrésistible comme Monroe, poétique comme la bande du Chelsea Hotel, lunaire comme l’œuvre d’Arthur Russell. À chaque passage, les invités s’extasiaient à voix haute, incapables de retenir les « wows » spontanés. Certains ont pleuré – true fact. Un couronnement réussi, en somme.

Le service gagnant de Lacoste

Lacoste

Le premier défilé de Louise Trotter à la tête de Lacoste est une des plus belles réussites de cette Fashion Week. N’entendez pas par là un tournant révolutionnaire, justement, Lacoste est redevenu Lacoste. Fidèle aux codes de la maison, à son histoire et ses repères aussi, la semaine dernière, la nouvelle directrice artistique tirait des fils mais ne s’éloignait jamais trop du cadre. Les longues jupes plissées, les polos piqués allongés dans des robes, ou crochetés sur les cols, les vestes au coupé parfait, le crocodile brodé en monochrome ou gonflé à bloc au dos des vestes, les pardessus en cuir fin… La collection se jouait sur un terrain circonscrit, uni, et présentait des tons réguliers. Ace !

Chanel, vers l’Olympe

Chanel

C’était le défilé de la décennie, d’une émotion rare. Dans un décor hivernal, les cimes peintes des montagnes, les chalets, les sapins, la fausse neige ultra-réaliste au sol, donnaient des frissons dans le dos des visiteurs. Puis la voix de Karl Lagerfeld, comme projetée d’outre-tombe, presque réconfortante, a retenti dans une atmosphère brumeuse et tranquille. Comment fait-on pour honorer un si grand couturier sans verser dans le trop ? Comment préserver une pudeur de circonstance quand tout le monde vous regarde ? En fond sonore, le ricochet des carillons a sonné le commencement de la cérémonie puis les mannequins, une à une, se sont rassemblées en bout de podium, la tête haute et pleine de souvenirs, avant que toute la salle n’observe une minute de silence. Les flashs se sont tus, les écrans des Iphones ont (presque) tous disparu. La foule s’est recueillie. Puis les mannequins se sont avancées sur le podium, les mains plongées dans les poches de larges pantalons en tweed, enveloppées dans des silhouettes qui remontaient toute l‘histoire du couturier au sein de la maison. Celui qui faisait du passé un jeu de cache-cache, de la mode un cycle élastique et de la féminité un impératif d’irrévérence. Sur le podium, toutes les générations étaient présentes pour un dernier adieu, doux et sincère, sous les applaudissements d’une foule pleine de gratitude. Au revoir Karl.

Y/Project, tout en majesté

YProject

« It’s, couture baaaaaby ! ». Vous avez dit prêt-à-porter ? Oubliez, Glenn Martens frôle désormais les cieux de la couture, de la haute, celle des grands. C’est à la Maison de la Chimie que Y/Project a présenté sa collection, dans un hôtel particulier du XVIIIème siècle combiné à une décoration Art Déco. Les références, le créateur sait les mixer. La preuve, il entremêle ici Moyen-âge, Renaissance et années 1970. Les filles sont divines avec leurs robes à traîne, jupes treillis de cuir, cuissardes de l’extrême, épaules de géantes, manches de vamps, robes mousseuses parallélépipèdes. Les robes justement, de proportions gigantesques, dessinent une allure très majestueuse, hiératique comme une allégorie de la femme post me-too, puissante, intouchable. La chanteuse irano-hollandaise Sevdaliza apparaît dans un modèle grandiose plissé en faux cuir et fausse fourrure. C’est théâtral, souverain, fantasque. Un show décadent pré-apocalypse. Glenn Martens n’a pas peur de voir les choses en grand.

Givenchy tout fleuri

Givenchy

Le rendez-vous était donné le dimanche soir au jardin des plantes, sous une longue tente montée entre les branches nues des arbres endormis. Les robes plissées-fleuries s’avançaient comme la promesse d’un printemps qui vient et on imaginait fleurir des bourgeons un peu partout autour de nous. Dans un autre registre Clare Waight Keller déployait un vestiaire rigoureux, axé sur un tailoring aux épaules gonflées, la taille toujours soulignée, parfois transporté dans des jeux d’échelle et de layering. Pas besoin de porter un costard d’homme pour prétendre au pouvoir, les femmes n’ont qu’à être elles-mêmes. Enfin !

Yohji Yamamoto, magistral

Yohji Yamamoto

Au Grand Palais, Yohji Yamamoto a offert un show ténébreux, magnétique, inoubliable. Grand calme, musique non Shazam-able, piste immaculée pour simple décor, vêtements de maître : voici les ingrédients inébranlables de la magie Yamamoto, parenthèse enchantée de la Fashion Week de Paris. Pas besoin de scénographie tonitruante, de mannequins star, de photocall pour influenceurs, d’agitation surjouée. Ici, les mannequins marchent lentement, doucement, bercés par du blues japonais. Coloris noir d’encre, chaque pièce est un bijou d’architecture. Le tissu se contorsionne, fait des arabesques, devient relief accidenté, éclot en de longs flots protecteurs. Des mains en lainage sculpté parsèment quelques modèles. Passage 15, l’une d’entre elles fait un doigt d’honneur. Il dit f*** à quoi, Yohji Yamamoto ? Aux injections, aux postures, aux impostures ? Le final très poétique s’ouvre sur un groupe de sept femmes, drapées de la tête au pied, avec pour seule partie visible du corps : un œil. L’une d’elle soulève son voile – il s’agissait en fait d’une jupe retroussée –, révèle un corsage et des lèvres rouge feu esquissant un sourire. Le créateur s’est inspiré d’une référence aux « tapada limeña », ces femmes espagnoles du XVIIe siècle qui enveloppaient tout leur corps de noir, sauf leur œil gauche, pour séduire les hommes. Pour le moins romanesque.

Hermès embarqué dans l’éternité

Hermes

Les invités étaient assis sur un carrousel immobile : le monde autour se chargeait de suivre son mouvement orbital. Pour ceux qui avaient un peu forcé sur les coupes de champagne servies à l’entrée, le parcours circulaire des mannequins avait de quoi donner le tournis mais il venait surtout rappeler la logique immuable d’Hermès - un recommencement, sans début ni fin, une éternité immuable. Cette saison, le vestiaire proposé suivait un classicisme élevé au rang de philosophie, qui se permettait quelques silhouettes ultra-courtes et sexy. Tout y était désirable, luxe et bourgeois, sophistiqué et audacieux, sharp avant tout. Au milieu du chaos, Hermès se porte à merveille parce que demain n’est que le début d’hier – ou vice–versa – et que ce petit manège lui va très bien.

Nina Ricci en haut de la vague

Nina Ricci

L’an dernier au Festival d’Hyères Rushemy Botter (33 ans) et Lisi Herrebrugh (29 ans) avaient conquis le jury, remportant haut la main le grand prix. Baptisée « Fish or fight » leur collection upcyclée était très engagée en faveur de la protection des océans. Trois mois plus tard, surprise, le duo était nommé à la tête de la direction artistique de Nina Ricci, une bonne nouvelle pour la jeunesse et la création. Le couple a livré une première collection audacieuse, axée sur la portabilité. C’est la vie réelle qui les intéresse, pas le fantasme. Chapeaux cloche masquant le regard, drapés de manteaux, tops avec maillot de bain incrusté, jupes voiles de bateau, robes à traîne, flots transparents, flashs de couleurs bleu cobalt, incarnat, jaune sable, vert océan, on retrouve l’inspiration maritime des créateurs, le souffle de l’île de Curaçao, où est né Rushemy Botter. Avec le bruit léger des vagues en bande-son. Totalement régénérant.

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