$uicideboy$ - Paris

et si l'horrorcore était le metal du hip-hop ?

Le nu metal des années 2000 n'est pas mort, ou pas tout à fait. Ces dernières années, il revit dans un sous-genre du rap qui partage sa musicalité, ses thèmes radicaux et touche toute une jeunesse : le nu horrorcore.

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30 janvier 2019, 10:18am

$uicideboy$ - Paris

En 2017, le rapport de Nielsen balayait 70 ans de règne du rock, faisant du hip-hop la musique la plus populaire des États-Unis – et très vite du reste du monde. Un bouleversement qui a pour conséquence de mettre en lumière des scènes obscures du hip-hop par effet de rayonnement. C’est le cas avec l’horrorcore, dérivé sanglant du rap de Memphis des années 80, aujourd’hui en pleine mutation, au croisement de la trap et du metal. Et si ce « nu horrorcore » était en train de devenir ce qu’était le nu metal des années 2000 ?

Je suis remonté à la fin des années 80, à Memphis, pour écouter cette variation gore du rap influencée par les films d’horreur. Celle de Geto Boys, Gravediggaz, Flatlinerz, Three 6 Mafia ou Tommy Wright III. Entre le son de ces pionniers, celui des moins anciens (Eminem ou Tyler, The Creator) et des nouveaux ($uicideboy$, BONES, Ghostemane), tout a changé ou presque. La trap, variante ultra répandue du rap de ces dernières années, a passé sur l’horrorcore une nouvelle couche de peinture sur celle qui dominait le rap à l'époque : le gangsta de N.W.A., Mobb Deep ou du Wu-Tang Clan. Mais pas seulement. Le metal, et particulièrement le nu metal - mais jamais ses codes n’avaient été aussi assumés qu’aujourd’hui, ni eu pareille visibilité à l’international. Jusque-là, l’horrorcore était un mouvement musical confidentiel et marginal.

Pour comprendre ce regain de popularité il faut saisir la dualité entre culture populaire et contre-culture. L’horreur, le gore, la peur, le mystère, le Mal - « l’anti », finalement - a toujours permis à l’art de s'émanciper en opposition à son côté lisse et populaire. Dès la naissance du cinéma à la fin du XIXe siècle, on remarquait l’essor de ce qui aurait pu le rendre impopulaire, son contre-mouvement, son double maléfique : le film d’horreur était né, socialement cathartique, où le frisson remplace la cajolerie et où pouvait s’étirer au nom de l’art une curiosité humaine réprimée, censurée. Une contrariété qui s’est développée en opposition et a fini par cimenter sa propre culture, immense, complète et complexe, avec ses propres codes, modes et ses nombreux adeptes. La culture de la contre-culture.

Ramené à la musique, la plus importante des contre-cultures c’est le rock. Celui avec lequel Elvis faisait hurler d’hystérie les jeunes filles et outrait leurs parents. Le heavy metal de Black Sabbath et son imagerie satanique. Le punk-rock des Sex Pistols qui crachait à la gueule des concepts de norme et de popularité. Le grunge de Nirvana qui cristallisait le spleen de l’adolescence. Aujourd'hui le rock a perdu sa couronne au profit du hip-hop, en passe de devenir la musique mainstream globale. Faut-il s’attendre à un nouveau cycle ? C’est ce qu’on peut se dire lorsqu’on voit grimper en notoriété sa face sombre et radicale. Tout comme le sacro-saint rock avait le metal avant lui, l’horrorcore fait désormais office d’Église de Satan.

« Le mal-être, la recherche identitaire, l'incompréhension du monde : les thématiques adolescentes du nu metal des années 2000 se retrouvent dans l'horrorcore. »

Le metal est largement présent dans l’horrorcore tel qu’il se produit ces dernières années. Musicalement, il vient se poser sur certains des éléments qui définissent la trap, base instrumentale quasi obligatoire de ce qu’on pourrait appeler le « nu horrorcore » : la distorsion s'unit à la ligne de basse et le rap mute en grunt ou en screaming. Ghostemane est peut-être celui qui surligne le plus les liens entre horrorcore et metal, en témoignent ses féroces incartades à la double-pédale de grosse caisse et aux mosh parts dans son album N.O.I.S.E., directement importés de son passé de guitariste de doom metal et de hardcore punk. Ajoutez à cela des ambiances électroniques angoissantes, et Nine Inch Nails, Slipknot ou Limp Bizkit ne sont pas loin.

À l’instar de Death Grips ou Ho99o9, la majorité de ces artistes contemporains mêlent savamment les codes des deux genres et ne se contentent pas d’agrafer deux étiquettes comme on a pu le voir par le passé - en 1993 avec la BO du film Judgment Night qui superposait Slayer et Ice-T ou en 1991 avec la collaboration d’Anthrax et Public Enemy. Pour Crave, artiste français en pleine ascension, passé par le rock indus, la techno et actuellement dans une veine plus hip-hop et horrorcore, ce genre hybride est la bande-son d’une époque bordélique : « On vit dans une période complètement chaotique, c'est normal que des genres musicaux hybrides s'élèvent. On a besoin de se construire une zone de liberté pour évoluer en tant qu’individus. Paradoxalement, ces mélanges musicaux nés en réponse à ce chaos sont des signes de paix. »

Le mal-être, la recherche identitaire, l'incompréhension du monde : les thématiques adolescentes du nu metal des années 2000 se retrouvent dans l'horrorcore. Gérôme Guibert, maître de conférences en sociologie à l'université Sorbonne-Nouvelle et spécialiste des musiques extrêmes, nous rappelle les contours du genre : « À l’origine, le metal est une musique principalement écoutée par des adolescents hétéros et occidentaux, perdus dans une société où ils doivent faire leurs preuves professionnelles et sentimentales. Cette musique traduit leur combat dans une société qu’ils ont du mal à comprendre et qu’ils considèrent hostile. » Historiquement, le rap est plus une affaire de bombage de poitrine que de mal-être. Si le genre s'autorise de plus en plus de spleen, c'est dans l'horrorcore 2.0 que l'on tient une jeunesse prête à exorciser ses malheurs. Chez Lil Peep ou XXXtentacion, tous deux lorgnant davantage vers l’emo et le pop-punk ; et tous deux décédés très jeunes, l’un d’overdose, l’autre assassiné.

Mais c’est culturellement et socialement que la comparaison entre « nu horrorcore » et nu metal est la plus probante. Il n’y a qu’à voir son public : jeune, en quête de sensations extrêmes et de signes ostentatoires d’appartenance à une communauté. Quoi de mieux pour un adolescent qu’une musique qui mêle l’énergie du metal et l'aspect « thug » du rap ? Des clips tournés dans des skateparks en VHS ; headbangs, pogo et wall of death en concert ; similitudes dans les visuels et le style vestimentaire mi-rap mi-metal : les jeunes d’aujourd’hui semblent écouter Ghostemane, Death Grips ou $uicideboy$ comme ceux des années 2000 écoutaient Korn, Deftones ou Mudvayne, pour toucher au même frisson radical, extrême, déraisonnable.

Cette musique peut être vue comme un « rite de passage ordalique de l’adolescence à l’âge adulte, explique Gérôme Guibert. Dans l’Antiquité, l’ordalie était un rite qui faisait appel au jugement de Dieu ou d’une force sacrée pour trancher de l’innocence d’une personne, » écrit-il dans l’ouvrage Les Œuvres noires (2002). Et de poursuivre en citant Jeffrey Denis : « Aujourd’hui, l’ordalie devient un processus au cours duquel un ritualisant "demande à la mort, par l’intermédiaire de la prise de risque, si son existence a encore un prix." » Au téléphone, le sociologue précise : « Pendant ce passage ordalique, tu fréquentes les marges de la société (par exemple en adoptant des comportements choquants en termes de look, de marquage corporel, de mode de vie, de fréquentations, d’horaires, de musiques considérées comme violentes ou écoutées à des volumes élevés) ou repousses tes limites (via des pratiques extrêmes sportives, sexuelles ou d’état modifié de conscience). »

« Moi, je voulais juste me tuer tous les jours mais je voulais aussi me faire plein de meufs. J'étais timide et hyperactif en même temps, c’était l’enfer. Les musiques extrêmes m'ont aidé à canaliser cette énergie et à découvrir mes limites. » – Crave

Il poursuit en prenant un exemple concret de rite de passage ordalique, la « trilogie noire » de The Cure - trois albums, un par an à partir de Seventeen Seconds (1980) jusqu’à Pornography (1982). De plus en plus déprimants, voire suicidaires, ils correspondent à une période sombre de la vie de Robert Smith, qui avait alors la vingtaine. Mais en 1984, The Cure prend le virage pop. Que s’est-il passé ? Pour le sociologue, Smith est devenu adulte : « C’est dans un état extrême associé à la musique que Robert Smith, comme les fans du groupe, se sont sentis exister et ont trouvé un sens rédempteur à leur vie, comme en témoignent aussi de nombreux auditeurs d’horrorcore. »

Plus bourrine mais tout aussi vraie, Crave a une explication bien à lui sur l’attirance d'un ado pour les musiques extrêmes : « Moi, je voulais juste me tuer tous les jours mais je voulais aussi me faire plein de meufs. J'étais timide et hyperactif en même temps, c’était l’enfer. Les musiques extrêmes m'ont aidé à canaliser cette énergie et à découvrir mes limites. C’était une façon d’ouvrir le champ des possibles. Tu y trouves ce rapport à la mort et au sexe qui est omniprésent, des questions qui te retournent le crâne quand t'es ado. Et qui t'excitent en même temps. »

Aussi proche que ce « neo-horrorcore » puisse être du rock extrême, son appréciation n’est pas toujours évidente auprès des fans de metal. « Tout dépend du dosage, assure le co-fondateur du site Metalorgie Eric Cambray. Ho99o9 ou Death Grips plaisent à la sphère metal – Ho99o9 était d'ailleurs au Hellfest l'an dernier. Mais les artistes qui génèrent le plus de vues s'éloignent trop de l'esprit metal selon moi. Je n’y retrouve pas le côté sulfureux et ça reste assez pauvre musicalement. » Aujourd'hui fan d'horrorcore, Gérald, 28 ans, a baigné dans le nu metal toute son adolescence. Il n’est pas du même avis : « J’ai découvert ce genre par hasard sur YouTube. Je suis tombé sur le nom d’un groupe qui sonnait très « teenager » : $uicideboy$. J’ai cliqué avec un sourire en coin et j’ai bloqué. C’est une alternative intrigante et novatrice à la scène rap populaire, trop lisse pour moi. Outre la qualité indéniable des morceaux, l’horrorcore me permet de replonger avec nostalgie dans mes premiers véritables émois musicaux. »

À l’avenir, grâce à ce ruissellement de popularité du hip-hop à travers ses nombreuses artères, il semblerait qu’il faille s’attendre à de nouveaux mouvements, de nouvelles cultures, de nouvelles formes artistiques et de nouveaux enjeux. L’horrorcore n’est finalement qu’un exemple, qu’une preuve d’une révolution en marche.

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