rencontre avec maria grazia chiuri, première femme à la tête de dior

Chapelier chez Dior, Stephen Jones l'affirme : « Quand on la voit, elle a l'allure d'une grande dame romaine mais à l'intérieur d'elle, il y a une vraie punk londonienne ». Entre Tokyo et Paris, i-D a suivi celle qui incarne le futur de la maison Dior.

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août 23 2017, 10:20am

Cet article a initialement été publié dans The Acting Up Issue, no. 349, Fall 2017.

Ces dernières années, aucun créateur n'avait autant suscité la controverse que Maria Grazia Chiuri. Nommée à la tête de Christian Dior l'été dernier à l'âge de 52 ans, la première femme à prendre la direction de la maison s'est attiré autant de louanges que de spéculations sur la vision qu'elle défendrait en tant que créatrice indépendante. En 2008, elle forme avec Pierpaolo Piccioli un duo prestigieux et acclamé pour tenir les rênes de Valentino. Une consécration pour celle qui a intégré l'équipe de création dans les années 1990 avant de devenir créatrice d'accessoires de la maison en 1999. Aujourd'hui, elle affronte l'adversité seule, ce qui a de quoi susciter l'appréhension. « Non, non, non – J'avais peur de ça. Mais qu'est-ce que j'ai à perdre ? Rien » rétorque-t-elle, avant d'éclater d'un rire qui nous transporte jusqu'en Italie. Bienvenue dans le monde romain de Maria Grazia Chiuri, celui où le non-sens n'existe pas, où la langue de bois fait hausser les sourcils quand l'honnêteté est elle bien réelle. Voici la femme qui a quitté Valentino alors que les ventes n'avaient jamais été aussi bonnes, celle dont on continue à acclamer l'esthétique singulière et pure. « Ok, dit-elle en haussant les épaules, mais maintenant…c'est fait ! C'était une belle relation et un vrai travail d'équipe : une grande aventure. Mais ce n'est pas parce qu'on a déjà été mariée qu'on ne peut pas avoir un deuxième mari plaisante-t-elle. Et pourquoi pas ? » Son nouveau mari vient juste de fêter ses 70 ans.

Pas Paolo Regini - le Romain directeur d'une fabrique de chemises, époux et père de ses enfants Rechele et Nicolas - mais Christian Dior, la formidable maison dont elle est désormais en charge. Dans cette maison historiquement occupée par des créateurs masculins, Chiuri a fait une entrée fracassante grâce à une collection audacieuse. Son look 18 l'a faite entrer dans l'histoire : une longue jupe en tulle brodé et un t-shirt blanc orné des mots « We Should All Be Feminists » (en rupture de stock mais finalement reproduit et vendu pour 490 £). En un défilé, Chiuri a vite été perçue comme une créatrice engagée. L'industrie l'a décidé : ce geste serait donc son ethos chez Dior. « Les gens ont pensé que ce geste répondait à un moment précis de l'histoire, mais non. » lance Chiuri, comme si elle avait pressenti que l'automne serait dominé par Trump et sa triste vision des femmes : « À ce moment, j'ai voulu exprimer quelque chose à la fois très personnel et très global ». L'année suivante, elle réalise que n'importe quel sursaut initié par la puissante maison Dior jouit d'un impact global, et emprunte le chemin tracé par Christian Dior lui-même, le premier créateur à avoir compris le sens d'une marque moderne internationale dès 1947.

« Christian Dior influence le style des femmes partout dans le monde » affirme-t-elle à Tokyo en avril, lovée dans un sofa de l'hôtel Grand Hyatt vêtue d'un jean et du fameux tee-shirt féministe, les doigts ornés de gigantesques bagues. Nous sommes dans la capitale japonaise pour le défilé haute couture printemps/été 2017 pensé par Chiuri, inspiré par l'atmosphère d'une forêt enchantée. « Lorsqu'on s'intéresse à la mode aujourd'hui, on fait partie d'une communauté. Les gens de la mode forment une communauté internationale » remarque-t-elle. Sa première année riche en voyages à travers le monde entier lui a permis de se familiariser avec la philosophie internationale de Mr Dior (c'est ainsi qu'on l'appelait dans ses ateliers rue François 1 er) : parler aux femmes du monde entier.

« Parfois l'héritage d'une marque ne s'accorde pas avec la vraie vie des femmes. En tant que créatrice, il est possible de traduire l'héritage d'une maison de façon contemporaine, pour des femmes différentes. J'essaie de travailler en ce sens-là. » Et alors que Dior célèbre ses 70 ans, c'est désormais une femme qui défend cette approche. « Je suis une femme d'instinct. Je ne réfléchis pas trop. Je fais ce que j'ai envie de faire. », affirme Chiuri dans ses ateliers parisiens en juillet, quelques jours avant de dévoiler sa collection haute couture automne/hiver 2017, doublée d'une vaste exposition anniversaire aux Arts Décoratifs. « Parfois on tombe amoureuse d'un tee-shirt blanc alors que parfois, on a juste envie d'une belle robe. » Chiuri croit en une mode instinctive, capable de traverser les frontières et d'être guidée par le féminisme. Dans le bâtiment Dior, elle entre avec assurance dans une salle de conférence vide vêtue d'une spectaculaire jupe tailleur issue de sa collection automne/hiver 2017, sa veste Bar résolument déboutonnée, et alors qu'elle s'assied au bout d'une grande table, elle regarde autour d'elle et éclate de rire dans cette position de grande patronne.

« Toi ! Qu'est ce que tu fais ? » Elle pointe son doigt vers l'autre bout de la table, offrant une imitation de reine méchante avec ses cheveux blond platine plaqués en arrière, son épais eyeliner noir et sa multitude de bagues : Chiuri a vraiment l'allure d'une décisionnaire. « C'est vrai ? dit-elle pensivement. Il faut demander aux autres. Je sais très bien ce que je veux, mais je pense que je suis finalement très simple, parce que j'exprime mes désirs. Je me sens investie d'une responsabilité dans mon travail, parce que la mode est une immense industrie qui fait travailler beaucoup de gens. La mode est rêve, la mode est belle, la mode est drôle – mais c'est aussi quelque chose de sérieux » remarque t-elle. « Maria Grazia a une oreille attentive mais elle sait très précisément ce qu'elle veut » explique Stephen Jones à son propos. Chapelier chez Dior depuis 20 ans, il participe aux collections de Chiuri et a voyagé à travers le monde en sa compagnie pour des défilés internationaux. « Maria est assez inhabituelle, c'est quelqu'un qui a une politique, une éthique et une philosophie de la création propre à celle d'une créatrice et en même temps, elle est très orientée sur le produit parce qu'elle est issue du milieu de l'accessoire », continue-t-il.

« Ce qui est fascinant – et je n'ai jamais vu personne d'autre faire ça – c'est la façon dont elle rassemble tous ces différents aspects. Elle essaie toujours mes chapeaux pour voir comment ils lui vont. Ça n'est jamais arrivé avant, admet Jones. Même si lorsqu'on la voit, elle a des allures de dame romaine, il y a une punk londonienne à l'intérieur d'elle. » Rachele Regini est la fille de Chiuri, elle a 20 ans, vit à Chelsea, étudie l'histoire de l'art à Goldsmith et dit de sa mère qu'elle n'est pas le genre de créatrice à « s'asseoir derrière un bureau pour créer des vêtements toute la journée. Elle va dans les usines, connaît l'aspect business de la mode. » Pour notre diner à Park Chinois en Juin, juste avant de retourner à Rome le lendemain pour écrire sur la deuxième vague du féminisme, Regini a enfilé une robe Vivienne Westwood qu'elle a piquée à sa mère. « Je ne vais pas mentir, elle a une garde-robe hallucinante » confie-t-elle. Sa mère, se souvient Regini, a teint ses cheveux noisette il y a deux ans parce qu'elle « ne se reconnaissait plus », et n'a pas porté de maquillage avant d'avoir 40 ans, faisant l'acquisition d'un khôl Karen Blixen qui est aujourd'hui sa marque de fabrique. Peu importe dans quel sens on la raconte, la transition qui a mené Chiuri à la tête de Dior semble faire partie d'une transformation plus personnelle, menée avec un instinct spectaculaire.

Et c'est de cela dont parle Chiuri quand elle affirme que sa collection féministe pour Dior était plus personnelle que politique. « Elle est repartie de zéro à 52 ans, ajoute sa fille. Cette collection parle d'elle, de son parcours en tant que personne, en tant que mère qui a toujours travaillé, en tant que femme qui a grandi à Rome et qui en est partie. » Quand Chiuri accepte le poste chez Dior, elle est contrainte de déménager à Paris, seule. Elle laisse son mari à Rome, qu'elle ne voit que les week-ends. « Elle a traversé beaucoup de choses seule, et je pense que c'est pour ça qu'elle a fait cette collection, » explique Regini. C'est Chiuri qui encourage sa fille à partir pour Londres alors qu'elle n'a que 17 ans, pour multiplier ses possibles. « Chaque enfant doit tuer ses parents pour se libérer, pour développer son propre point de vue, et ce n'est pas une décision facile à prendre, raconte Chiuri à Paris. Il y a plein de choses que j'ai comprises trop tard. J'ai poussé Rachele à partir à Londres parce que je voulais qu'elle se libère de sa famille. Ce n'est pas commun dans la culture italienne, mais je veux que mes enfants soient libres. »

« Ma mère nous a toujours traités mon frère et moi comme des adultes, se souvient Regini. On était toujours inclus dans la conversation, elle n'était jamais stricte avec nous. Elle nous disait 'je fais ce que j'ai à faire, et vous faites ce que vous avez à faire' » Un désir de Chiuri de contraster avec sa propre enfance. « Ma mère est folle, complètement folle, et très égocentrique ! C'est sûrement pour ça que je suis si timide. Elle m'embarrasse beaucoup mais bon, on ne choisit pas sa mère, » raconte-t-elle en riant. « Je dois maintenir une distance parce que maintenant elle parle de moi à tout le monde, et je tiens à garder une vie intime, privée. Elle raconte tout et n'importe quoi à n'importe qui. » Regini, de son côté, parle de sa grand-mère comme une fabuleuse excentrique. La mère de Chiuri était couturière et attendait beaucoup de sa fille. « La première option pour elle, c'était d'étudier très sérieusement, de travailler dur et de faire en sorte que je devienne médecin ou avocate. Mes parents voulaient que j'aille à l'université, mais je leur ai dit qu'il devait me laisser faire ce que je voulais. Ça a été dur de leur dire non. »

De ses débuts en tant que jeune créatrice à Florence, Chiuri se souvient de ses difficultés financières, les mêmes auxquelles sont confrontés la plupart des jeunes créateurs aujourd'hui. Plus tard, à Rome, elle admet avoir eu la chance d'avoir ses enfants pendant qu'elle travaillait à Fendi, une compagnie familiale alors tenue par des femmes. « Elles savaient ce que c'était, de travailler et d'avoir des enfants. » Depuis qu'elle a pris la direction artistique de Dior, sa fille est devenue sa muse, sa conseillère millenial. Elle l'accompagne dans tous ses voyages d'avril à mai. À Tokyo, Chiuri raconte qu'alors qu'elle pensait ajouter une robe inspirée des kimonos aux neufs looks de sa collection haute couture, Regini a refusé de la laisser faire. « Elle me disait 'c'est de l'appropriation culturelle'. On a discuté longuement de ça, parce que je lui demandais pourquoi je ne pourrais pas utiliser un kimono, si j'aimais l'esthétique du kimono ? » La bienveillance romaine ne va pas toujours avec le politiquement correct. « Tu sais, j'adore la culture africaine, la culture japonaise… dans tous les cas, je vois ça comme une manière de se découvrir les uns les autres, explique-t-elle. Je pense que c'est essentiel de découvrir des cultures d'ailleurs, pour se comprendre. » À 53 ans et désormais à la tête d'une des plus grandes marques de mode du monde, Chiuri assure que son plus grand privilège, c'est de n'avoir à s'inquiéter de rien. « Quand j'avais 22 ans, j'étais sérieuse, trop sérieuse. Dans ma famille on me répétait qu'il fallait étudier pour trouver du travail. Un peu comme Rachele maintenant. Je trouve qu'elle est trop sérieuse. Je la supplie de prendre son temps. Maintenant que j'ai 53 ans, je prends le temps de me relaxer, je travaille de manière plus agréable, plus ludique. » Seulement deux soirs avant son second défilé haute couture, elle fermait boutique rue François 1 er pour se rendre à un concert de Depeche Mode. Relax.

Entre ses collections prêt-à-porter ancrées dans le réel et ses défilés haute couture extravagants, Maria Grazia Chiuri est la quintessence même de la femme contemporaine pour qui elle dessine ses lignes. Aussi romantique que pragmatique. « Je rêve beaucoup, mais si je veux survivre, je dois rester réaliste, assure-t-elle, le sourire italien collé aux lèvres. J'aimerais bien vivre dans un rêve, mais c'est impossible pour moi. Je préfère voir mes rêves devenir réalité. »

Credits


Texte Anders Christian Madsen
Photographie Zoë Ghertner
Stylisme Julia Sarr-Jamois

Coiffure Marki Shkreli, Bryant Artists avec Marki Haircare. Maquillage Maki Ryoke, Streeters avec Dior. Set design Spencer Vrooman. Assistance photographie Caleb Adams. Assistance stylisme Bojana Kozarevic, Alexandra Bickerdicke et Megan King. Assistance coiffure Tanasia McLean. Set design assistance James Rene et Brian Steinhoff. Production Connect The Dots. Direction casting Angus Munro, AM Casting (Streeters NY). Mannequin Selena Forrest, Next.

Selena porte uniquement des pièces Dior.