le yoga, un eldorado lifestyle devenu totalitaire ?

Corps blancs ultra minces hétéronormés et pratique sur-marketée, le Yoga reproduit les exclusions de la société occidentale capitaliste. Cy Lecerf Maulpoix, professeur de yoga, raconte pour i-D son parcours, ses désillusions et son espoir de révolution.

par Cy Lecerf Maulpoix
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11 Septembre 2017, 10:09am

Lorsqu'en mars dernier, je déposais mon sac à dos et mon tapis sur les marches du petit chalet de bois qui devait m'accueillir pour le temps de ma formation de professeur de yoga dans le Bengale de l'Ouest aux frontières de l'Himalaya, le monde du yoga – resté jusque-là limité à une pratique régulière au sein d'un grand studio parisien – s'élargissait soudainement. Je découvrais ainsi, dans cette petite ville, ancienne province bhoutanaise, le fameux pays où l'indice du bonheur serait le plus élevé, non seulement l'ampleur d'une pratique faite de méditation journalière, de chants, de régimes ayurvédiques mais également toute l'importance de la familiarisation avec de grands textes fondateurs.
Paradoxalement, j'y découvrais également une autre réalité, celle des « instayogis » que certains élèves admiraient sur leur smartphone entre deux cours. Drôle de contraste que celui qui faisait se côtoyer notre apprentissage du Hatha et la vision sur Instagram de ces nouveaux dieux et déesses des studios à la peau d'albâtre, souvent américains, rayonnant sur une communauté de plusieurs millions d'adeptes.

Gurus du bien-être à la plastique parfaite, ces globe-trotteurs se mettent en scène parcourant un monde fait d'asanas (postures), de petites phrases bien senties sur la confiance en soi, le dépassement de ses propres limites, l'importance de sourire à la vie - tout en photographiant leurs prouesses physiques dans des décors de carte postale surexposés ou dans des intérieurs californiens minimalistes. Une pratique et une représentation du yoga que certains de mes professeurs indiens sur place regardaient tantôt en souriant, tantôt avec une légère amertume, balayant d'un revers de main ce qui témoignait selon eux de la prévalence d'une superficialité narcissique, alors que la philosophie védique (ensemble de textes révélés) et bouddhiste théorisait au contraire l'importance d'un déconditionnement, d'une dissolution de cette superficialité pour atteindre à l'essence plus profonde du moi, qui ne serait rien d'autre que sa dissolution dans une union avec l'absolu. Mais je vous épargne ici les détails.
D'une certaine manière, même agacé, je me refusais dans un premier temps à formuler un jugement sur ces instayogis, y voyant là une diversité à l'œuvre caractéristique de la discipline. Hatha, Ashtanga, Vinyasa, Kundalini, Mysore, Bikram, Beach, Naked : le yoga englobe aujourd'hui une multiplicité de qualificatifs et ne peut se reconnaître en une entité homogène.

Ces instayogis, dont les selfies à l'intersection des univers de la mode, du fitness et du cross-fit consacrent bien plus le triomphe de leur volonté sur leur propre corps que la valorisation de la diversité des corps

Plusieurs semaines après la fin de ma formation, alors follower assidu de ces nouveaux yogis 2.0, confronté à ce déferlement d'images, cette sorte de propagande visuelle de corps plus parfaits les uns que les autres avait fini par s'avérer particulièrement pesante. M'étant moi-même longuement battu pendant ma vie de jeune adulte contre divers troubles obsessionnels liés à mon physique et à l'image que je renvoyais, j'avais trouvé dans le yoga une forme d'équilibre. Un équilibre qui me permettait justement de m'émanciper un peu de cette pression constante quant à la maîtrise et l'image de mon propre corps ainsi que de ma propre masculinité. Ces instayogis signent au contraire le retour d'une imagerie, somme toute assez habituelle, dont les selfies à l'intersection des univers de la mode, du fitness et du cross-fit consacrent bien plus le triomphe de leur volonté sur leur propre corps que la valorisation de la diversité des corps. J'ai donc souhaité en savoir plus.

Au cours de mes recherches pour comprendre l'origine de ces représentations, j'ai découvert que l'athlétisation des corps dans le yoga était en réalité bien plus ancienne que ce que j'imaginais. Selon le yogi et universitaire Mark Singleton, auteur du livre Yoga Body, The Origins of Modern Posture, la culture physique, et ce que l'on pourrait qualifier « d'athlétisation » progressive du yoga, se serait notamment accrue à partir de la fin du 19ème siècle. Pour les Indiens, « sportiser » le yoga constituait une réponse à la gymnastique, à l'idéal masculin imposé par la puissance coloniale et visait à combattre les assomptions racistes et impérialistes sur la soi-disant faiblesse et féminité des hommes indiens.

Les diverses formes du yoga actuelles seraient ainsi les descendantes directes de cette pression exercée par le colonialisme. Elles témoignent évidemment aussi de son appropriation et de sa transformation par nos sociétés occidentales. « Féminisé » parce que le yoga ne pouvait totalement s'accommoder de notre vision restrictive de la masculinité, il servit au contraire à exalter un idéal physique féminin qui incarnerait l'alliance de valeurs jusque-là antithétiques : force et beauté, muscle et minceur, dureté et volupté.

Des studios très huppés ou hipsters de Los Angeles et New York aux stages de Vinyasa parisien, j'en ai croisé des ballerines, des mannequins élancées et toniques vêtues de collants dernier cri capables d'effectuer des asanas d'une complexité confondante. Un tour rapide sur Instagram sur des chaines telles que Yoga Channel ou Omstar peut d'ailleurs confirmer cette vision un peu clichée d'un yoga uniquement réservés à des canons féminins. Si je leur ai prêté une grande attention à mes débuts, y voyant là une forme d'accomplissement et de réussite, en tant qu'ancien anorexique, je ne peux aujourd'hui m'empêcher d'y reconnaître une séduction qui m'avait autrefois hanté. Fallait-il alors aller chercher du côté des représentations plus « masculines » du yoga actuel.

Gay retombé partiellement dans le placard lors de ma formation indienne, entouré de femmes cis-hétéro de multiples pays, j'avais un peu bêtement cherché des comptes d'instayogis et des profils tels que Menatyoga ou Mens Yoga pensant y trouver des alternatives plus queer-compatible. Ce fut l'inverse. Succédaient aux prouesses de flexibilité et aux poncifs sur la beauté du corps menant à la paix de l'esprit, des acrobaties musculaires et des torses nus huilés. Revers et pendant masculin de l'imagerie féminine, ce nouveau jock-yogi, adepte des équilibres sur les mains et également coach sportif n'avait pas grand chose à voir avec la bouffée d'air que j'avais recherché.

On ne peut pas parler de représentation du corps aujourd'hui sans réfléchir à la couleur, au sexe ou au genre

Un après-midi, il y a de cela quelques semaines, j'ai fini néanmoins par tomber sur Jessamyn Stanley, auteure instayogi reconnue et militante afro-américaine se définissant sur son site comme une « adepte du yoga » et « une femme grosse ». A sa suite, j'en découvrais d'autres, comme Valerie Sagun alias Biggalyoga ou l'activiste afro-américaine Dianne Bondy. Femmes de couleur, en surpoids, souvent militantes, celles-ci proposent justement une pratique et un discours sur le yoga différent. Elles ont toutes en commun d'appartenir à l'organisation Yoga and Body Image Coalition dont l'un des buts est notamment de « diversifier les représentations de la pratique du yoga » selon l'auteure féministe Mélanie Klein, fondatrice de la coalition, sociologue et yogi depuis un peu plus d'une vingtaine d'années .« On ne peut pas parler de représentation du corps aujourd'hui sans réfléchir à la couleur, au sexe ou au genre » considère Mélanie, « la diversité n'est pas seulement une affaire de taille, elle englobe bien plus que cela. »

Critiquant ouvertement la grossophobie inhérente aux représentations mainstream et au culte de la flexibilité yogi, la coalition, dans la lignée des mouvements bodypositive, considère également que la représentation restrictive du corps yogi est révélatrice de bien d'autres déterminismes. « Depuis une quinzaine d'années, de grandes entreprises ont réalisé qu'elles pouvaient vendre le yoga comme un mode de vie. Ils ont compris que le yoga générait un pouvoir d'attraction et qu'en objectifiant et sexualisant le corps féminin, ils pouvaient vendre un mode de vie en même temps que leur marque. Glorifier et vendre la promesse d'un « corps yogi » fait partie intégrante de ça » m'explique Mélanie.

La primauté du « corps yogi » principalement blanc, hétéro manifeste clairement l'imaginaire retardé du monde du yoga commercial.Un souvenir m'est alors revenu. C'était celui d'un cours parisien, alors que je rentrais d'un séjour californien l'année dernière dans une communauté queer. Je me souviens encore des nombreux regards interloqués et gênés de certaines élèves lorsque j'arrivais en collant, du vernis rongé sur quelques doigts. Si j'ai malgré tout le privilège d'être un homme blanc, le sentiment d'exclusion que j'avais immédiatement ressenti n'était qu'un faible indice de la nécessité de commencer à proposer d'autres narratifs.

De grandes entreprises ont compris que le yoga générait un pouvoir d'attraction et qu'en objectifiant et sexualisant le corps féminin, ils pouvaient vendre un mode de vie en même temps que leur marque

Dans ce sens, le lancement par la coalition américaine d'une campagne vidéo intitulée #Whatayogilookslike représentant des personnes de tout âge, de toute taille, couleurs, de sexe, d'orientation de genre ou aux sexualités différentes propose justement d'autres récits, d'autres incarnations des corps des parcours yogi. Présente sur tous les fronts, sur Internet, au sein de conférences, de discussions académiques, la coalition qui rassemble aujourd'hui de nombreux partenaires organise également des panels autour des troubles alimentaires, de la masculinité et du yoga. Paroles et images se libèrent progressivement dans les pays anglophones pour dénoncer le poids de nos représentations; pour ouvrir et ré-affirmer le possibilité d'un yoga pour tous.

En tant que jeune professeur aujourd'hui, je ne peux qu'espérer que cette conversation globale saura trouver ses interlocuteurs. Une conversation éminemment politique qui fait toujours hausser les sourcils ou crispe beaucoup de yogis français. Des prix excessifs souvent pratiqués pour des stages en passant par les visuels mis en avant par les studios, tout le système se trouve sinon empêtré dans la difficulté de sa propre remise en question, en tous les cas aveugle vis-à-vis des exclusions qu'il encourage, plus ou moins malgré lui. Une révolution yogi serait-elle à mener ?

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