la pire équipe de pom-pom girls vient de finlande

Christy Garland a réalisé un documentaire consacré à l'équipe finlandaise des Ice Queens. Un hommage tout en bienveillance à la féminité et à l'adolescence.

par Hannah Ongley
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10 Mai 2016, 10:35am

Avec ses écarteurs, ses cheveux corbeau et sa clope au bec, Aino n'a rien de la pom-pom girl lambda. Membre des Ice Queens, elle détonne dans le paysage lissé du milieu. "C'était pas trop mal, mais vous avez des têtes d'enterrement", c'est la voix de Miia, la coach de l'équipe qu'on entend dans le dernier documentaire réalisé par Christy Garland consacré à une équipe finlandaise exclusivement féminine. Les filles viennent de finir une séance de répétition bancale, alors qu'elles s'apprêtent à concourir pour la compétition nationale de cheerleading à Oulu, en Finlande. "Vous avez toutes l'air déprimées… Essayez de sourire un peu !" Attention: les Ice Queens ne seront finalement pas qualifiées pour la compétition d'Oulu. Dans le remake hollywoodien du film, on les verrait sourire mièvrement, se tenir droites et manger sainement pour devenir les meilleures pom-pom girls du monde. Raté. Aino, Patricia et Miia, les trois personnages principaux du film, ont un tout autre obstacle à franchir : trouver un truc dont elles peuvent se réjouir. Et ce n'est sûrement pas le crush cracra et punk d'Aino, les dates Tinder encore plus cracra de Miia ni le décès de la mère de Patricia qui vont les faire sourire niaisement.

À l'origine, Christy ne comptait pas du tout faire un docu sur les pom-pom girls. "Pour moi, le sujet n'avait rien d'intéressant, c'était surtout une histoire de jupes courtes et de sourires Freedent" confie-t-elle au téléphone, du Mexique, quelques jours avant la première de son film au Festival Hot Docs dans son Canada natal. Si elle s'est intéressée aux Ice Queens, c'est uniquement parce que ces filles étaient la parfaite métaphore du sujet qu'elle tenait tant à creuser : l'adolescence, le devenir-femme et toutes les complications internes que l'idée de grandir engendre. Le documentaire retrace les trois dernières années passées auprès de l'équipe finlandaise et se ferme à la veille des 20 ans de ses membres. La réalisatrice dresse le portrait d'une adolescence féminine singulière et frappante, aux antipodes de ce qu'on attend des pom-pom girls. Rencontre.

Qu'est-ce qui t'a poussé à aller jusqu'en Finlande pour filmer ces pom-pom girls ?
J'avais entendu parler de cette équipe finlandaise par le biais d'une inconnue que j'avais croisé lors d'un vernissage. Elle, était pom-pom girl de formation, et je lui ai fait remarquer à l'époque que je cherchais des trucs un peu moins mainstream. Elle m'a raconté qu'elle entrainait des équipes au Japon et en Chine. Elle m'a dit : "Peut-être que tu devrais aller voir cette équipe en Finlande, il parait que c'est la pire du monde." En tant que réalisatrice, ça m'a évidemment intéressé. Je me suis dit que la Finlande était un lieu propice à la réalisation de ce docu, parce que leur culture fait l'éloge de la discrétion. Ils n'ont pas le sourire facile. Je m'attendais absolument pas à trouver des pom-pom girls en Finlande, pour être honnête. C'est ce qui m'a tout de suite intrigué. Quand j'ai fini par rencontrer l'équipe, toutes les filles à qui j'ai parlé étaient intelligentes mais réservées, timides, dans la retenue. C'est une légère contradiction qui m'a poussé à développer mon sujet au sein du documentaire : les pom-pom girls, mais surtout le devenir femme et ce qu'il engage - avoir l'être parfaite, heureuse, brillante, performante, en toutes circonstances alors qu'en soi, on n'a pas du tout envie de rire.

Qu'est-ce qui t'ennuyait dans la représentation classique que le cinéma outre-Atlantique dresse de l'adolescence ?
Je crois que je trouvais - bien que certains films et programmes télé offrent des portraits de jeunes femmes un peu nuancés - une certaine homogénéité dans la représentation qu'on se fait des pom-pom girls. Avec tout ce que ça implique de mauvais : le jugement, le côté pimbêche ou girly. C'est tellement réducteur de les prendre uniquement sous cet angle. C'est tout ce qu'on voit dans la télé réalité. J'avais envie de prendre le contre-pied, d'aller plus loin et de montrer à quel point les femmes peuvent se soutenir et s'entraider. Au début, je n'avais que cette idée en tête. Et quand j'ai rencontré les filles, Patricia, Aino et Miia, je me suis rendue compte à quel point elles collaient à mon scénario. Beaucoup de filles m'ont raconté qu'elles s'étaient tout de suite identifiées aux personnages, c'est ce qui importe à mes yeux.

Patricia traverse une période très difficile dans sa vie. Comment as-tu réussi à les mettre en confiance pour qu'elles se confient à toi ?z
Pour Aino, je lui ai écrit une longue lettre et dedans, je lui disais à quel point je me retrouvais en elle. Elle a très vite compris que j'avais une vraie connexion avec elle et que son histoire m'importait plus que tout. C'était un vrai privilège d'obtenir sa confiance et de la suivre dans ses aventures. Patricia, la jeune fille dont la mère venait de mourir, est venue un peu plus tard rejoindre l'équipe sur le tournage. Dans un premier temps elle a juste regardé de loin. Et son histoire a fait le plus grand coup de poing émotionnel. Elle a affaire à quelque chose que nous avons tous à traiter, qui est la mort d'un parent. La définition de sa famille était en train de changer : elle devait décider si accepter le nouveau bébé de son père allait être une trahison envers sa maman. Je suis allée 14 fois en Finlande avant de gagner leur confiance.

Quelle a été la réaction de l'équipe quand tu leur a raconté ton scénario ? Tu leur a dit qu'on les considérait comme la pire équipe mondiale ?Miia a été la première au courant - on lui a dit qu'on voulait faire un film sur son équipe parce que j'avais entendu plusieurs fois qu'elle voulait à tout prix booster son équipe. C'est une coach très ambitieuse, pendant tout le tournage, je l'ai vue se démener pour les filles et elle avait envie de partager cette force avec moi, devant la caméra. Pour Aino, ça a été plus compliqué. Elle n'était pas à l'aise devant la caméra mais je sentais qu'il fallait absolument qu'elle fasse partie du film. Au fur et à mesure, elle s'est familiarisée à la caméra et s'est laissée aller.

Comment es-tu parvenue à communiquer avec les filles non-anglophones ?
J'ai eu beaucoup de chance de tomber sur un producteur finnois, comme la directrice photo. Elle a tout de suite compris l'angle dans lequel je comptais aller, mes intentions, donc elle servait d'intermédiaire entre les filles et moi quand on ne se comprenait plus. Elle est parvenue à traduire les pensées d'Aino et des filles autour. Je n'aurais jamais autant écouté les filles pendant le shoot. Sa place était essentielle au déroulement de l'intrigue et au fil du tournage. 

Dans nos sociétés, il n'est pas rare d'avoir une sorte de curiosité perverse face à l'échec. En quoi cette perversion joue-t-elle un rôle dans le documentaire ?
Pour tout te dire, ça me met très mal à l'aise, moi, l'échec. En l'occurrence, pour les filles, l'échec peut être dangereux, elles peuvent se blesser facilement. Dans le film, elles se hissent à plus de 10 mètres du sol, à l'aide des autres. Elles font des sauts de très haut. C'est un sport où la confiance est la clé : celle en vol doit compter sur sa partenaire en bas pour la rattraper. C'est ce qui m'a fait aimer la pratique. Patricia et Aino ont toutes les deux la position de "voleuses", elles sont en l'air tout le temps. Elles sont toujours en haut de la pyramide. Et c'est en réalité très dur. Au moindre faux mouvement, tu peux te retrouver paralysée à vie. Les enjeux sont de taille, donc la peur d'échouer traverse le film. Elles confrontent cette peur de l'échec à leurs soucis dans la vie perso. C'est aussi un docu sur la famille, sur la solidarité féminine. C'est le message que je compte faire passer - à la fin, toutes les filles se retrouvent ensemble, qu'elles aient gagné ou non n'importe pas. Mais le sport les rapproche et les soude.

Credits


Texte : Hannah Ongley
Images courtesy of Wide House

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