les pionniers de la culture rave nous parlent d'amour

Billy ''Daniel" Bunter revient sur les traces de la culture rave, son art et son énergie – toute une mythologie célébrée dans une nouvelle exposition, The Rave Story, à Londres.

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févr. 25 2016, 9:15am

Tout juste un quart de siècle après l'age d'or de la culture rave (entre 1988 et 1993 très précisément) c'est toute une mythologie qui se forme autour de l'histoire de cette scène hallucinée. Les souvenirs chimiques s'imprègnent de nostalgie et les récits de chacun content une période faste et intense. Aujourd'hui, alors qu'ils étaient passés juste à côté, les médias s'emparent du culte de la rave party et la font (presque) renaitre de ses cendres. Les nouvelles générations, elles, fantasment sa liberté et envient ses nuits de déréliction. 

Ce mois-ci, une exposition consacrée à la culture rave ouvrira ses portes à l'Aquarium à Londres. Intitulée The Rave Story, elle rassemble un nombre incroyable de reliques de l'ère rave allant de vinyles à des flyers de teufs en passant par des séries photos et propose un programme de conférences animées par les figures tutélaires de la culture rave comme Mickey Finn, Fabio ou Grooverider. L'exposition a été pensée par les acteurs de la scène rave eux-mêmes et n'a pas été "filtrée" par l'expertise d'un commissaire d'exposition. Les organisateurs Billy 'Daniel' Bunter, qui s'est fait connaître grâce à ses rythmes jungle et hardcore dans un club de Dalston à l'âge de 15 ans et Uncle Dugs de Rinse FM ont souhaité restés fidèles à l'énergie irrévérencieuse de la culture rave. C'est ce qu'ils revendiquent sur le flyer de l'exposition : "The Rave Story retrace l'histoire de la culture rave vue par la classe populaire". 

À l'autre bout du fil, Bunter nous explique : "Je ne dis en aucun cas que cette exposition est réservée à la classe populaire. Mais tous les acteurs qui y prennent part en sont issus. Des artistes comme Jack Frost ou Slipmatt ont tout un tas d'histoire de cités et de lutte des classes à raconter. Ils en ont tous bavé pour percer dans l'industrie de la musique. Paul Ibiza ou encore Joe Labyrinth sont loin d'être nés avec une cuillère d'argent dans la bouche. Ce sont des battants, des visionnaires." 

"Je me fous de savoir si tu est blanc, noir, gros ou petit, si tu as un millions d'euros sur ton compte ou si tu galères à payer un ticket de métro. Je veux juste documenter la culture rave et que ceux qui s'y intéressent de près puissent entendre les récits de ses acteurs, de ses pionniers. Grâce à cette expo, on raconte notre excitation lorsque l'on prenait d'assaut des usines désaffectées, comment on s'est fait virer de l'école et la façon dont la musique a été, pour nous, une seconde chance. Prenons Fabio et Jumping Jack Frost par exemple, ils étaient aux premières loges de la culture rave au moment de son acmé en 89 et ont percé ensuite dans la musique et la culture pop. C'est quelque chose que l'on doit célébrer !"

Une des oeuvres phares de l'expo est une séries de créations signée Pez, un artiste qui incarne à merveille les propos de Bunter : un vrai mec des banlieues londoniennes qui a fait ses débuts dans le hip-hop et qui est à l'origine d'un nombre incroyable de flyers de teufs. Pez est peu à peu devenu l'artiste incontournable de la rave dans l'art et vice versa. "Un soir alors que je quittais une boite, des mecs distribuaient des flyers pour des raves. Il y en avait 12 différents. J'en avais conçu 9 d'entre eux," nous explique-t-il fièrement. 

Ses premiers coups de pinceaux, Pez les avait étalés sur les murs de la ville après avoir vu une série de photos sur le graffiti à New York en 1984. Et quand, en 1988, la musique house commençait à retentir partout en Angleterre, Pez est devenu un serial raver. "Je suis originaire d'Essex, une banlieue de Londres. J'étais ado quand la scène house a explosé. En sortant d'une soirée house, un mec m'a tendu un flyer et je lui ai tout de suite dit 'c'est quoi ce truc ? Je peux faire mille fois mieux que ça'. Donc je suis retourné dans le club et je leur ai dit que je pouvais m'occuper de confectionner leur flyers. Je me suis jeté à l'eau. Et puis le hip-hop n'offrait pas la même liberté artistique, ce n'était pas le même délire. J'ai grandi en même temps que la scène house - avec elle". 

Les flyers de Pez sont à couper le souffle. Des montages kaléidoscopiques, des couleurs incroyables, des collages de filles sexy faits main, des deigns cosmiques et mille références complètement hallucinées. Ses flyers avaient un seul mot d'ordre : faire rêver les ravers sous acides.

"Je voulais surprendre. Quand les gens commençaient à sortir des clubs vers 3h du mat' on leur filait un flyer qui vendait la fête de la semaine d'après. C'était notre seul moyen de les y attirer et il fallait les faire rêver, les faire triper. On voulait qu'ils fassent woooooaaaahhhh, c'est là que je veux m'éclater la semaine prochaine."

"Un de mes plus beaux flyers était pour une soirée Beyond Therapy, une des premières du genre en 1989. C'était un photo-montage que j'avais créé après avoir dégoté un vieux magazine de science dans un Emmaüs du coin. Il y avait une photo de deux bébés que j'ai coupée et collée sur un fond style galactique, l'un en face de l'autre, coupés en plusieurs morceaux. Ils étaient hyper souriants. Je savais qu'ils allaient retenir l'attention des mecs en fin de soirée. Ce soir là, alors qu'on distribuait nos tracts, les flics ont tenté de mettre fin à la soirée. Ils étaient là, plantés comme des piquets, ils avaient peur de rentrer puisqu'ils ne faisaient objectivement pas le poids face à une foule en plein délire qui se dandinait sur de la house. On leur a donc filé un flyer et ils nous ont dit 'Putain mais c'est quoi votre problème à tous ? Ça veut dire quoi ce collage ?' On s'est marrés. Ils ont du croire qu'on distribuait des flyers pro-avortement alors qu'en fait, il s'agissait juste d'un collage hyper punk et chelou !"

Même si Pez rappelle souvent que ses flyers n'avaient rien de politique ou de radical, lorsqu'il se pose un peu plus longtemps pour réfléchir aux éléments extérieurs qui ont influencé les designs de ses flyer, il reconnaît avoir toujours voulu créer quelque chose de nouveau, quelque chose à la marge et suivre les évolutions de la scène rave.

"On voulait faire des flyers qui nous parlaient. Ils étaient à l'image de la culture rave. Alors que tout le monde buvait à n'en plus pouvoir et se foutait sur la gueule à la sortie des bars, nous on se défonçait en boite, on s'éclatait et on se faisait des câlins. Un truc un peu étrange pour l'époque pour dire vrai."

En fouillant dans ses souvenirs, Pez retrouve presque instantanément l'esprit utopiste et libertaire dont il a toujours été le fervent défenseur. Celui propre à une culture rave devenue mythique et qui fascine encore aujourd'hui. "Tout le monde se rassemblait pour faire la fête ensemble : des noirs, des blancs, des hétéros, des pédés, des vieux, des jeunes. Un joyeux bordel. Et tous se retrouver pour écouter et pour s'éclater sur la même musique. C'est aussi simple que ça." 

Credits


Texte Ian McQuaid