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ce que la cause gay doit à la fête (et inversement)

L'histoire de la Gay Pride s'est batie sur deux piliers : la fête et la politique. Retour sur les symboles forts qui ont façonné la culture queer.

par Edward Siddons
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28 Juin 2016, 9:40am

Le silence est rare à Soho. Au milieu de la foule de touristes, de queens, d'ivres morts, de couples, d'errants et de dealers, rechercher un instant de calme, c'est chasser une chimère. Lors de la veillée qui s'y est tenue après le massacre d'Orlando, les gens présents étaient calmes. Immobiles. En fond sonore, on percevait l'agitation de Leceister Square et les moteurs des taxis serpentant les rues adjacentes, mais la foule n'était, elle, qu'une masse silencieuse. Les visages étaient bas, les larmes lourdes, et tout le monde, au-delà des croyances, origines ou opinions, se soutenait mutuellement, drapé d'une solidarité muette. Puis sont venus le chœur, la procession et les bougies allumées. Et, finalement, les festivités. La tragédie s'est transformée en célébration ; la protestation silencieuse a laissé place à la fête, bruyante. Naturellement.

La métamorphose n'aura pris que quelques minutes. À une rue du Gay Men's Chorus attelé au chant de Bridge Over Troubled Water, se croisaient des reines du voguing, des twinks jouant de la pirouette sur du Cher et des lesbiennes à l'ancienne tentant de percer la foule d'hommes musclés pour retrouver les bras l'une de l'autre. Si la chance est avec nous, la Pride aura la même teneur. Une pensée, un hommage pour les disparus, mais aussi une célébration défiante de ceux qui sont encore bien là - une sorte de carnaval au goût amer, un fil tendu entre les épreuves et les triomphes d'une vie de queer. Historiquement, la fête queer a toujours été politique, et la politique s'est souvent finie en fête. 

Gerard Koskovich, historien queer, curateur et membre fondateur de la San Francisco GLBT Historical Society, explique à i-D : "Historiquement, les cultures queer sont nées dans des endroits où, boire un verre, organiser une fête et se battre pour nos droits faisait partie d'une seule et même matrice. D'ailleurs, durant les années qui ont suivi la Seconde Guerre Mondiale, dans la plupart des pays occidentaux, le mouvement est né de la lutte contre l'état nous interdisant de nous regrouper, nous retrouver pour partager un peu de plaisir social et érotique dans les clubs et bars." L'activisme queer qui en résulta a régulièrement dénoncé cette idée selon laquelle la politique ne pourrait qu'être terne et sérieuse - et selon laquelle la fête ne pourrait pas s'apparenter à une véritable prise de position politique.

Stonewall, supposément la naissance du mouvement queer occidental, était une émeute, une protestation contre la violence policière ciblant et attaquant les fêtards LGBT. Les queer - noirs, blancs, marrons - défendaient leur droit de se rassembler, de danser, de baiser, de vivre, de faire la fête. Si cela n'a pas été la naissance du mouvement des droits des homosexuels comme c'est souvent avancé - les campagnes "homophiles" existaient depuis des décennies - ce fut cependant la naissance d'une conscience prête à se coordonner et à résister à tout prix. 

La célébration du Christopher Street Liberation Day l'année suivante a fait les gros titres. Les associations gay ont bourgeonné à travers tout le continent américain et partout en Europe. La Gay Pride est née de cet engouement féroce. L'opposition s'est fait entendre, comme attendu. Les mouvements, à l'image du Moral Majority - en bref, un parti politique conservateur et droitiste qui voulait absolument nous interdire l'entrée des écoles, le droit à un logement, un travail, des soins et une existence - se sont multipliés. Et plus sombre et triste que ce nouvel essor politique homophobe, le virus qui allait transformer la liberté sexuelle d'une communauté pleine d'espoir et de vie en agonie terrifiante grondait en silence, sous le silence répressif de l'administration Reagan. En 1981, le SIDA était né. 

Les 15 années qui se sont écoulées avant que l'invention du traitement antirétroviral ne vienne ralentir la terrible épidémie du sida, ont vu mourir des centaines de milliers de queers aux États-Unis et l'Angleterre seulement. Au total, 35 millions de personnes perdirent la vie à travers le monde. Des quartiers entiers devinrent vite des no-mans-lands déserts. Les pompes funèbres refusèrent les morts de peur d'être contaminés. Les flics portaient des gants lorsqu'ils matraquaient les queer, de peur d'entrer en contact avec leur sang 'contaminé'. Connu à l'époque sous les initiales GRID (Gay-Related Immune Deficiency) et WOGS (Wrath Of God Syndrome) dans certains hôpitaux new-yorkais, le SIDA était pire que la peste pour ce genre d'institutions qui croyaient encore qu'on pouvait guérir de l'homosexualité et qu'il fallait à tout prix que les queer s'éloignent du paysage urbain et de la ville.

"C'était l'holocauste," se remémore Jason Jones, un militant LGBT de Trinidad & Tobago. Pourtant, comme le rappelait l'exposition Party Out of Bounds à New York l'année dernière, cette épidémie n'a pas suffi à arrêter la fête. Décidés à se battre contre la répression homophobe et la maladie qui sévissaient alors, les queer sont restés fiers. Plus fiers que jamais. ACT UP (la coalition de lutte contre le sida et l'oppression) était à l'origine de toutes les manifestations et passait ses journées à quémander des fonds à l'entrée de tous les clubs queer downtown du continent américain. Les Sœurs de l'indulgence perpétuelle (The Sisters of Perpetual Indulgence), un ordre de nonnes drag-queen s'est créé dans le but de "promouvoir la joie et expier la culpabilité". Cet ordre prenait soin des mourants et leur procurait de l'amour et de l'espoir. Les associations caritatives iconiques telles que The Life Ball et l'AmFAR sont les premières à avoir levé des fonds conséquents ainsi que des porte-paroles de renom - parmi eux, Jean-Paul Gaultier s'est joint à la cause.

L'épidémie du SIDA n'a pas cessé depuis - surtout pas à Londres qui a enregistré l'année dernière le plus haut taux de transmissions du VIH de toute son histoire, ni en Afrique Sub-Saharienne où des dizaines de milliers de personnes contaminées meurent chaque année - mais le champ de bataille s'est déplacé. Le mariage pour les personnes de même sexe, les droits des trans, les droits d'adoptions et les droits d'immigration ont bourgeonné partout à travers l'occident, dans un mouvement global de tolérance et d'égalité à l'égard des communautés jadis persécutées. Et la Gay Pride est aujourd'hui le point de repère de l'histoire queer et le symbole de sa célébration sociale partout (ou presque) en occident.

Mais chaque année, le même discours se fait entendre à l'ombre des cortèges : la gay pride serait dépolitisée, commerciale, mainstream. Bref, elle aurait perdu de son aura protestataire et ne serait plus qu'une vulgaire fête un peu arrosée et frivole, pour une communauté qui semble renier et ses racines et ses pères. On peut facilement aller à l'encontre de ce jugement excessif. Comme l'explique Gerard Koskovich,"La Gay Pride est une drôle de créature culturelle qui sait demeurer silencieuse une année pour mieux se faire entendre l'année suivante en temps voulu."

La suspicion d'une récupération politique comme les critiques à l'encontre des sponsors qui financent la parade chaque année ont lieu d'exister. Elles sont valides. Pour autant, comme tient à le rappeler Jason Jones, un activiste queer originaire de Trinidad, il s'agit de relativiser. "Chez moi, à Tobago et Trinidad, une telle célébration dans les rues n'a pas le droit d'exister. Si les queer s'emparaient de la rue, ils se feraient tout simplement taper dessus." La Gay Pride, comme le carnaval pour les communautés noires à travers le monde, est par essence, politique car elle affirme une identité qui dérange. Il ajoute : "La Gay Pride est le jour où la culture LGBT se célèbre. C'est le seul de l'année où chacun se sent libre et fier de marcher dans la rue, d'embrasser, d'aimer, de rire et de boire aux côtés de ceux qu'il aime. Les 364 autres jours de l'année, aucun d'entre nous n'a pas le reflexe de regarder par-dessus son épaule ni celui de trembler à chaque mouvement brusque. La Gay Pride est le seul jour où nous sommes tous invités à sortir du placard. Cette liberté, il faut la célébrer."

La Gay Pride s'est toujours attirée les foudres du scepticisme et du conservatisme. La plupart de ces critiques sont stériles et de fait, les participants ont raison de ne pas les entendre. La seule chose qu'on peut relever de tout ça, c'est qu'il existe un adage qui croit que la fête est par essence apolitique. Mais la joie a toujours et sera toujours, une célébration du passé, du présent et du futur de la communauté. La joie a sauvé des vies des décennies durant.

Comme Gerard Koskovich le rappelle, la naissance du mouvement et des protestations queer en 1969 a induit le pilier suivant "Le droit d'être heureux est une demande politique - et la recherche du bonheur est devenue un acte politique en soi. Qu'ils l'entendent ou pas, les queers, en 2016, sont les héritiers de cette tradition" - une tradition qu'il ne faut pas oublier mais célébrer comme il se doit. 

Credits


Texte Edward Siddons
Photographie Eliie Smith

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