black the power : avec ceux qui ont fait le festival afropunk

Le festival AFROPUNK est un espace à part, où l’on célèbre l’expression individuelle et l’identité au pluriel. Alors que sa 2ème édition se tenait ce week-end à Londres, nous avons discuté avec son fondateur Matthew Morgan et rencontré ceux qui avaient...

par Lynette Nylander
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25 Juillet 2017, 8:50am

Dre'Sean Hendrix, 17 ans, Birmingham 

Que fais-tu dans la vie ? J'entreprends pas mal de choses. Je compose ma propre musique, j'écris un livre sur la place des Noirs dans l'histoire royale et je fais aussi de la peinture. Qu'est ce qui te plaît dans le festival AFROPUNK ? C'est un endroit où tout le monde peut se sentir de la même famille, se rassembler et s'unir. Ce mélange de politique, de musique et d'art, c'est exactement ce qui me constitue en tant que personne. Je me suis senti là-bas comme chez moi. Quel est la cause qui te tient le plus à cœur ? La confiance des jeunes Afros. J'essaie de mettre en valeur la beauté de la communauté noire pour que ces jeunes grandissent en apprenant à s'aimer.

Cakes Da Killa 

En 2016, Cakes Da Killa a électrifié l'AFROPUNK londonien avec un set reprenant les classiques de sa mixtape de 2013, The Eulogy, et des morceaux de son album Hedonism. Le rappeur avait fêté cette sortie avec un concert dans la salle de Camden Assembly Hall avec le concours de Rushmore, le co-fondateur de House of Trax ainsi que Vjuan Allure, légendaire DJ ballroom et producteur. Des apparitions à l'AFROPUNK de Londres et de Los Angeles, un nouveau clip de son titre New Phone : Cakes Da Killa n'a pas fini de faire parler de lui.

Lady Leshurr 

2016 s'est révélée être une année faste pour Lady Leshurr. Originaire de Birmingham, la première dame du grime livre des shows toujours plus excitants et compte parmi les MC les plus notables de la scène britannique. Elle a atteint plus de 100 millions de vues sur YouTube (en partie grâce à sa série de freestyles Queen's Speeches), prépare une tournée internationale et a raflé l'Award de la Meilleure Performance Féminine au MOBO Awards 2016, devant des concurrentes telles que Little Simz ou Katy B. Tout ça sans céder aux avances d'une grande maison de disques. « Ça fait tellement longtemps que je m'accroche, confiait-elle à i-D il y a quelques mois. J'ai travaillé très dur pour en arriver là et je suis restée fidèle à moi-même. Je ne me suis jamais vendue alors que je galèrais alors je ne vois pas pourquoi je le ferai aujourd'hui. »

Abdel Queta Tavares, 24 ans, Londres 

Qu'est ce qui te plaît dans le festival AFROPUNK ? Je trouve très excitant de participer aux débuts d'un tel festival. Et puis parce que c'est un lieu où on peut rencontrer des gens courageux qui assument leur propre style. Quelle est l'apport d'un festival comme AFROPUNK à la culture anglaise ? AFROPUNK a le pouvoir de faire venir des icônes, quelqu'un comme Grace Jones, que je n'aurais certainement jamais pu voir ailleurs. Je suis un très grand fan, c'était donc un véritable honneur que d'avoir la chance de la voir sur scène. Quel est l'activisme que tu admire le plus ? Celui de la Fondation Nelson Mandela. Quelle est la meilleure manière de se faire entendre ? L'art est le meilleur moyen de s'exprimer et de faire entendre sa voix.

Ryan Hawaii

Tyler Wright, 21 ans, Hackney

Pourquoi es-tu venu à AFROPUNK à Londres ? Le son, la musique, l'opportunité d'être à un endroit aussi prometteur et proche de ce que je suis. AFROPUNK mène un combat particulièrement beau. Quelle est la cause qui te tient le plus à cœur ? L'inégalité. Comment pouvons-nous vivre dans un monde où les gens ne peuvent pas être égaux ? Cela me semble absurde. Quel est l'activisme que tu admires le plus ? Celui d'Angela Davis.

Connie Constance, 21 ans, Stratford 

Quelle est l'apport d'un festival comme AFROPUNK à la culture anglaise ? Il me semble important que les personnes afro-descendantes se soutiennent, particulièrement dans l'industrie musicale où les artistes Noirs ou métisses sont plus souvent sur la scène underground que sous le feu des projecteurs. On ne peut pas être fan de ce qu'on ne connaît pas ! C'est la raison pour laquelle AFROPUNK est un endroit génial : on y découvre des musiciens extrêmement talentueux et prometteurs.  

Tabitha

Pippa Melody

Tariqah Walikraam, 28 ans, Bermudes

Quelle est l'importance d'un festival comme AFROPUNK pour la culture anglaise ? C'est un espace de célébration nécessaire, qui embrasse notre diversité et crée un espace sûr où se rassembler, danser, échanger et se souvenir de tout ce qui nous construit. Quelle est la cause qui te tient le plus à cœur ? La connaissance intérieure et l'estime de soi-même. Ayant moi-même traversé des moments de dépression, c'est un message que j'essaie de répandre autour de moi. L'amour est un sentiment très puissant.

Ho99o9 

Eaddy et OGM de Ho99o9 sont les chouchous d'i-D depuis leur premier EP Horrors of 1999 et ils ont amené à l'AFROPUNK londonien une bonne dose de punk lors de sa première édition. En marriant leur amour du hip hop gangsta (DMX ou Bone Thugs-n-Harmony) et du hardcore underground des années 1980, le plus cool des duos musicaux avait lâché deux morceaux sur Soundcloud. The Dope Dealerz, influencé par la trap moderne tandis que Double Barrel s'inspirait du métal angoissant que vous écoutiez lorsque vous étiez adolescent et dépressif. Heureusement pour vos oreilles, ils y avaient ajouté leurs voix torrides (et terrifiantes) !

Kiana Nicole, 21 ans, Londres

Qu'est-ce que tu fais dans la vie ? Je travaille pour le magazine Wildabout et j'aimerais être mannequin. Qu'est-ce qui rend AFROPUNK unique ? AFROPUNK n'existe pas seulement en tant que festival. C'est un mouvement qui se développe toute l'année, qui soutient et promeut du contenu créé par les Noirs. Quel est l'activisme que tu admires le plus ? Amandla Stenberg. J'admire son courage, sa façon d'exprimer son opinion sans se soucier de ce qu'en penseront les autres. Je suis aussi très admirative de Chimamanda Ngozi Adichie.

Aden

« Lorsque j'étais petit, il n'existait pas de scène pour les jeunes Noirs évoluant dans le milieu alternatif. L'idée ne trouvait aucun écho. J'ai voulu qu'AFROPUNK encourage les gens à apprendre les uns des autres, à parler et à s'affranchir mutuellement. » Matthew Morgan, fondateur de AFROPUNK

L'afro et le punk. Deux symboles de résistance politique. L'approche DIY ou Die Trying qui a nourri la contre-culture punk et le mouvement du black power a influencé les générations des années 1960 et 1970 - et continue à inspirer aujourd'hui, plus que jamais, dans une période d'incertitude politique majeure.

« Je me suis toujours demandé : 'à quel point AFROPUNK est-il punk ?' s'interroge son fondateur Matthew Morgan depuis le téléphone de son appartement brooklynite. Le punk n'est pas seulement une histoire de crêtes et de clous… ça, c'est une version commerciale du punk. Se rebeller, déranger l'ordre établi : voilà pour moi ce que c'est que le punk. » Né à Londres, Matthew a grandi entre Stoke Newington et Haringey et a passé son adolescence à s'immerger dans la culture club bourgeonnante de la capitale. « J'ai toujours aimé entreprendre, dit-il. A 11 ans, j'avais un stand au marché d'Hoston où je vendais des bijoux en toc et des chaussures pour enfants. J'ai toujours senti l'esprit du punk dans la trajectoire de figures londoniennes comme Malcolm X, Bootsy Collins ou Grace Jones… J'ai grandi au début des années 1980 et la puissance du hip hop m'a littéralement consumé. J'ai toujours été intéressé par sa dimension politique, ce qui était une approche beaucoup plus courante à l'époque qu'elle ne l'est aujourd'hui. Je fréquentais le West World, le Wag Club, le 100 Club… Sortir pour écouter de la musique est devenu une obsession dès l'âge de 12 ans. » 

Alors qu'il œuvre au succès d'artistes comme Santigold ou Doc McKinney en tant que manager, Matthew co-produit le documentaire Afro-Punk avec l'écrivain réalisateur James Spooner en 2003. Ils mettent en avant des groupes de punk comme Bad Brains ou Cipher, ainsi que leurs jeunes fans dont l'existence a jusqu'alors été très marginalisée. « Il n'existait pas de scène pour les jeunes Noirs dans le courant alternatif, explique Matthew. L'idée était inaudible : la démarche d'Afro-Punk, c'était d'éviter à tout prix les étiquettes, mais le film a fini par déclencher un mouvement qu'il était nécessaire d'initier. »

La toute première version du festival AFROPUNK s'est jouée devant une foule solidaire du Delancey Club dans le Lower East Side new-yorkais. « Il devait y avoir entre 25 et 50 personnes, raconte Matthew. On montrait le film et des groupes jouaient ensuite. On invitait des groupes de Chicago pour 50 dollars. Nous n'avions pas du tout d'argent, mais l'atmosphère était exaltante… En voyant l'expression collée au visage des gamins qui étaient là, je me suis dit que ce serait extrêmement puissant de pouvoir faire grandir cet événement. »

Une session en entraîne une autre et en 2005, Matthew décide d'approcher la Brooklyn Academy of Music pour lui demander d'accueillir la première édition officielle du festival AFROPUNK un 4 juillet, en faisant de la liberté son thème principal, s'alignant sur l'Independance Day américain. Ils répondent oui peu de temps avant que le festival n'enflamme le Commodore Barry Park de New York pendant deux jours, accueillant 70 000 personnes et toute la musique noire alternative, de Lauryn Hill à D'Angelo en passant par Lenny Kravitz, LolaWolf, Kelela ou QuestLove. En gage de fidélité à ses origines punk, des groupes comme Unlocking the Truth ou Death Grips répondent présent.

Aujourd'hui, le festival AFROPUNK se tient partout à travers le monde, à Atlanta, Paris, Londres et Los Angeles mais bientôt aussi au Brésil (« il y a 100 millions de personnes qui se disent Afro-descendantes au Brésil » affirme Matthew) et en Afrique. « Nous souhaitons nous développer comme un festival mondial parce que nous avons besoin de ces connexions. On a envie d'apprendre les uns des autres, de se parler et de s'affranchir mutuellement. » conclut-il. Matthew et son associé Jocelyn Cooper prévoient d'utiliser leur communauté virtuelle florissante (1,1 million sur Facebook er plus de 500 000 sur Instagram) pour rassembler les milieux afro-alternatifs des quatre coins du globe. « Le digital est notre cheval de bataille. Si Vice est le nouveau MTV, alors on veut être le nouveau BET. »

La domination mondiale, ça se construit petit à petit. En septembre 2016, AFROPUNK s'implante à Londres pour la première fois et jette son dévolu sur l'iconique Alexandra Palace pour y déployer son « carnaval des consciences ». Un événement qui n'est pas sans accrocs. Sur Twitter, les fans du festival s'indignent à l'époque du choix de la tête d'affiche, M.I.A, dont les commentaires négatifs à l'égard du mouvement américain de Black Lives Matter sonnent en légère contradiction avec la communauté d'AFROPUNK et les valeurs qu'elle défend. Une grogne qui ne s'éteint qu'une fois que la chanteuse britannique est écartée du line-up. « C'était une situation compliquée, raconte Matthew, encore profondément touché par le tollé. Mais ça a eu le mérite de lancer une conversation que nous n'aurions pas eue autrement. J'ai appris qu'un festival ça se préparait très sérieusement en amont. Mais dans le cas de l'AFROPUNK Londonien, la majorité silencieuse a été beaucoup plus importante que la minorité blessée. Ceux qui sont venus sur place n'ont pas senti la controverse. Ils ont compris qu'ils participaient à quelque chose d'important. » Et ils étaient venus à plus de 10 000, pour sauter devant SZA, Cakes Da Killa, Ho9909, Lady Leshurr, Young Fathers, Gaika et Skinny Girl Diet tout le long d'une journée qui a vu son crescendo se conclure sur une fabuleuse performance de Grace Jones, nouvelle tête d'affiche, toujours électrisante et encore mythique.

AFROPUNK n'est pas qu'un festival. C'est un symbole et l'expression d'un idéal qui ne dépend ni des ventes de billets ni des sponsors. « Si c'était le cas, je passerais mon temps à refourguer de la bière et des cacahuètes au premier venu et j'exposerai la dernière collection H&M, » plaisante Matthews. La mode qui est présentée au festival partage avec la musique qu'on y entend ce souffle de liberté, cette énergie résolument positive et inclusive. AFROPUNK, c'est un espace protégé et à protéger, où les gens peuvent explorer l'art, la musique, mieux se connaître eux-mêmes et découvrir les autres. C'est un endroit essentiel pour les jeunes Noirs, pour ceux qui ne se sentent appartenir à rien et qui ne demandent qu'un confort accueillant pour faire éclore leur créativité. Cette fête-là est précieuse. Pourvu qu'elle dure.

Credits


Texte : Lynette Nylander
Photographie : Olivia Rose

Assistant photographe : Rowan Hall.

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