l'esthétique minimaliste des années 1990 en 8 défilés

De Margiela à DKNY et de Helmut Lang à Calvin Klein, retour en quelques défilés iconiques sur l'esthétique et l'idéologie minimalistes.

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oct. 20 2016, 4:05pm

Le minimalisme est sans aucun doute l'un des mots les plus galvaudés que la mode ait porté. S'il nous évoque tous la simplicité : les lignes simples et franches, les palettes monochrome et l'absence de fioritures, le minimalisme confère à celui qui en fait son maitre mot, un certain anonymat. Les vêtements minimalistes sont par essence, difficilement identifiables à une marque et passent littéralement partout. Et sur n'importe qui.

Mais le minimalisme n'est pas une donnée immuable. Il s'adapte à toutes les cultures, les générations et se décline différemment selon là où il règne. Les Européens, les Japonais et les Américains ont donc une définition du minimalisme qui diverge. Les Newyorkais - à commencer par Donna Karen et Calvin Klein - sont en partie responsables de la commercialisation et la popularisation grandissantes dece style. Mais c'est avant et surtout, un concept né en Europe, hérité des mouvements artistiques qu'étaient le modernisme et le Bauhaus que la mode s'est plu à redéfinir à travers des vêtements conceptuels - Jil Sander, Margiela, Helmut Lang.

De l'autre côté de l'océan, au pays du soleil levant, les créateurs ont délibérément poussé les limites du minimalisme jusqu'à détruire toute forme préexistante au vêtement. Fréquemment questionnée sur son esthétique bizarre et ses silhouettes extraterrestres, la créatrice Rei Kawakubo excellait dans l'art de tout déstructurer avec une aisance déconcertante.

Chaque école minimaliste a son charme. Une excellente raison de revenir sur les défilés qui ont marqué l'histoire du mouvement.

Maison Martin Margiela printemps/été 1993
Que serait le minimalisme sans Margiela ? L'homme n'était pas nécessairement obsédé par les sapes. Mais il était obsédé par l'idée de les assembler. Il aimait plus que n'importe qui l'idée duale de déconstruction et de reconstruction. Le minimalisme selon Margiela ne s'est jamais détourné ni de l'art de la coupe ni de l'élégance formelle. Son défilé printemps/été 1993 embrassait le minimalisme de la décennie less is more - camisoles diaphanes et coupes millimétrées en témoignent. La jeune Kate Moss s'élançait sur le podium, vêtue d'un boléro monochrome. Si son minimalisme n'a pas séduit les jeunes générations autant que Calvin Klein, son héritage reste aujourd'hui intacte et ses collections d'hier, atemporelles.

Calvin Klein printemps/été 1994
Pendant un temps, les mauvaises langues murmuraient que Klein piquait ses dessins à Helmut Lang. Le créateur originaire du Bronx a dû faire ses preuves et prouver que ce n'était pas le cas. S'il fallait lui rendre justice, certaines des pièces que les sceptiques jugeaient être de vulgaires plagiats avaient en réalité été imaginées par le créateur bien avant l'avènement d'Helmut Lang. Mais ce qu'on doit à l'un et l'autre, c'est d'avoir anticipé le désir d'une génération tout entière, à peu près au même moment ; celui de porter des vêtements ultra-simples, ultra-fluides, ultra-dépouillés. Au printemps 1994, la collection présentée par Calvin Klein était un concentré de belles matières, de coupes droites et bien pensées. Sa palette jouait sur les tons couleur chair ou "couleur peau" pour reprendre les exacts mots du designer interviewé par CNN à l'époque. Jamais démodé, toujours d'actualité.

Ann Demeulemeester automne/hiver 1995
Depuis ses débuts en 1987, Demeulemeester n'a travaillé qu'avec une palette de couleur monochrome très limitée. D'ailleurs, sa première collection a été présentée comme une exposition en galerie de photos en noir et blanc. Au milieu des années 1990, l'esthétique de Demeulemeester est bien installée et ses acheteurs fidèles remplissent les magasins de ses collections. Une fois l'héritage et le succès commercial assurés, la designer belge a pu commencer à expérimenter avec des teintes plus joyeuses. Pour cette collection, elle coupa des pans entiers de ses vêtements des corps des mannequins, dévoilant par exemple le torse entier de l'une des filles.

Jil Sander automne/hiver 1995
Sander a été dans les premiers - et les derniers - minimalistes. Elle a adhéré à cette esthétique sur plus de 30 ans, toujours guidée par l'idée qu'elle dessinait des vêtements pour des femmes comme elle : entrepreneuses, ambitieuses et sélectives. Elle essayait tout le temps ses propres vêtements pour constater de leur confort. Une approche qui la séparait des autres, qui la faisait concevoir ses habits différemment, de manière peut-être plus pure. Cette quête constance de la simplicité lui a valu quelques critiques occasionnelles - les journalistes trouvaient que Sander n'évoluait pas assez, et que son design devenait trop austère. Ça ne l'a jamais fait ciller, et aujourd'hui elle est célébrée comme l'une des plus grandes héroïnes du minimalisme. Un seul coup d'œil à sa collection automne/hiver 1995 suffit pour y voir une femme en avance sur son temps, elle qui envoyait sur ses défilés des mannequins de couleur avec leur chevelure naturelle, et elle à qui l'on doit ces costumes métalliques brillant dont nous rêvons encore.

DKNY printemps/été 1996
Donna Karan l'a toujours dit et répété : elle n'est pas designer de mode, elle fait des vêtements. Et comme son vis-à-vis new-yorkais, Calvin Klein, le minimalisme de Karen n'était ni conceptuel ni ésotérique. Elle voulait simplement des vêtements simples et fonctionnels pour satisfaire ce désespérant sentiment du « Je ne sais pas quoi porter ! » Elle y arriva avec succès, avec des pièces à la fois utilitaires et magnifiques. La collection printemps/été 1996 de Karan a atteint des sommets en la matière. Tous les mannequins qu'elle lançait sur le podium portaient la version la plus pure de ses vêtements. Elle était la reine des basics. La collection est aussi célèbre pour son ouverture. Karan, pourtant peu habituée des surprises, a envoyé les cinq premiers mannequins sur le podium les seins nus, uniquement vêtues de jupes, les mains cachant leur poitrine. La campagne qui allait avec devint plus célèbre que la collection. Peter Lindbergh y photographiait deux mannequins ricanant dans une seule et même robe. Un bon résumé de DKNY : plus de fun que de mode.

Comme des Garçons printemps/été 1997
Un succès critiqué, un flop prisé : c'est comme ça que l'on pourrait résumer les retours de la collection « Body Meets Dress, Dress Meets Body » de Rei Kawakubo. Et c'est finalement assez peu surprenant : les robes de la designer redessinaient radicalement les formes de ses mannequins, soulignaient l'inconfort, s'agrémentaient de rembourrage pour les faire ressembler à des bossues ou d'excroissances au niveau des hanches. Les silhouettes étaient délibérément peu flatteuses. La collection est familièrement connue aujourd'hui comme celle des Lumps and Bumps (des grosseurs et des bosses). Kawakubo ne s'est pas encombrée d'ornements : pas de diamants, pas de broderies ni de perles. Rien que des formes expérimentales et des motifs simples. Dans les années qui ont suivi, la collection a suscité des écrits sur le handicap, la scoliose et la beauté. C'est avant tout un testament par lequel Kawakubo a prouvé qu'elle pouvait développer des concepts aussi complexes avec si peu de matière. Les robes sont aujourd'hui exposées dans de grands musées à travers le monde.

Prada printemps/été 1998
La maison de couture italienne a commencé à ériger son empire au milieu de la décennie 80. À cette époque, Prada matérialisait une philosophie minimaliste employant des formes non-figuratives, des lignes simples, une esthétique accessible et un certain sens de l'austérité. Un mot qui résonne froid mais qui, chez Prada, évoque une attitude pudique et franche, une pensée utilitariste loin des volumes démesurés, des fioritures et des excès caractéristiques d'une partie de la couture. En 1998, la maison Prada signait une nouvelle collection composée de palettes sobres, de lignes claires, d'ensembles s'approchant de l'uniforme et posait une nouvelle pierre à l'édifice du minimalisme moderne avant de s'orienter vers de nouveaux horizons beaucoup plus déjantés.

Helmut Lang automne/hiver 1999
Personne n'a autant influencé la mode des années 1990 qu'Helmut Lang. Quand il débarque à New York en 1997, il décide de montrer ses collections avant la tenue de la fashion week (à l'époque, l'ordre du mois de la mode est différent : d'abord Milan, Londres, Paris, puis New York). Donna Karan et Calvin Klein suivent le pas, et calent leurs nouvelles dates de défilés sur celle de Lang, qui aura finalement retourné le mois de la mode à lui tout seul. Aujourd'hui, New York arrive en premier sur le calendrier. On aurait pu choisir n'importe laquelle de ses collections de la décennie pour cet article. Toutes furent des coups de maîtres, des leçons : comment tremper des vêtements minimalistes d'un sens plus profond, plus charnel ou plus sombre - un latex clin d'œil au BDSM, des vestes coupées comme des gilets pare-balles… On se contentera de cette collection automne/hiver 1999, qui s'est distinguée avec ses éclats d'orange et d'argenté. Lang nous présentait des pantalons de motards pour s'en aller visiter l'espace. Et tout le casting était prêt à décoller vers un nouveau millénaire.

Credits


Texte : Isabelle Hellyer
Photographie Prada via, Comme des Garçons via, Calvin Klein via, Helmut Lang by Juergen Teller courtesy Helmut Lang Studio, Ann Demeulemeester courtesy of Ann Demeulemeester Archive, DKNY via Peter Lindbergh and YouTube, Jil Sander via YouTube, Margiela by Tatsuya Kitayamat via.