le grunge est mort, vive le grunge

Cynisme, apathie et bah quoi, on s’en fout, non ?

par Dan Martin
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08 Octobre 2015, 5:25am

Quand le grunge m'a trouvé, j'étais juste un petit anglais introverti. J'avais 13 ans et je venais de me reconvertir au rock'n'roll. Depuis, il ne m'a jamais quitté. Le grunge, c'était mon évidence. Parce qu'il était loin, parce qu'il était né avant moi, il était on ne peut plus désirable. Peu m'importait qu'on soit en plein dans les nineties, que la technologie batte son plein et que le monde commence à oublier tout ce qu'on pouvait faire avec une guitare et six cordes. 

Devenu journaliste et critique musical, j'ai consacré le plus clair de mon temps et de mon énergie à proclamer le revival du grunge; j'érigeais fièrement Cage The Elephant comme l'étendard de la culture jeune et collectais avidement tous les hommages rendus à chaque anniversaire du mythique album Nevermind - depuis la chute du Kurt.

Une névrose obsessionnelle facilement explicable : éternel adolescent blafard du nord de l'Angleterre, je me comportais toujours comme un outsider. Jamais je ne serai assez grunge. Comment aurais-je pu l'être ? L'essence du grunge s'était évaporée en 1993 en emportant les cendres de Nirvana. Un an plus tard, Kurt Cobain succombait aux blessures infligées par les cris, les applaudissements et les éloges de gens comme moi. Le grunge restera à jamais ce genre qui laissait mourir ses artistes une fois qu'ils goûtaient au succès commercial - le succès était la mort du grunge, son pied dans la tombe.

Urban Dictionnary a dressé une liste des attitudes qui font qu'un grunge est un grunge : "aspirer à l'indifférence et à l'échec", "se foutre de tout, quitte à faire semblant", "faire du cynisme et du nihilisme un mode de vie" et bien entendu "respecter les femmes et fuir la blague."

L'indifférence généralisée concernant la scène musicale de Seattle a plongé la ville dans un coma propice à la naissance du grunge : un berceau idéal pour les jeunes talents qui pouvaient se réunir au sein d'une bulle alternative. Le Grunge, c'était le mix idéal entre l'énergie et la politique du mouvement punk et les accords entêtants et si travaillés du Métal. L'évanescence de l'un, l'indomptabilité de l'autre. Kurt Cobain définissait Nirvana comme l'enfant de Black Sabbath et des Beatles. Les fans de grunge puisaient dans l'inspiration et le caractère de leurs parents respectifs : le je-m'en-foutisme nietzschéen de l'un, les accords précis et soignés de l'autre. Par conséquent, être grunge consistait à maintenir un état de désillusion sur tout, sans pour autant négliger de trier sa collection de vinyles par ordre alphabétique - avec soin.

Le grunge était le genre idéal pour quelqu'un qui n'avait pas reçu de faire-part pour sa naissance - quelqu'un comme moi. Car à l'époque, personne ne voulait en entendre parler. Ben Sheperd, du groupe Soundgarden a dit des années plus tard que "c'était juste du marketing. On parle de rock'n'roll ou de punk rock, on colle des étiquettes. On n'a jamais été grunge. Nous, on était juste un petit groupe de Seattle." On pourrait même croire qu'avec son aversion pour l'étiquetage, la mise à mort du "grunge" a précipité le suicide de Kurt. Mais ne plongeons pas en eaux troubles.

Toujours est-il que le grunge a fini par refléter, malgré lui, tout ce qu'il rejetait. Au début des années 1990, la frénésie a emporté la scène de Seattle, victime de sa célébrité. De plus en plus de bruit émanait de ses enfants grunge, devenus les proies du show-biz et des journalistes. Les critiques pleuvaient dans les magazines, la grande Seventh Avenue débordait de flanelle et de chemises à carreaux - et Marc Jacobs s'était autoproclamé "le gourou du grunge."

Cet engouement n'a pas tardé à se retrouver entre les mains de Rick Marin, en 1992, alors qu'il était reporter pour le New York Times. Le journaliste avait décidé de faire du grunge "la nouvelle tendance du moment" et d'en expliquer les caractéristiques. À toute culture, son jargon : le Times n'a pas hésité, sous la plume de Marin, à ausculter le squelette de la langue grunge pour accoler à son article un "Dictionnaire du grunge". Un "lame stain" était donc un ringard, un "cob nobbler" un raté, un "dish" un mec sexy. "Bound-and-hagged" signifiait qu'on restait à la maison le vendredi soir ; et si tu étais un "bloated, big bag of bloatation" cela sous-entendait que tu étais ivre mort. Enfin, "swinging on the flippity-flop" était la traduction grunge de "traîner". Tout simplement.

En réalité, personne n'avait jamais entendu ces expressions sortir de la bouche d'un mec aux cheveux gras et à chemise à carreaux. Ces informations avaient été glanées par Marin auprès de la secrétaire du Label Sub Pop Records, qui, harcelée par les médias et à bout de nerfs, avait fini par inventer un langage grunge pour faire partir Marin. Le magazine Baffler s'est précipité pour mettre en pièces l'article du Times, qui s'est lui-même indigné que Baffler crie sur tous les toits au canular et leur fasse porter le chapeau d'une "désinformation". Thomas Franck, alors rédacteur en chef du Baffler avait répondu gentiment : "Quand le journal le plus réputé d'Angleterre se met en quête de la tendance du moment, et que la tendance du moment se pisse dessus de rire, nous, on trouve ça drôle." Ah, qu'est-ce qu'on se marrait avant Google !

Musicalement parlant, le grunge est "in-auscultable". La plupart des groupes qui y étaient associés, des Pixies à Sonic Youth, n'avaient pas grand-chose à faire là-dedans. À part Nirvana, Soundgarden et Alice in Chains, il ne restait finalement plus rien. Note aux Foo Fighters : la présence de Dave Grohl ne fait pas de vous de vrais grunge. Bush était un simulacre du grunge, british et édulcoré. Quant à Cage The Elephant... Bon désolé les gars, en vrai vous ne méritez pas cette attaque mesquine. Je vous aime bien. Plus que de la musique, le grunge est un état d'esprit. C'est pour cette unique raison qu'il échappe à toute définition.

Alors au diable le temps ! Au diable les frontières et vive le grunge ! Le grunge est immortel et je resterai là, affalé sur mon canapé à grogner, pendant que vous serez tous en train de danser et de sautiller comme des débiles. Si vous me cherchez, je serai à la maison, "chilling and swingin on the flippity flop". Bah quoi, on s'en fout, non ?

Credits


Texte Dan Martin
Photo Shelli Hyrkas © 1992 "Airplane Australia- Dave Grohl, Kurt Cobain and Krist Novoselic"

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Musique
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